Un lieu incertain

Note: Certains romans de Fred Vargas doivent être lus dans l'ordre de publication. Par exemple, il est impératif de lire «Un lieu incertain» avant «L'armée furieuse», car sinon, on sait déjà quelque chose concernant l'affaire. Cela a d'ailleurs été mon cas. D'autre part, il est également préférable de lire les romans où l'on voit les évangélistes dans l'ordre, ceux-ci rencontrant Adamsberg dans «Pars vite et reviens tard». L'ordre étant primordial, je trouve dommage que les éditeurs audio aient édité les Vargas de manière désordonnée. Là encore, je ne m'explique pas pourquoi «Un lieu incertain» est sorti avant «Dans les bois éternels».

L'ouvrage:
Danglard et Adamsberg assistent à une cession de colloques à Londres. C'est au cours d'une soirée, alors qu'ils se promènent en compagnie d'un policier londonien, qu'un aristocrate excentrique, pris de panique, raconte que près du cimetière de High Gates, sont alignées des chaussures. Avec des pieds dedans. Cela cherche à entrer. Cette affaire intrigue nos deux héros, mais Adamsberg l'oublie vite, car sitôt rentré à Paris, il est confronté à un meurtre des plus macabres: le corps a été dispersé aux quatre coins de son habitation. On s'est acharné dessus plusieurs heures.

Critique:
Ce qui fait l'originalité et l'unicité de Fred Vargas, c'est sa causticité. C'est la qualité majeure de cette romancière, c'est la raison première pour laquelle je la lis. Je m'étonne toujours d'être surprise par cet humour confinant à l'absurde. En effet, au moment où je ne m'y attends pas, une réplique astucieuse et caustique apparaît. D'autre part, j'ai été ravie de retrouver les membres du commissariat qui, chacun, ont des manies, des étrangetés. De tels personnages, de telles curiosités, de telles mises en scène ne tiendraient pas sous la plume d'un autre. Seule Fred Vargas sait agencer le tout afin de faire mouche à chaque coup. Même les «obsessions» sur lesquelles certains reviennent (en l'occurrence le mangeur d'armoires) ne paraissent pas du tout lourdes. Rien n'est surfait, alors qu'il serait très facile de tomber là-dedans. Tout vient à point nommé. Telle une prestidigitatrice, l'auteur sort une carte inattendue, bien que connue, de sa manche, et suscite toujours mon approbation.
Si l'énigme m'intéresse (je ne lirais pas Vargas, sinon), je suis surtout friande des anecdotes concernant les personnages principaux.

Comme d'habitude, l'enquête est classique. Cependant, outre l'humour omniprésent (même dans les situations critiques: voir l'obstination du médecin à respecter les ordres d'Adamsberg concernant Émile), d'autres éléments font que ce n'est pas gênant. D'abord, l'auteur dit les choses sans les faire traîner, avant que le lecteur y pense. Par exemple, elle a exposé la «machination» contre un personnage avant que je n'y pense. Pourtant, c'est évident. Ensuite, elle distrait son lecteur avec des rebondissements qui paraissent impossibles, et qui, pourtant, s'expliquent très bien. Par exemple, à un moment, on se demande comment l'un des personnages va se tirer d'une situation extrêmement délicate, et ce qui arrive semble survenir comme un cheveu sur la soupe. Et puis, Fred Vargas explique comment et pourquoi c'est possible, et tout est très cohérent.
Elle utilise bien la ficelle du faux coupable, mais dès le départ, Adamsberg est d'accord avec le lecteur pour dire que l'accusé n'est pas coupable. Cela fait que la ficelle n'est pas pesante, puisqu'écartée par le principal policier.
Mais voilà que la romancière sort un autre coupable de sa manche. À cause de la désignation trop flagrante de ce coupable, le lecteur n'y croit pas. Si cela avait été fait par un autre auteur, j'aurais crié au scandale, j'aurais fulminé que j'étais prise pour une idiote. Pas ici. Si les soupçons durent plus longtemps, Adamsberg ne peut vraiment y croire. Et puis, le lecteur averti connaît assez bien Fred Vargas pour savoir qu'elle ne se fiche pas de lui.
Partie dans une structure classique, j'ai imaginé une chose qui aurait pu être, car la ficelle était vraisemblable. Je me suis trompée, ce qui m'a rassurée: Fred Vargas parvient encore à me fourvoyer. Tout va bien! :-)
Je me suis bien demandé comment les policiers feraient pour récupérer précisément le gobelet où avait bu celle dont ils voulaient analyser l'ADN, mais c'est un élément qu'on peut expliquer.

Quant au véritable coupable, l'auteur n'hésite pas à nous mettre quelques indices sous le nez. Si Adamsberg fut lent (comme à son habitude) à les décrypter, que dire de moi?! J'ai d'ailleurs été enchantée de ne pas avoir deviné.

Remarque annexe:
L'histoire du mangeur d'armoire serait-elle réelle? Et celle du mangeur d'avion?

Bonne lecture! Plog!

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Thierry Janssen. Ce livre m'a été offert par les éditions Audiolib.
Il serait très facile de cabotiner en interprétant du Fred Vargas. Cependant, tout comme elle n'en fait pas trop dans ses textes, Thierry Janssen ne surjoue pas, ne la trahit donc pas. En outre, il prononce les mots étrangers de manière naturelle, ne cherchant pas à trop en faire quant à l'accentuation.

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