Un homme accidentel

L'ouvrage:
Le narrateur, dont nous ignorons le nom, est policier à Beverly Hills. Il nous raconte l'événement qui bouleversa sa vie, l'année passée, sa rencontre avec Jack Bell, acteur déchu.
Cette année-là, la femme du narrateur, Laura, est enceinte. Le couple est heureux. C'est alors que Billy Greenfield, un jeune prostitué, est retrouvé assassiné. Le narrateur et son coéquipier, McGill, doivent mener l'enquête. C'est ainsi que le narrateur croise la route de Jack Bell.

Critique:
Voici une histoire à la fois banale, émouvante, et surtout, dérangeante. Le lecteur aux idées arrêtées, aux préjugés ancrés ne pourra pas accepter ce que nous dévoile le narrateur. J'espère que ce roman pourra rendre certaines personnes plus nuancées... Je vais vous paraître un peu naïve, mais je ne pensais pas qu'on découvrait ce que découvre le narrateur à propos de lui-même aussi tard. Je pensais que les personnes qui s'en cachaient le savaient depuis longtemps, mais s'en cachaient à cause des préjugés idiots de la société. Je pensais qu'on savait tout de suite... Bien sûr, il y a un cas similaire dans «Grande avenue», de Joy Fielding, mais là, l'héroïne a été maltraitée par son mari, et l'auteur nous laisse entrevoir que c'est ce qui fait qu'elle s'est tournée vers les femmes. D'autres me rétorqueront qu'on peut être attiré par les hommes et les femmes. Soit, mais je croyais que ça aussi, on le savait dès qu'on était en âge d'être attiré, et ici, le narrateur le découvre.

Voilà donc le portrait d'un homme à l'aspect froid, mais qui, en fait, est très sensible. Il semble que sa rencontre et sa découverte sur lui-même aient révélé d'autres aspects de sa personnalité. Cela nous montre qu'en chacun de nous, résident des zones d'ombre, même si nous pensons bien nous connaître, on peut se surprendre soi-même.

L'auteur réussit à nous faire éprouver une profonde pitié pour cet homme qui se met à nu, cet homme qui nous ouvre son coeur, et en même temps une profonde aversion pour cet homme qui ment sans vergogne à sa femme, et qui essaie même de se rapprocher d'elle lorsqu'il veut encore se persuader que sa brève escapade n'aura pas de suite. C'est un homme très égoïste qui refuse de tenir compte du mal que sa trahison et ses manières d'agir font autour de lui. Il accepte tout ce qui lui arrive par la suite, reconnaissant bien qu'il l'a mérité, mais lorsqu'il pensait n'être jamais découvert, il ne s'est jamais attardé sur sa façon d'agir envers Laura.
Ce personnage complexe et ambigu (il nous dévoile un autre pan de son passé qui le rend trouble), est fascinant.

Le narrateur émaille son récit de retours en arrière, de sauts dans le futur par rapport à l'intrigue, de moments descriptifs. Tout cela a son charme. Les incursions dans l'enfance du personnage principal nous permettent, au détour d'un chapitre, de construire encore mieux l'image que nous avons de ce personnage.
Les descriptions ralentissent l'action. Elles sont de petites pauses où le narrateur s'attarde sur un sentiment, un paysage, nous plongeant encore plus profondément dans l'intrigue et dans la tête dudit narrateur.
Les sauts dans le présent nous dévoilent petit à petit la façon dont toute cette histoire s'est terminée. On pourrait en vouloir à l'auteur de dévoiler une grande partie de la fin avant de nous la raconter en détails, mais non. C'est là une autre force de ce roman. Malgré ce que l'on sait, on veut poursuivre, le but n'est donc pas de «savoir la fin», mais de continuer à partager les sentiments les plus intimes et les plus exacerbés du personnage principal. L'intrigue ne passe pas au second plan, car on veut savoir comment tout cela est exactement arrivé, mais elle n'est pas la seule chose qui importe. Le style de l'auteur compte autant que l'intrigue.

Le seul reproche que j'adresserai est celui de la crudité de la première scène d'amour entre Jack et le narrateur. Le personnage principal (et donc l'auteur) explique qu'il fait exprès de nous décrire cette scène dans toute sa crudité, afin de rendre compte de la brutalité du désir des deux personnages. Soit, mais c'est justement ce genre de scènes qui fera dire aux lecteurs pleins de préjugés que les histoires entre homosexuels ne sont que des histoires de baise. Bien sûr, pendant le reste du roman, les sentiments sont décrits, mais peut-être aurait-il fallu que l'auteur contrecarrât cette impression en intercalant une scène d'amour tendre.
Bien sûr, je ne peux me défendre de reprocher également le coup de foudre, comme je le fais à chaque histoire d'amour qui commencent ainsi.

Éditeur: Julliard.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Vincent Lavieuville pour la Bibliothèque Braille Romande.
Le lecteur a su magnifiquement transmettre la mélancolie, puis le désespoir de ce personnage blessé. Son interprétation est parfaite. Je pense qu'un livre de ce style n'est pas facile à lire à haute voix, et je crois que si j'ai pu ressentir toute la sensibilité de l'auteur et toute la profondeur de son style, c'est beaucoup grâce à l'interprétation de Vincent Lavieuville.
Je sais qu'une version audio de ce roman est sortie dans le commerce, chez Editio Audio, et qu'elle est lue par Pierre Forest. Je comptais lire cette version, mais on m'a demandé d'évaluer la lecture de monsieur Lavieuville. Il se trouve que je tiens Pierre Forest pour un excellent comédien, et que j'apprécie sa voix élégante et raffinée. J'espère donc qu'il enregistrera d'autres ouvrages que je pourrai lire, car cela fait longtemps que j'attends qu'il réenregistre des livres.

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