Robe de marié

L'ouvrage:
Sophie travaille chez les Gervais. Elle garde leur fils de six ans, Léo. Elle pense avoir laissé ses démons derrière elle, mais... voilà qu'un matin, elle découvre le cadavre du petit garçon. Elle ne se souvient plus de rien, mais elle est la seule à avoir pu le tuer. C'est alors qu'une course folle commence.

Critique:
Pierre Lemaitre commence son roman de manière assez banale du point de vue de l'intrigue. Le lecteur s'intéresse à ce personnage, mais le début semble assez ordinaire. Au bout d'un moment, j'ai même eu peur que le livre s'enlise. Mais comme dans «Alex», l'auteur, après avoir bien expliqué l'état mental de Sophie, assène autre chose à son lecteur. Pour ma part, je n'y avais absolument pas pensé. Je m'étais laissée porter par ce qui arrivait à l'héroïne sans me poser de questions. C'est là tout le génie de Pierre Lemaitre. Il est parvenu à retourner la situation de manière tout à fait cohérente et vraisemblable. J'ai eu beau chercher, je n'ai pas pu le prendre en défaut. C'est d'autant plus effrayant. En effet, tout ce qu'il dit est possible, cela pourrait arriver à n'importe qui. Ça fait vraiment froid dans le dos. Ne laissant rien au hasard, il nous raconte habilement l'élaboration patiente de la destruction d'une vie, d'un viol complet, d'une intimité piétinée. Il nous décrit, jusqu'au moindre détail, comment une personne voit son équilibre mental fissuré, grignoté, anéanti, sans pouvoir se douter du piège qui se resserre sur elle.
Et puis, là encore, les choses se compliquent. Jusqu'à la fin, le lecteur ne pourra rien prévoir. Il se doutera de certaines choses, mais l'auteur saura toujours, au moment opportun, sortir une bonne carte de sa manche.
Aucun rebondissement n'est gros ou spectaculaire.

Bien sûr, il utilise une ficelle un peu éculée: on ne sait pas tout de suite quelles sont les motivations de l'un des personnages. On entrevoit quelque chose grâce aux bribes d'informations qu'il veut bien donner, mais on n'a les réponses un peu tard. C'est un artifice assez gros, mais je le pardonne à l'auteur, car son livre est bien pensé.

Le personnage de Sophie est intéressant, mais pas vraiment pour des qualités, des défauts, une épaisseur... plutôt par le fait que le lecteur s'identifiera à elle sans problèmes. Il se mettra à sa place, se demandera comment il aurait réagi, etc. En général, j'aime les personnages creusés et épais. Ici, c'est le côté assez quelconque de Sophie qui fait la force du personnage. Je ne peux pas dire qu'elle se distingue par ceci ou cela. Disons plutôt qu'elle se fond dans la masse des madame Tout Le Monde, et que c'est ce qui nous la rend plus proche. Bien sûr, j'ai admiré sa force de caractère. Malgré l'abîme dans lequel elle s'enfonce, elle tente de se redresser, de recommencer. Elle veut y croire, elle a la vie chevillée au corps, elle veut s'en sortir.

Attention! Ne lisez pas ce paragraphe si vous n'avez pas lu le livre:
Malgré cet ensemble réussi, certaines choses sont un peu grosses.
Comment Frantz pouvait-il être sûr que Sophie le choisirait? Il a fait en sorte d'être un choix potentiel, mais il a quand même envoyé rouler les dés.
Il est également peu vraisemblable qu'une personne, même plongée dans un sommeil artificiel, ne s'éveille pas lorsqu'on s'adresse à elle, et que ces paroles lui parviennent comme dans un rêve.
Lorsque Sophie ne prend plus les médicaments donnés par Frantz, elle s'arrange pour les vomir dans les draps. Il est étrange que Frantz ne le voie jamais.
Il est enfin un peu curieux que personne, nulle part, ne reconnaisse Sophie, lorsqu'elle est Marianne, alors qu'elle est la femme la plus recherchée de France. Certes, ses malheurs l'ont amaigrie et enlaidie, mais c'est quand même un peu dur à accepter.

Éditeur: Calmann-Lévy.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Denis Gey pour l'association Valentin Haüy.

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