Aujourd'hui, c'est Thierry Grossenbacher, lecteur bénévole, qui répond à mes questions.
Pour cause de mails perdus, cette interview est publiée bien après qu'elle a été réalisée. C'est pour cela que la voxographie en fin d'interview, indique des ouvrages après celui dont il est question comme étant en cours d'enregistrement.

La Livrophile: Depuis combien de temps travaillez-vous à la BBR?
Thierry Grossenbacher: Je suis salarié à la BBR depuis octobre 1994 (transcription), septembre 1995 (studio).

L: Comment en êtes-vous arrivé à enregistrer des livres?
T. G.: J'ai toujours aimé lire ; que je me souvienne, j'ai commencé la lecture à haute voix pour mon plaisir avec les «Liaisons dangereuses», de Laclos, dans un paysage montagneux, à l'automne d'une histoire d'amour. J'ai par ailleurs fait un peu de théâtre.

L: Quel âge avez-vous?
T. G.: 46 ans.

L: Pour vos lectures personnelles, avez-vous une préférence pour un genre de livres?
T. G.: Je lis essentiellement au lit, le soir avant de m'endormir. Le «genre de livre» Pléiade-Gallimard ne convient pas à cet exercice : trop lourd, pages trop fines ! Les Poches trop épais non plus.
Quant aux genres littéraires, si c'est ce que vous entendez, je me nourris plutôt de fiction, tendance «classique», des récits de vie, des journaux: mémoires, des auteurs suisses («Connais ton pays» disait M. Rousseau à son fils Jean-Jacques...)

L: Y a-t-il un genre de livres que vous n'aimez absolument pas?
T. G.: Je ne pratique pas beaucoup la science-fiction, les romans roses, les best-sellers du moment, les pavés US...

L: Comment choisissez-vous quels livres vous allez enregistrer? Je suppose que vous n'enregistrez pas uniquement ceux que vous aimeriez lire. Entre parenthèses, j'ai été très surprise que vous ayez enregistré un roman de Janine Boissard («Laisse-moi te dire»). Il me semble que ce n'est pas votre genre. De toute façon, j'ai trouvé que vous l'aviez bien interprété.
T. G.: Travaillant comme responsable du studio de la BBR, je vois les titres que nous avons à la demande et sur lesquels personne ne se rue... Partant du principe qu'un lecteur bénévole se met au service des abonnés et de leurs demandes, j'enregistre ce qui est urgent, mon goût vient ensuite. Par ailleurs, je trouve que l'enregistrement d'un bouquin que je ne lirais jamais spontanément est un excellent exercice de maîtrise de soi, de sondage des limites : de lecture, en somme. Je cours aussi le risque d'être surpris, de découvrir...
Merci pour le compliment concernant le Boissard ; il est vrai que la dame ne fait pas dans la dentelle, ce qui a facilement tendance à m'exaspérer.

L: Est-il arrivé qu'un livre à enregistrer vous tente, puis qu'après avoir approfondi, vous le trouviez beaucoup moins à votre goût? Pouvez-vous donner un ou plusieurs exemples?
T. G.: Je prépare mes séances d'enregistrement mais il est rare que je lise le livre en entier avant de le «bobiner». En progressant ainsi, à coup de 20 pages par semaine, voire bien plus lentement entre juin 2005 et novembre 2007, j'ai difficilement une vue globale des titres que j'ai enregistrés. Je n'ai pas souvenir de profondes déceptions sauf que j'ai peiné en lisant «Studio» de Sollers : je progressais à tâtons, d'une page à l'autre, sans comprendre le lien avec la page précédente ni avec la suivante...

L: A l'inverse, un livre qui ne vous tentait pas s'est-il révélé bien plus plaisant que prévu? Pouvez-vous donner un ou plusieurs exemples?
T. G.: Celui qui me vient à l'esprit est en chantier actuellement, «Apprendre à vieillir» du Dr Paul Tournier. Une autre demande dont personne ne voulait s'acquitter. Je redoutais un contenu barbant à souhait, moralisateur, fortement empreint de foi chrétienne culpabilisatrice, émanant d'une personne déjà âgée en 1968, etc. Je découvre les propos d'un médecin retraité qui ont une belle tenue après plus de quarante ans. J'ai trouvé ce bouquin chez un libraire d'occasions et je me le suis procuré, pour y revenir à l'occasion, quand bon me semblera.

L: Combien de temps avez-vous pour vous approprier le livre avant de l'enregistrer? Le lisez-vous plusieurs fois? Lisez-vous un chapitre, puis l'enregistrez-vous? Découvrez-vous le livre au moment où vous l'enregistrez? Vous imaginez-vous facilement les personnages? Expliquez votre démarche, vos habitudes.
T. G.: Dans mon travail, en principe, je suggère le titre 3 quand le lecteur enregistre encore le titre 1; le titre 2 étant déjà choisi et le projet prêt au studio. Ça, c'est le fonctionnement idéal ; je me fais parfois prendre de vitesse... Comme lecteur, je ne lis pas davantage que la quatrième de couverture et quelques passages. Ensuite, ma découverte du livre progresse au rythme des sessions d'enregistrement ; je lis le soir les 25-30 pages que j'enregistrerai le lendemain.

