Tout homme est une nuit

L'ouvrage:
En 2014, Anass apprend qu'il a un cancer. Peu à peu, de moins en moins à l'aise dans sa vie quotidienne, il décide de s'installer dans un village de Provence.

Critique:
Lydie Salvayre touche un point sensible dans ce roman. Dans le village, Anass est étranger. Son prénom (que certains imaginent arabe) et le fait qu'il soit un peu typé avivent l'imagination. Au café, les hommes supposent, cancanent, excitent leur haine (dont ils ignorent la cause) contre ceux qu'ils considèrent comme différents d'eux. Au début, une chose m'a gênée: tous ces hommes qui s'énervaient après Anass semblaient une masse indistincte de laquelle personne ne se démarquait. Ils avaient tous l'air d'abrutis ne sachant réfléchir. Heureusement, l'auteur corrige assez vite cela. Gérard, un habitué, fait parfois valoir qu'à Anass en tant que lui-même, on n'a rien à reprocher. L'auteur s'applique à montrer la bêtise des raisonnements de ces hommes d'abord en leur faisant dire des énormités, souvent d'une voix avinée, tout en montrant leur peu de sens commun. De plus, elle leur oppose Gérard et Jacques. Ce dernier a un esprit plus critique (du moins l'affirme-t-il davantage) que Gérard, et il analyse très bien les syllogismes et les préjugés dans lesquels sont fièrement englués ces piliers de bar. On dira que Lydie Salvayre exagère. S'il m'a semblé qu'elle avait peut-être forcé le trait concernant ces hommes, je pense que, malheureusement, il doit en exister davantage qu'on le croit. En tout cas, la romancière montre comment, à coups de jugements à l'emporte-pièce, ils se persuadent qu'Anass a commis des actes inventés par eux-mêmes, et font confiance à des hommes politiques qui leur promettent de bouter l'étranger hors de France. Car en effet, ces hommes imaginent que tous leurs malheurs et leurs frustrations (vie terne, déboires conjugaux, mésentente avec untel) viennent des étrangers. C'est choquant, mais apparemment pas pour tout le monde, puisque cela reflète une certaine réalité.

Lydie Salvayre montre bien cet état de choses. Son analyse est très bien vue et très réaliste. Cependant, je n'ai pas réussi à entrer totalement dans le roman. Ce n'est de la faute de personne, et cela ne fait sûrement pas que je le déconseille. Je pense que beaucoup devraient le lire, et j'espère qu'ils écouteraient Gérard et Jacques lorsque ceux-ci montrent l'absurdité des raisonnements mis en avant. Cela n'a pas absolument pris avec moi parce que je pourrais citer plusieurs livres où ce thème est abordé (de différentes façons), dont certains sont devenus cultes pour moi. Lydie Salvayre renouvelle le thème en l'actualisant, et en montrant les dangers de raisonnements dont l'intolérance et la méconnaissance sont les maîtres mots. Mais pour moi, elle arrive trop tard. De plus, j'ai eu du mal à apprécier Anass. Rien ne le démarque vraiment. Rien ne fait qu'il est lui et pas un autre. Pour moi, il n'a pas assez de personnalité. Bien sûr, j'ai été sensible à ce qu'il traverse, mais seule la compassion, et non une envie de le connaître davantage, m'aurait poussée vers lui si j'avais été un personnage du roman. Quant aux hommes tenant conférence au café, si certains sortent du lot, ce n'est que par petites touches. Pendant un moment, on peut les interchanger sans problèmes. Je suppose que c'est fait exprès: on voit une foule anonyme qui se monte contre une seule personne. Certes, mais c'est justement une des raisons pour lesquelles j'ai été moins touchée.

Remarque annexe:
J'ai la naïveté de penser que lorsqu'on utilise quelque chose volontairement, on le maîtrise. Ainsi, lorsque j'ai vu que Lydie Salvayre employait un langage soutenu, et faisait parler Anass à l'imparfait du subjonctif, j'ai d'abord été contente. J'ai donc été surprise de trouver des erreurs. Il s'agit de «vivasse» pour «vivre» à l'imparfait du subjonctif, et du verbe «agonir» conjugué comme le verbe «agoniser». Je pensais qu'à partir du moment où un auteur employait des tournures soutenues, cela lui était naturel, et qu'il ne se trompait pas...

Service presse des éditions Sixtrid par l'intermédiaire d'Audible.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Lazare Herson-Macarel et Alain Granier.

Je n'avais encore jamais lu d'ouvrages interprétés par Lazare Herson-Macarel, mais je sais qu'il en a déjà enregistré plusieurs. Il est le fils d'Éric Herson-Macarel. J'ai apprécié son jeu. Je pense qu'il est parfaitement entré dans la peau d'Anass, personnage tourmenté, cherchant de nouveaux repères... Quelque chose m'a perturbée (mais pas déplu): il n'a pas la même voix qu'Éric Herson-Macarel, mais il a souvent ses intonations.

Je n'ai entendu Alain Granier que sur un ouvrage. Je me souvenais avoir apprécié son jeu. Cela a également été le cas ici. Il n'avait pas la partie facile, surtout quand il fallait enchaîner les répliques des hommes réunis au café, tout en précisant qui parlait. Alain Granier a fait cela très naturellement. Au long du roman, il a toujours adopté le ton adéquat.

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