The rest of her life

Note: À ma connaissance, cet ouvrage n'a pas été traduit en français.

L'ouvrage:
Ce soir-là, la vie des Churchill bascule. Kara, dix-huit ans, renverse Bethany Cleass. La jeune fille conduisait alors qu'elle était au téléphone, et tentait d'empêcher un chien de passer à l'avant de la voiture.
Chacun réagira à sa manière: Leigh et Gary, les parents de Kara, ainsi que Justin, son petit frère de douze ans.

Critique:
Voilà un superbe roman. Il parle de choses difficiles, mais l'auteur sait à merveille décrire sentiments et émotions. Je suis toujours admirative devant les auteurs qui savent si bien évoquer la psychologie de leurs personnages, confronter les points de vue, les sensibilités de chacun. C'est un des rares romans auquel je ne reprocherai rien.
Laura Moriarty rappelle, tout au long du roman, à son lecteur que rien n'est simple. Il faut toujours aller au-delà des apparences. Chacun agit comme il peut. Tout est une question de points de vue, de perception... Le plus difficile, pour certains de ses personnages, est d'accepter le point de vue de l'autre. C'est exactement comme ça dans la vie.

Tous les personnages sont étudiés, creusés, complexes.
C'est peut-être Leigh que j'ai le mieux comprise. Elle tente d'être quelqu'un de bien, elle fait preuve d'empathie, remet certaines choses en question. Comme elle le constate, les gens ne se voient pas toujours agir. Malheureusement, elle tombe quelque peu dans ce piège. Malgré tous ses efforts, elle n'agit pas toujours comme il le faudrait. Sa relation avec Kara en est l'exemple le plus frappant. Leigh a souhaité ne pas reproduire ce qu'elle avait connu dans son enfance, mais sa personnalité et son passé ont fait qu'elle a plus de mal à être naturelle avec quelqu'un qui n'a pas vraiment d'ennuis.
À travers Leigh, l'auteur montre comme on peut se sentir stupide quand on sent qu'on n'est pas à sa place, qu'on ne dit pas ou qu'on ne fait pas ce qu'il faut, alors que d'un autre côté, il y a des domaines où on est à l'aise.

L'auteur croise les relations entre Leigh et Kara avec celles entre Leigh et sa mère. Pour cela, elle fait beaucoup de retours en arrière. En général, je n'aime pas cela. Cependant, dans ce roman, c'était nécessaire. En effet, il fallait que tout fût agencé ainsi pour que le lecteur apprenne à connaître les personnages progressivement, à travers différentes époques de leurs vies, et qu'il puisse mettre les relations mères-filles en regard. Ici, les retours en arrière ont une réelle utilité, et donnent davantage de force au récit.

Quant aux relations entre Leigh et sa mère, là encore, tout est nuancé. Anna n'était pas une mère qui se fichait de tout. Justement, elle a sacrifié certaines choses pour ses filles, mais à cause de cela, et peut-être parce qu'elle n'avait pas vraiment la fibre maternelle, Pam et Leigh n'ont pas eu une enfance pleine d'amour. Elles n'étaient pas proches de leur mère. Pourtant, il est évident qu'Anna pense avoir fait de son mieux, et qu'en un sens, elle l'a fait.
Plusieurs scènes sont des moments clés de cette relation. D'abord, il y a le passage du ragout fait par Anna. À cette occasion, Anna et Leigh ne parviennent pas à communiquer. Chacune s'enferme dans sa colère ou dans sa honte, et les choses restent non-dites. Dans le même passage, Anna regarde un feuilleton décrivant une mère très proche de ses enfants, et toujours pleine de bons conseils. Elle est persuadée d'être ainsi, ce qui choque Leigh.
Enfin, il y a la fois où Anna vient voir sa fille peu après la naissance de Kara. À ce moment, j'ai pensé que les circonstances les ferait se parler... Mais là encore, Anna, fait ce qu'elle croit être le mieux (par exemple, en voulant les inviter à sortir ou leur acheter à manger), mais elle n'a jamais de gestes maternels. Et encore, il suffit d'un peu de compassion...
Dans le même ordre d'idées, elle préfère blâmer la conduite de Pam plutôt que se remettre en question.