L: Combien de temps dure une séance d'enregistrement? (Je sais qu'avant, c'était une face de cassette par séance. Et maintenant?) T. G.: Le lecteur dispose d'une heure de cabine. En moyenne, il en ressort 35-40 min. enregistrées.

L: Supprimez-vous vous-même vos erreurs de lecture, ou bien est-ce un technicien?
T. G.: Nous souhaitons que le lecteur soit le plus autonome possible : moins il aura à «déranger» (selon son point de vue) le technicien, plus il corrigera ses fautes, même les minimes.
En tant que lecteur, je suis ravi de pouvoir «gérer» moi-même mon enregistrement.

L: Vous est-il déjà arrivé d'interrompre la lecture d'un livre à enregistrer quelques minutes, car un passage vous émouvait ou vous choquait trop?
T. G.: Je me souviens de n'avoir pu réprimer un sanglot en enregistrant un témoignage de «Tchernobyl...», de Svetlana Alexandrievitch (?) J'avais pourtant préparé ma session la veille, mais dire est plus poignant que lire...

L: Vous avez participé à l'enregistrement de pièces de théâtre. Dans ce cas, comment cela se passe-t-il? Les comédiens sont-ils tous réunis dans le studio? Ont-ils un livre chacun? Un micro chacun? ...
T. G.: Il y a eu plusieurs solutions, presque toutes boîteuses -techniquement s'entend- malheureusement. Une seule fois, pour «Roméo et Juliette» de Shakespeare, nous avons disposé d'un studio à la Radio Romande (sans la régie, toutefois : d'où la piètre qualité sonore de l'enregistrement). Les autres fois, nous avons «bricolé» dans l'ancien studio, soit en répartissant les lecteurs dans les deux cabines, soit devant les cabines, avec le plancher qui craque, les micros inadaptés à la «prise indirecte». L'envie de dire ces textes primait sur les possibilités techniques.
Pour les textes, nous avons parfois utilisé des photocopies, parfois plusieurs exemplaires du titre. Il n'y a pas de règle établie.

L: Qu'enregistrez-vous en ce moment?
T. G.: Paul Tournier (voir supra).

L: Faites-vous particulièrement attention à ne pas abîmer votre voix dans la vie de tous les jours?
T. G.: Oui, je crie le moins possible après mes enfants...

L: Fumez-vous?
T. G.: Oui, docteur...

L: Si j'ai bien compris, c'est vous qui supervisez les lecteurs bénévoles. En quoi cela consist-t-il exactement?
T. G.: Je coordonne, plutôt, le travail au studio. Cela implique naturellement les lecteurs bénévoles mais ma tâche ne consiste pas à les «surveiller» dans le sens où je n'écoute pas leur production, pas le temps... Je ne désespère pas, toutefois, de mettre sur pied, un jour, un «contrôle de qualité», avec l'aide de quelques abonnés. A bon entendeur... Pour l'heure, nous nous basons sur les remarques d'abonnés pour aborder la question «qualité de lecture», proposer des améliorations, voire demander à la personne d'interrompre son activité au studio. Ces derniers temps, je suis passablement occupé par les «essais de voix» ; nous avons reçu plusieurs candidats depuis l'été dernier ; la procédure est longue, nous cherchons à l'améliorer.

L: Avez-vous d'autres activités à la BBR?
T. G.: Non, j'ai fait de la transcription braille, mais il y a longtemps.

L: Avez-vous d'autres activités impliquant la voix?
T. G.: Je fais parfois des lectures en public dans le cadre de rencontres avec des auteurs suisses-alémaniques intitulées «Ces voisins inconnus». J'ai enregistré le texte d'un spectacle de danse indienne autour du Ramayana.

L: Avez-vous un métier en plus de ces activités à la BBR?
T. G.: Non, pas de réel métier en main.

L: Quels sont vos centres d'intérêt à part la lecture?
T. G.: Tout ce qui pourrait m'aider à comprendre comment ça devrait marcher et pourquoi ça ne marche pas (la vie)...
Je ne me plains pas, je plaisante un peu en vous disant cela. Mais, dans le fond, ce n'est pas si con : cela me résume assez bien.

L: Avez-vous une devise dans la vie?
T. G.: De celles qui vous structurent toute une vie ? Non, je doute trop, de tout, je crois, pour que ce soit possible. Ou alors le «Connais-toi toi-même» du fronton du temple de Delphes.

L: Y a-t-il quelque chose que vous souhaiteriez ajouter?
T. G.: Faites bon usage de ces confidences : n'en parlez pas à mes supérieurs, ni à ma maman !

