Aujourd'hui, c'est Sylvie Délèze, lectrice bénévole, qui répond à mes questions.

La Livrophile: Comment en êtes-vous arrivée à enregistrer des livres?
Sylvie Délèze: Il y a de cela quelques années, je venais d'arriver à Genève après y avoir décroché mon premier emploi. Ne connaissant personne dans cette ville, je m'y sentais un peu isolée. Après quelques mois de travail, je me suis aperçue que je disposais de bien moins de temps pour lire que lorsque j'étudiais. Dans un quotidien local, j'ai alors repéré une annonce : une bibliothèque recherchait de nouvelles voix pour sonoriser les livres de sa collection. J'y ai répondu, ai passé quelques tests, puis ai été acceptée comme lectrice à la BBR, la Bibliothèque Braille Romande.

L: Avez-vous suivi une formation de comédienne?
S. D.: Non. J'ai pratiqué le théâtre en amatrice quand j'étais lycéenne et aussi à l'Université : avec d'autres étudiant-e-s, nous avions formé un groupe d'intérêt centré sur la littérature médiévale française.

L: Quel âge avez-vous?
S. D.: J'aurai 35 ans en mai de cette année.

L: Pour vos lectures personnelles, avez-vous une préférence pour un genre de livres? De même, y a-t-il un genre de livres que vous n'aimez absolument pas?
S. D.: Quand la vie me semble dépourvue de sens, je dois lire de la poésie, qui m'apaise, m'amuse et éclaire mes ombres. J'apprécie les romans policiers d'auteurs qui font s'engager leurs personnages sur un terrain social ou politique. Je pense à Jean-Claude Izzo, à Fred Vargas, à Luis Sepulveda.
Je n'ai jamais trouvé d'intérêt dans la lecture d'ouvrages de science-fiction.

L: Comment choisissez-vous quels livres vous allez enregistrer? Je suppose que vous n'enregistrez pas uniquement ceux que vous aimeriez lire.
S. D.: Soit au gré de mes intuitions, après lecture des dos de couverture. Soit en fonction des commandes, qui sont prioritaires à la BBR. Une restriction me gêne un peu à la BBR : les livres dont les narrateurs sont masculins ne peuvent être lus par des femmes. Le choix s'en trouve d'emblée limité.

L: Parmi les livres que vous avez enregistrés quels sont ceux que vous avez préférés?
Personnellement, j'ai beaucoup aimé "Le territoire des barbares», de Rosa Montero. Vous l'avez très bien interprété. Votre voix basse et sobre m'a immédiatement fait entrer dans la peau du personnage. Vous avez su rendre l'ambiance noire du roman. J'ai aimé d'autres livres que vous avez enregistrés (comme "Un drôle d'héritage" de Dorothy Gallagher, ou "Sang pour Sand" de Martine Cadière), mais "Le territoire des barbares" est celui qui m'a fait la plus forte impression.
S. D.: Oui, le roman de Rosa Montero m'a beaucoup plu aussi. Et celui de Dorothy Gallagher encore plus. Dernièrement, j'ai pris un plaisir particulier avec un essai de la philosophe Simone Weil : «Note sur la suppression des partis politiques».

L: Est-il arrivé qu'un livre à enregistrer vous tente, puis qu'après avoir approfondi, vous le trouviez beaucoup moins à votre goût? Pouvez-vous donner un ou plusieurs exemples?
A l'inverse, un livre qui ne vous tentait pas s'est-il révélé bien plus plaisant que prévu? Pouvez-vous donner un ou plusieurs exemples?
S. D.: Je dois avouer que le «Sang pour Sand» m'avait agacée prodigieusement ! Par contre, un roman grec contemporain, «Le Roman de Xénophon», signé Takis Theodoropoulos, très technique à interpréter, car truffé de notes de bas de page et de commentaires érudits, m'a épuisée tout en me donnant un nouvel angle d'accès au passé antique, qui est l'un de mes champs de recherche personnels.

L: Avant d'enregistrer un livre, le lisez-vous plusieurs fois? Lisez-vous un chapitre, puis l'enregistrez-vous? Découvrez-vous le livre au moment où vous l'enregistrez? Vous imaginez-vous facilement les personnages? Expliquez votre démarche, vos habitudes.
S. D.: Je ne prépare presque pas mes lectures. Par conséquent, j'entre souvent au cœur des livres au moment même où j'enregistre. Je travaille ainsi volontairement, afin de préserver une certaine fraîcheur, car je crains plus que tout de verser dans un genre affecté. Le résultat comporte donc certaines aspérités, certains défauts, des balbutiements, des trébuchements, des erreurs. Mais l'ensemble conserve, à mon sens, une tonalité spontanée. Celle-là même qui manque, je trouve, aux professionnels lisant pour la radio, par exemple.

