While I'm falling

Note 1: À ma connaissance, ce roman n'a pas été traduit en français.

Note 2: Au long de la chronique, j'ai dû dévoiler certaines choses afin d'expliquer certains arguments. Pour moi, cela ne gâche pas la lecture du roman.

L'ouvrage:
Lawrence, Kansas.
Dan et Nathalie Von Holten sont en instance de divorce, après vingt-six ans de mariage. Leur fille aînée, Élise, vit à San Diego avec son mari, Charlie. Leur seconde fille, Véronica, est à l'université où elle fait des études de médecine.

C'est alors que Nathalie agit de manière que ses filles ne comprennent pas. Elle parle soudain de changer de nom, puis rabroue Véronica qui l'appelle à l'aide.

Critique:
Tout comme «The rest of her life», ce roman analyse des personnages, leurs actes, les conséquences. Ces deux romans sont très différents, mais tous les deux très bons!

Ce que j'ai d'abord apprécié, c'est que j'ai mis un moment à voir où l'histoire mènerait. Je me suis contentée de me laisser porter par le récit de Véronica (c'est elle la narratrice), sans me poser de questions. Certains diraient que le roman est lent à démarrer. Je ne trouve pas. Au début, les personnages nous sont présentés, on découvre cette famille d'apparence banale, et petit à petit, ce qui les démarque.
À partir du moment où j'ai su où allait l'intrigue, je m'étais attachée aux personnages, et je voulais savoir la suite.

De manière subtile et habile, l'auteur encourage, une fois encore, son lecteur à se débarrasser de ses préjugés. Le récit de Véronica commence par l'anecdote qui décida du divorce de ses parents. Elle l'évoque du point de vue de son père. Je me suis bien doutée que les torts étaient sûrement partagés, mais à la lecture du début, on ne peut s'empêcher de ressentir davantage de compassion pour Dan. Et puis, l'histoire se poursuit, et on est bien obligé de reconsidérer sa position. Par exemple, Dan n'a jamais trompé Nathalie. Soit, mais l'a-t-il vraiment aimée? Si on reste fidèle par devoir, parce que cela se fait, voire parce qu'on espère une médaille (étant donné la manière dont il le revendique, on dirait parfois que Dan attend fleurs et compliments), c'est aussi déloyal qu'une infidélité de corps et de coeur.

Je ne dis pas que Dan est le seul fautif dans l'histoire. Je pense que nos deux personnages avaient différentes aspirations, différentes façons de voir le couple, et que ces deux concepts ne pouvaient s'harmoniser. Je préfère quand même Nathalie parce que son ambition était d'être aimée pour ce qu'elle était. C'est un personnage qui a beaucoup de présence, malgré sa timidité, son incertitude, sa fragilité. Très douce, elle s'est laissée guider dans une voie qui ne lui était pas forcément bénéfique (ou seulement en partie), et par la suite, elle ne paraît pas vraiment préparée à ce qu'elle vit. Elle semble elle-même s'en rendre compte, et fait preuve d'une force morale impressionnante. Elle est très humaine. Elle attire les gens, et sait d'instinct comment les intéresser, leur rendre le sourire, les aider à traverser une période difficile. Elle est peut-être un peu trop gentille. Certaines de ses réactions sont un peu agaçantes, car elle ne peu pas trop se les permettre, et a l'air un peu bête. Par exemple, sa réaction lorsque Jimmy garde son portable. Mais cette joie de vivre qu'elle distribue sans compter fait que j'ai été plus encline à l'apprécier que Dan. Il est plus froid, plus individualiste. Tout au long du roman, on se demande comment ces deux-là ont pu vivre ensemble toutes ces années, tant ils sont différents.

Une autre question se pose: faut-il qu'une femme s'occupe de ses enfants à plein temps, ou vaut-il mieux pour elle qu'elle travaille? Il est assez étrange qu'Élise, étant donné son caractère et son vécu, n'analyse pas mieux la situation. Par «mieux», je ne veux pas dire qu'elle se fourvoie forcément en souhaitant s'occuper de son enfant à plein temps, mais son seul argument est: mon mari et moi, nous ne sommes pas mes parents. Ça revient à dire «ça n'arrive qu'aux autres». Malheureusement, cela peut arriver à n'importe qui n'importe quand. Véronica est plus prudente quand une question se pose. Je comprends totalement ses réserves. Son petit ami (Tim) lui propose de vivre avec lui l'année suivante. Il paierait le loyer, etc. C'est très alléchant, mais comme le souligne notre héroïne, s'ils rompaient, elle n'aurait aucune ressource. Véronica et Nathalie ne veulent pas dire qu'il faut tout calculer, qu'il faut agir froidement, mais qu'il faut se prémunir contre un éventuel coup du sort. Il vaut mieux avoir des ressources, et que tout se passe bien plutôt que l'inverse.
Il est également agaçant et très décevant que certains voient les femmes qui ne travaillent pas comme en-dessous des autres. Dan ne le dit pas, mais son attitude vis-à-vis de Nathalie le montre bien: elle n'est bonne qu'à s'occuper des enfants. Comme si c'était la chose la plus facile et la moins gratifiante au monde. Il a une attitude qui la rabaisse à ses propres yeux. D'ailleurs, Nathalie et lui n'approuvent pas la décision d'Élise pour des raisons totalement opposées. Elle pense à l'avenir, et veut que sa fille puisse rebondir en cas de malheur; il pense qu'il a payé les études de sa fille pour rien, et qu'elle vaut mieux que rester à la maison à s'occuper des enfants.