Les relations entre Leigh et Gary sont également analysées. Il m'a semblé que malgré leur amour, ils étaient assez éloignés l'un de l'autre. Gary ne comprend pas tout un pan de la personnalité de sa femme. Il n'accepte pas vraiment son extrême sensibilité vis-à-vis de certaines choses, puisqu'il ne sait que s'en moquer. Il ne tient pas vraiment à l'aider à améliorer ses relations avec Kara, puisqu'il ne prend jamais la peine d'en parler sérieusement et avec tacte quand elle tend des perches. Plus tard, il n'accepte la décision de Kara que parce que celle-ci lui a forcé la main, mais je ne suis pas sûre qu'il la comprenne vraiment.
Il évolue, comme presque tous les personnages, mais il me semble qu'à part Anna, c'est lui qui a le plus besoin de se remettre en question.

Mon sentiment est mitigé quant à Eva. Au début, lorsqu'elle appelle les Churchill presque toutes les heures, qu'elle vient les voir, alors qu'il est clair qu'ils souhaitent rester seuls, elle me paraît envahissante. Plus tard, on comprend que c'est sa façon d'aider Leigh. Si son point de vue est recevable, pour moi, c'est quand même elle qui a tort. Si des amis se trouvent dans la peine, je vais leur faire savoir que je suis là, prête à les soutenir, mais je ne vais pas les harceler! Ce qu'a fait Eva est du harcèlement. Par ailleurs, c'est une cancanière. Elle se défend, ensuite, expliquant qu'elle aime savoir ce que les gens ont à dire, que ça lui permet de mieux les aider, et qu'elle-même se fiche de ce qu'on peut dire sur son compte. Là aussi, c'est recevable, mais elle n'a pris en compte que son point de vue. Si les Churchill ne veulent pas parler de ce qui leur arrive, c'est leur droit. Si les intentions d'Eva sont louables, sa manière de faire est parfois très incorrecte.

À l'instar de Leigh, on comprendra pourquoi Kara souhaite se punir pour ce qui est arrivé. J'ai compris ce qu'elle décrivait. On a beau se dire qu'il ne sert à rien de se flageller, on a tellement envie de racheter quelque peu la peine qu'on a faite, qu'on pense qu'au moins, cela pourrait peut-être faire quelque chose. Et puis, on se sent coupable de continuer à vivre. Tout cela est parfaitement analysé par Laura Moriarty.

Pam est sympathique. Cependant, j'ai trouvé un peu agaçant qu'elle soit toujours en train de chercher des excuses à tout le monde. Elle a raison de prôner la nuance et la tolérance, mais qu'elle ne voie jamais le mal en personne est assez agaçant, et la rend un peu ridicule. C'est d'ailleurs étonnant que tout le monde (sauf Anna) adore Pam comme si elle était un ange. Bien sûr, les gens apprécient sa gentillesse, sa générosité, le fait qu'elle ne les juge pas. Je trouve quand même étrange qu'elle fasse l'unanimité.

Cynthia Tork représente l'archétype du personnage intolérant sous couvert de tolérance. Elle est fervente chrétienne, apparemment. Elle écrit une longue lettre afin d'expliquer à Leigh pourquoi elle n'approuve pas son choix quant aux livres qui seront étudiés. Dans cette lettre, elle semble ouverte, prête à la discussion, cependant, ce n'est pas le cas. D'abord, elle se permet de contester le choix d'un professeur, comme si chaque parent pouvait demander un passe-droit. Ensuite, elle se permet de juger des livres sans approfondir. Je n'ai pas lu l'un des deux ouvrages incriminés, mais concernant «Gatsby le magnifique», Cynthia l'a lu de travers. Elle n'a vu que les apparences. Comme le dit Leigh, c'est malheureusement un livre qui parle de la vraie vie. De plus, Cynthia vilipende ces personnages immoraux, mais ne souligne pas qu'à la fin, ils finissent tous malheureux. Donc, elle devrait aller au bout du raisonnement, et voir que les mauvaises actions ne paient pas. Et puis, il faut voir le livre qu'elle conseille! C'est peut-être un roman prônant des valeurs importantes, mais il ne reflète pas du tout ce qui se passe dans la vie réelle. Il vaut mieux se prémunir en étudiant des romans réalistes.
Néanmoins, je pense que Leigh aurait dû expliquer tout cela. Cynthia est une imbécile heureuse de l'être, et n'en mérite pas tant, mais il me semble qu'il aurait été plus intelligent d'expliquer, et surtout, plus jubilatoire de river son clou à cette idiote avec des arguments ô combien valables.

