La Véranda aveugle

L'ouvrage:
Les années 50.
Tora vit dans une petite île de Norvège où l'activité principale est la pêche. Elle est entourée de sa mère (Ingrid), de son beau-père (Henrik), de sa tante (Rakel), de son oncle (Simon), et de certains de ses amis.
Tora va à l'école, aide sa mère qui travaille beaucoup, car la famille est pauvre.
Tora aime la vie. Mais elle doit faire face au fait que sa mère l'a eue pendant la guerre, avec un Allemand, et qu'on le lui reproche. Elle aimerait en savoir plus sur la famille de son père, mais elle ne questionne pas sa mère. Elle se contente d'imaginer.
Mais surtout, Tora doit faire face au péril.

Critique:
Un beau livre plein de sentiments et d'émotions. Une belle écriture poétique et tourmentée. Une héroïne à l'image du style de l'auteur. Tora est à fleur de peau. La moindre chose peut la combler de joie ou la plonger dans un abîme de tristesse. Tout cela à cause du péril. Le péril qui la souille, qui détruit son enfance, la grignote de l'intérieur. Ce péril sur lequel elle se referme, auquel elle fait face seule. Elle ne peut le dire à personne.
Tora et Ingrid représentent le non-dit. Elles gardent tout, ou tentent de le faire comprendre maladroitement, douloureusement. Cette atmosphère est oppressante. Le lecteur a envie de secouer Ingrid qui ne se rend compte de rien, et qui, en plus, accepte qu'Henrik boive, lui parle durement, la batte.
On aimerait aussi secouer Tora, lui dire de faire quelque chose... La fois où elle se protège avec le grand couteau, on se dit que le désespoir lui fera faire quelque chose, mais rien ne se passe, ce jour-là...
Le lecteur est satisfait d'avoir affaire à un narrateur omniscient qui met l'âme de Tora à nu, car les actes de Tora seraient très difficiles à comprendre si on ne pouvait suivre le cheminement de sa pensée. On ne comprendrait pas que tel acte est une révolte, un appel au secours. Elle se révolte mal, mais comment pourrait-elle le faire? Elle est si jeune, et si seule auprès de sa mère.

Ingrid semble être un personnage de papier: souvent fatiguée, résignée à son malheur, ne voyant même pas ce qui arrive à sa fille... Tora est plus responsable et plus avisée que sa mère.

La frustration du lecteur est teintée de soulagement grâce aux personnages de Rakel et Simon. Autant Ingrid est sombre et semble froide à force de fatigue et de résignation, autant Rakel est solaire, et appelle les choses par leur nom. Tora oscille entre les deux. Parfois, on la sent sur le point de parler à Rakel... Si, par exemple, Rakel avait compris le geste de sa nièce lorsque celle-ci jette une pomme de terre au loin, Tora aurait peut-être raconté son calvaire. Mais non. Rakel, généreuse, aimante, positive, comprend autre chose: elle y voit l'acte enfantin de quelqu'un qui respire la vie, la joie, la santé, alors que c'est un acte de désespoir.

À diverses reprises, les actes sont interprétés à l'inverse de ce qu'ils sont. Cela frustre le lecteur, mais aussi, cela montre le talent d'Herbjørg Wassmo. La psychologie des personnages est très bien explorée, racontée, analysée à travers le quotidien d'une petite île et de ses habitants.

Le personnage d'Henrik est le plus négatif. Si le lecteur excuse Ingrid, il ne peut rien accorder à cet être vile qui semble avoir tous les défauts. Je n'ai pas trop compris pourquoi Ingrid l'avait épousé. On se doute de certaines raisons, mais il aurait mieux valu qu'elle restât seule avec sa fille ou épousât quelqu'un d'autre.

Éditeur: Actes Sud.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.
La voix douce et sobre de Martine Moinat et sa façon de lire servent parfaitement ce roman. Elle l'interprète parfaitement, sachant être sobre quand il le faut, et mettant le ton approprié lors des crises de désespoir de Tora, des passages où on peut lire la résignation d'Ingrid, dans ceux où Rakel secoue son mari, etc.

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