L: Vous est-il arrivé d'interrompre l'enregistrement d'un livre parce qu'un passage vous choquait ou vous émouvait?
S. D.: Oui. Je suis émotive. Je me rappelle avoir dû m'interrompre souvent à la lecture de «Leur histoire», un roman de Dominique Mainard...

L: Faites-vous plusieurs séances d'enregistrement par semaine?
S. D.: Je lis une fois par semaine, à raison d'une petite heure. Quand je parviens à concilier cette activité avec mon occupation professionnelle.

L: Qu'enregistrez-vous en ce moment?
S. D.: Un roman de Philippe Doumenc, qui s'intitule «Contre-enquête sur la mort d'Emma Bovary».

L: Faites-vous particulièrement attention à ne pas abîmer votre voix dans la vie de tous les jours?
S. D.: Depuis quelque temps, j'y pense, oui. D'autant que je fais parfois des lectures publiques.

L: Fumez-vous?
S. D.: J'ai commencé à fumer très tard, bêtement, j'avais 27 ans. Très vite, j'ai été prise par la cigarette. Après 4 ans de vie commune avec ce petit monstre, j'ai réussi, péniblement, à m'en débarrasser.

L: Vous avez écrit "Jeux de mots : archéologie du français» en collaboration avec Laurent Flutsch et Bernadette Gross. Vous avez également enregistré cet ouvrage pour la BBR. Pouvez-vous raconter comment vous est venue l'envie de participer à l'écriture de ce livre? Je suppose que vous avez dû faire des recherches pour cet ouvrage. Pouvez-vous décrire en quoi elles consistaient? Quelle part avez-vous prise à l'écriture du livre?
S. D.: Ce livre est en fait un catalogue, qui soutenait une exposition montée au Musée romain de Lausanne-Vidy, un musée d'archéologie régionale où j'ai travaillé en qualité de conservatrice. Laurent Flutsch dirige cet établissement, dont la réputation de malice et d'impertinence s'est construite au fil d'expositions prenant l'archéologie et l'histoire à rebrousse-poil, si j'ose dire. Dans «Jeux de mots», les visiteurs parcouraient un chemin dans un capharnaüm d'objets hétéroclites, qui correspondent à tous ces mots entrés dans la langue française et dont l'étymologie n'est ni latine ni grecque.
Je me suis chargée d'élaborer la sélection de ces mots et de reconstituer leur histoire. A cette fin, j'ai effectué des recherches lexicographiques fort passionnantes.
Enfin, étant donné mes velléités d'écriture, j'ai pu m'adonner à ces brefs récits regroupant des termes à l'origine commune. J'ai voulu ces textes comme autant de voyages dans le temps et l'imaginaire.

L: Exercez-vous un métier en plus de cette activité de lectrice bénévole?
S. D.: Oui, plusieurs même ! En ce moment, je travaille comme attachée de presse pour une institution académique. Depuis que je suis lectrice à la BBR, j'ai enseigné, j'ai été conservatrice dans un musée d'archéologie, correctrice pour des parutions et en charge de la communication d'une association.

L: Quels sont vos centres d'intérêt à part la lecture?
S. D.: Je pratique de nombreux sports, qui me forcent à quitter la ville pour la nature (randonnée en montagne, ski de fond, ski de randonnée, raquettes...). J'ai besoin d'écrire et de dessiner : je m'abandonne dans de petits carnets à spirales. Je suis fascinée par la culture, musicale surtout, des populations tziganes. Enfin, j'ai de la peine à m'intéresser à un lieu sans me lancer d'abord dans des recherches sur son passé, même très lointain.

L: Avez-vous une devise dans la vie?
S. D.: Non. Enfin... Une onomatopée me sert à ponctuer toutes sortes de situations et de conversations ou échanges. Quitte à passer pour un esprit dérangé. Il s'agit de l'imitation d'un croassement de volatile, entre le corbeau et le canard. Je le transcrirais ainsi : "coinck !»

L: Y a-t-il quelque chose que vous souhaiteriez ajouter?
S. D.: Coinck !

Liste des livres enregistrés par Sylvie Délèze:
2002:
Traité de l'âge, une leçon de métaphysique: Manlio Sgalambro

2003:
Le territoire des barbares: Rosa Montero
Essai sur les données immédiates de la conscience: Henri Bergson
Je suis tout ce que je rencontre, tome 1: Corinne Desarzens
La poésie et la guerre, chroniques 1942-1945: Jean Starobinski

2004:
Jeux de mots, archéologie du français: Laurent Flutsch, Bernadette Gross, et Sylvie Délèze
Leur histoire: Dominique Mainard
Le ventre de l'Atlantique: Fatou Diomé
Toutes choses scintillant: Véronique Ovaldé
Sang pour Sand: Martine Cadière

2005:
Sans alcool et autres nouvelles: Alice Rivaz

2006:
Un drôle d'héritage: Dorothy Gallagher

2007:
Le roman de Xénophon: Takis Théodoropoulos