Liste des livres enregistrés par Thierry Grossenbacher:
1994:
Monsieur: Jean-Philippe Toussaint
La salle de bains: Jean-Philippe Toussaint
Journal d'un chien: Oskar Panizza
Equipée: Victor Segalen
J'suis pas plus con qu'un autre: Henry Miller
Je rends heureux: Jean-Edern Hallier

1995:
Les écarts amoureux: Paul Morand
Le temps des assassins, essai sur Rimbaud: Henry Miller

1996:
Où irons-nous dimanche prochain: Philippe Mezescaze
Le feu aux poudres: attaques, agressions et autres scories: Nicolas Meienberg
Tunnel: Frédéric Klein
Le dépeupleur: Samuel Beckett
Un fantôme: Eric Chevillard

1997:
Poison: Xavier Patier
Soie: Alessandro Baricco
Monsieur Songe: Robert Pinget
Je dénonce l'humanité: Frigyes Karinthy
Avez-vous déjà giflé un rat: Jacques Chessex
En peignant la girafe: San-Antonio
Le fleuve Combelle: Pierre Assouline
Studio: Philippe Sollers

1998:
Moulins à parole: Alan Benet (plusieurs lecteurs)
Les apeurés: Mathieu Lindon
Sils Maria ou le toit de l'Europe: Iso Camartin
Petit théâtre sans importance: Gildas Bourdet (plusieurs lecteurs)
Maison des autres; suivi de Un moment comme ça: Silvio D'Arzo
Mission Mir, journal de bord: Jean-Loup Chrétien

1999:
Perceval ou le conte du graal: Chrétien de Troyes
Qui a peur de Virginia Woolf: Edward Albee (rôle de Nick)
Le hold-up planétaire: la face cachée de Microsoft: Roberto Di Cosmo, Dominique Nora

2000:
Correspondance: Max Frisch, Friedrich Dürrenmatt (avec monsieur Jo Excofier)
Ce qui reste d'Auschwitz: l'archive et le témoin («Homo sacer», tome 3): Giorgio Agamben
La supplication, Tchernobile, chronique du monde après l'apocalypse: Svetlana Alexievitch

2001:
Inconnu à cette adresse: Kressmann Taylor (avec monsieur Emmanuel Migraine)
Colères: Patrice Lelorain
100ème anniversaire de l'ABA, Lectures dans l'ombre: auteurs étrangers (plusieurs lecteurs)
100ème anniversaire de l'ABA], Lectures dans l'ombre: auteurs romands (plusieurs lecteurs)
Jésus, le maître de Nazareth: Alexandre Men

2002:
Contes et récits de l'Egypte ancienne: Claire Lalouette (plusieurs lecteurs)
L'effroyable imposture, 11 septembre 2001: Thierry Meyssan (avec monsieur Hervé Choisy)

2003:
La dépression: Suzy Soumaille
101 expériences de philosophie quotidienne: Roger-Pol Droit (plusieurs lecteurs)
Jacques Prévert en vérité: Yves Courrière (plusieurs lecteurs)
Entre les lignes: Michel Baglin
Des aveugles: Hervé Guibert
L'esprit du jeu, l'âme des peuples: Daniel Herrero

2004:
La guérison du coeur: nos souffrances ont-elles un sens?: Guy Corneau
La leçon de comédie (entretiens avec Jean-Jacques Vincensini): Michel Bouquet (plusieurs lecteurs)
La lumière des polders: Alain Bertrand
Portraits ge.ch, 30 genevois méconnus: Marie-Claire Lescaze

2005:
Terre de mirage: Dariush Shayegan (avec monsieur Jo Excofier et madame Laurence Bovay)
Le roman des oiseaux et des bêtes de chasse: Paul Vialar

2006:
Nelson Mandela : leçon de vie pour l'avenir: Jack Lang (avec monsieur Jo Excofier)

2007:
Laisse-moi te dire: Janine Boissard
L'art de gérer son temps ou savoir vivre efficacement: Erik Pigani
Essai sur les bistrots de Russin, à l'occasion du Centenaire du Vignoble Doré, 1906-2006: Papyrus (avec madame Laurence Gargantini)
Apprendre à vieillir: Dr Paul Tournier

2008:
Le principe Blocher, manuel de direction: Matthias Ackeret (avec monsieur Olivier Annen et monsieur Emmanuel Migraine)
Le neveu de Rameau: Denis Diderot (avec monsieur Jean-Louis Feuz, et monsieur Gérard Hofstetter)
Un amour à Grenchen-Nord: Maurice Zermatten
Moi, Alexis, arrière-petit-fils du tsar: S.A.R. le prince Alexis d'Anjou duc de Durazzo

2009:
Les enveloppes bleues : correspondance 1944-1951: Pierre Girard, Alice Rivaz (plusieurs lecteurs).