Outre que Nathalie aime sincèrement Bowser, le chien de la famille, l'animal représente une espèce de lien qui cimente encore quelque peu les Von Holten. Malgré la déchéance de Bowser, personne, pas même Dan, ne sera indifférent à son sort. Véronica explique qu'il représente un peu leur histoire. Elle pense que c'est surtout cela qui fait que Nathalie lui témoigne amour et respect. Je ne le pense pas. Pour moi, c'est dans son caractère: elle est attentive à autrui, animaux compris. Je n'ai pu m'empêcher de mépriser Maxine qui ne comprend pas cela.

Si le livre est grave, si la tension est souvent au rendez-vous, il n'est pas exempt d'humour. La scène où Natalie et Véronica ramènent Jimmy et Haylie chez eux en est un exemple. Malgré la tension, on ne pourra s'empêcher de rire lorsque Natalie appelle Haylie par son prénom (gaffe suprême!), qu'elle fait tomber les barrières érigées par cette dernière en demandant tout naturellement de ses nouvelles, et que Jimmy s'énerve en insultant tout le monde. Je croyais que Natalie agissait ainsi pour mettre Haylie en face de sa propre bêtise. Mais selon Véronica, n'entrait aucun calcul dans les questions de sa mère. Celle-ci voulait juste se montrer amicale, et évoquer des souvenirs. Quant à Jimmy, s'il effraie, il est également drôle, à s'agiter, à s'exaspérer, à menacer comme un enfant capricieux. Et on comprend quelque peu sa colère, surtout au début.

J'aime bien Véronica. Elle est plus souple que sa soeur, et paraît mieux armée pour la vie. Elle ne fait pas toujours les bons choix, se cherche, veut prouver certaines choses, a un peu peur...
Je trouve juste un peu gros que ses sentiments envers Marly évoluent, à la fin. Soit, elle prend sûrement la peine de la connaître, ce qui fait qu'elle peut changer d'opinion à son égard, mais cela fait un peu trop parfait. Il aurait été plus réaliste qu'elle lui reste indifférente. On ne peut pas être ami avec quelqu'un sous prétexte qu'on a pitié, et qu'on déplore ce que la vie lui a fait subir.
D'autres personnages méritent qu'on s'y attarde: Haylie Butterfield, Jimmy, et Marly. Mais je ne veux pas trop en dévoiler.

Un roman où la complexité des relations familiales est explorée, ou le ressenti de chacun est analysé, le tout avec brio!

Remarques annexes:
Nathalie envisage de changer de nom de famille, afin de mieux faire peau neuve. Vu la façon dont elle y réfléchit, on dirait qu'elle peut choisir un nouveau nom et se l'attribuer...

Lors de son week-end de gardienne de maison, Véronica découvre «Jane Eyre» dans la bibliothèque. Elle évoque un cours passé sur ce roman où le professeur développait la théorie que cet ouvrage n'était en rien une histoire d'amour, Jane n'étant que le chien d'aveugle de Rochester. Véronica s'insurgea contre cette théorie, et en découvrant le roman lors de son gardiennage, décide de le relire en traquant tout ce qui la démonterait. Je trouve cette théorie plutôt loufoque. Étant donné le caractère de Jane, il est évident qu'elle ne se laisserait pas assujettir: elle n'a jamais un comportement soumis et dévoué. Son amour n'est pas né d'une quelconque pitié, puisqu'elle a aimé Edward avant qu'il soit aveugle. Jane n'est pas du genre à se laisser guider par la pitié, et vu le comportement d'Edward, il l'aurait refusé, puisqu'il commence par la rejeter pensant qu'elle n'éprouve que cela.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par les éditions Recorded Books. Julia Gibson interprète les chapitres narrés par Véronica, et Alma Cuervo interprète les deux chapitres racontés du point de vue de Nathalie (à la troisième personne).
Je suis toujours très impressionnée par la dextérité de Julia Gibson. Là encore, les voix qu'elle imagine pour les différents personnages ne sont pas agaçantes, et ne font que renforcer l'image que la narration en donne. Par exemple, elle fait une Élise un peu sèche, un peu autoritaire, très sûre d'elle, ne se remettant pas souvent en question, s'engluant dans des raisonnements, ne cherchant pas à voir la cause et la portée de certains actes, ayant encore besoin de leçons de la vie. C'est exactement ainsi que je vois Élise. L'interprétation de la comédienne lui a donné tant de présence que j'ai même pu me la représenter physiquement.
Nathalie est moins facile à jouer. Julia Gibson (qui l'interprète la plupart du temps), montre bien son manque d'assurance, sa douceur, son insécurité.
J'ai aussi apprécié la façon dont elle interprète Marly, Haylie, et les autres. Je ne sais pas comment elle parvient à faire passer tant de choses à la fois dans sa voix et ses intonations. La force et la justesse de son jeu me laissent toujours pantoise.