Sur ma peau

L'ouvrage:
Camille Preaker, trent-trois ans, est journaliste. Elle vit à Chicago. C'est alors que son patron décide de l'envoyer à Wind Gap, petit village du Misouri où deux fillettes ont été assassinées. Il pense qu'elle sera mieux à même de couvrir l'affaire que n'importe qui puisqu'elle en est originaire, et connaît ses habitants. Camille a quitté Wind Gap, justement à cause de sa mésentente avec sa mère, Adora.

Critique:
La principale qualité de ce livre est la finesse et le raffinement avec lesquels Gillian Flynn analyse et décrit la psychologie de personnages extrêmes et tourmentés. C'est eux que le lecteur suivra, c'est à leur rythme que son coeur battra.
C'est d'abord Camille, qui se voit obligée d'affronter son passé. Parfois, elle se mure dans une douleur muette. D'autre fois, elle se révolte, et explique sans détours pourquoi elle est ainsi. J'ai trouvé cela très courageux de sa part: elle dit ses quatre vérités à sa mère. Malgré l'ascendant qu'a celle-ci, la jeune femme lutte pied à pied, et ne s'en laisse pas conter. Malgré la mauvaise foi d'Adora, et la solitude dans laquelle elle est plongée, Camille parvient à ne pas s'enfermer dans un silence résigné. Peu à peu, elle démonte les mécanismes de la manipulation dont elle est victime, et fait face à la vérité. Vérité que le lecteur a devinée depuis longtemps. Cela ne m'a pas gênée, car c'est secondaire.
J'ai aimé que Camille s'interroge à la fin. Comment ne pas l'approuver? Comment ne pas admirer le courage dont elle fait preuve? Comment ne pas comprendre la peur qu'elle ressent?
J'ai beaucoup apprécié ce personnage bouleversant, attachant, si compréhensible...

Quant à Amma, elle effraiera et fascinera le lecteur. On ne pourra s'empêcher d'osciller entre pitié, terreur, dégoût. Amma et Camille se tirent toutes deux comme elles peuvent de la souffrance occasionnée par leur mère. Elles l'expriment différemment. Chacune sait (même inconsciemment) qu'Adora est néfaste, voire destructrice, (au final, il vaut mieux ne pas être aimé d'Adora, dont le prénom même est très ironique), et pourtant, elles ne peuvent s'en détacher. Ces relations compliquées sont très bien explorées et dépeintes par Gillian Flynn.
Amma est assez dérangeante, car lorsqu'elle fait quelque chose de répréhensible (aux autres ou à elle-même), on sait d'où vient son mal être, mais on ne peut s'empêcher de la blâmer, tout en se demandant (dans une certaine mesure) comment on réagirait à sa place.

Alan est pitoyable. Il ne sait être que le toutou d'Adora, et n'hésite pas à croire tout ce qu'elle dit, juste parce qu'elle l'a dit. Il est ridicule, voire méprisable. On dirait qu'il n'a pas vraiment de personnalité. C'est sûrement pour ça qu'Adora l'a choisi.

Quant à elle, on me dira que c'est un peu le même schéma qu'Amma... Peut-être... mais il me semble qu'Adora est plus lucide. Elle me paraît consciente de tous ses actes. Lorsqu'elle s'acharne sur Camille en lui expliquant que si elle ne l'aime pas, c'est de sa faute, ou en la forçant à montrer ses scarifications, elle sait parfaitement ce qu'elle fait. Elle sait qu'elle accentue la douleur et la détresse de sa fille, et elle le fait à dessein.
Quant au traumatisme qu'elle aurait subi, je pense qu'elle l'exagère. Elle joue les martyres pour se faire plaindre, et au fond, pour excuser sa conduite.

L'enquête peut paraître banale. À un moment, j'ai même soupiré d'exaspération parce que personne ne croyait James Capici, et on l'expliquait par des arguments fallacieux. Seulement, l'auteur sort une autre carte de sa manche, carte à laquelle je n'avais pas pensé.
Elle montre aussi à quel point certains peuvent être xénophobe: on accuse tout de suite l'étranger, ou du moins, la personne arrivée le plus récemment.
Une autre forme de rejet vient des femmes du village qui ont des enfants, et affirment que Camille ne peut pas comprendre la douleur des parents ayant perdu leurs enfants, puisqu'elle n'en a pas. Ces femmes ne se demandent pas pourquoi. Elles ne pensent pas une seconde qu'elles peuvent blesser Camille, que celle-ci voudrait peut-être des enfants, et que, de toute façon, le fait qu'elle n'en ait pas ne fait pas d'elle quelqu'un d'incapable de ressentir la douleur de personnes qui en ont perdu un.
En fait, beaucoup de villageois sont antipathiques. les personnes réellement sympathiques, et qui cherchent à comprendre, sont des étrangers: Camille (devenue autre, puisqu'elle a fui), Richard Willis (le détective envoyé à Wind Gap), John (arrivé à Wind Gap à l'adolescence)... J'y vois une forme de critique du repliement sur soi: les villageois ne s'ouvrent pas, et le font payer à tous. C'est d'ailleurs l'un des éléments qui fait que l'atmosphère de ce roman est tendue, voire oppressante.

Un roman fort, juste, écrit... au scalpel.

Remarque annexe:
À un moment, une femme pleure parce qu'elle veut d'autres enfants (elle en a trois), et que son mari ne veut pas, alors qu'elle en a toujours voulu beaucoup. Outre le fait que je trouve un peu restrictif de n'aspirer qu'à avoir une kyrielle d'enfants (je sais que cette remarque est subjective), j'avais envie de dire à cette pleureuse qu'elle n'avait qu'à en parler dès le départ avec son mari. C'est le genre de choses sur lequel il vaut mieux se mettre d'accord assez rapidement. Cette réflexion peut paraître froide, mais agir ainsi évite bien des déconvenues.

Éditeur français: Calmann-Lévy.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Ann Marie Lee pour les éditions Random house audio.
Comme dans d'autres romans, j'ai apprécié la voix et le jeu d'Ann Marie Lee. Elle n'en fait jamais trop, jouant comme il faut pour rendre l'intensité et la pertinence du texte et des personnages. En outre, elle ne prend pas d'horribles voix pour les protagonistes masculins.

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