Willow, la fille d'Eva, a dix-huit ans, et veut se faire poser des implants mammaires. Leigh désapprouve cela. Eva et elle ont une discussion à ce sujet. Plus tard, Leigh en parle avec Kara. Au départ, Eva et elle s'affrontent sur les apparences, et Eva l'attaque en disant que si la beauté intérieure, c'est le plus important, alors pourquoi Justin a-t-il eu un appareil dentaire? Leigh ne dit rien, alors qu'il est facile de répondre que des dents de travers ou des trous entre les dents, cela nuit à la personne. Si on ne fait rien, à terme, cela nécessite peut-être une opération douloureuse.
Ensuite, Leigh n'emploie pas les bons arguments. Même si, apparemment, c'est un réel problème aux yeux de Willow, même si elle réclame cela depuis un moment, je trouve que c'est assez artificiel. Même si ça donne à Willow confiance en elle, je trouve dommage qu'il faille cela pour qu'elle se sente mieux. C'est quand même une opération, cela engendre des tracasseries, et ce n'est pas sans danger, à terme. Ce n'est pas comme une coupe de cheveux ou le port de boucles d'oreilles. Si une fille a besoin de cela pour avoir confiance en elle, alors quelque chose a été raté dans son éducation, dans son équilibre... L'auteur exhorte son lecteur à ne pas juger Willow, à être tout simplement heureux pour elle. Soit. Mais je ne suis pas convaincue.

Quant à Diane, le lecteur comprendra sa douleur, sa façon d'agir. Même lorsqu'elle est injuste, on ne peut pas la blâmer. Je ne dis pas que la souffrance excuse tout, mais comment peut-on être objectif face à une si grande douleur? Comment ne pas se montrer rude? Comment ne pas s'en prendre aux responsables? Diane sait bien, au fond, que Kara s'en veut. Je suis sûre qu'à sa place, je réagirais de la même manière.

L'auteur aborde également une idée reçue que beaucoup promeuvent en parlant de l'allaitement. Leigh ne peut allaiter Kara, et se le reproche parce qu'elle a entendu partout qu'une bonne mère allaitait ses enfants. Elle s'en veut d'autant plus qu'elle n'a vu que des images de mères épanouies allaitant des enfants à l'air satisfaits. Il vaut sûrement mieux allaiter son enfant, mais il est très agaçant de voir certains jeter la pierre aux femmes qui ne le font pas. Il est également malhonnête de ne montrer que d'heureuses images à ce sujet. Ce thème est abordé de manière aussi juste, mais sous un angle quelque peu différent dans «Une relation dangereuse», de Douglas Kennedy.

Si j'ai évoqué différentes façons de penser sur différents points, il y en a d'autres tout au long du livre. Certains pensent que tel acte veut dire telle chose, alors qu'en fait, non. Et les deux manières de penser sont plausibles.
À travers un roman écrit avec sensibilité, finesse, et justesse, Laura Moriarty rappelle à son lecteur qu'il doit toujours chercher au-delà des apparences, ne pas se focaliser sur telle chose qu'a le voisin et que lui n'a pas. Je sais que beaucoup de gens envient les autres sans connaître leurs vies. Ils en voient un échantillon, et les envient, sans vouloir voir que ceux qu'ils envient connaissent aussi des déboires, sans vouloir admettre que peut-être, tout n'est pas parfait pour la personne enviée.
Elle prône la remise en question, exhorte son lecteur à aller vers l'autre, ou du moins, à avoir le moins de préjugés possible.
Bref, un roman incontournable! À lire d'urgence!

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Julia Gibson pour les éditions Harper Audio.
Comme d'habitude, j'ai été ravie d'entendre Julia Gibson. Elle a parfaitement interprété ce roman. Lorsqu'elle a modifié sa voix, elle a toujours trouvé l'intonation adéquate. Ce qui, chez d'autres, est pénible ou à peine supportable, est naturel chez elle. Quelle virtuose!

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