Quand l'empereur était un dieu

L'ouvrage:
Julie Otsuka raconte l'espèce de chasse aux sorcières qui eut lieu après l'attaque de Pearl-Harbor vis-à-vis des japonais vivant en Amérique et des américains d'origine japonaise.

Critique:
L'auteur évoque une partie de l'histoire dont on n'entend pas trop parler. Je connaissais un peu ces événements grâce à un épisode de «Cold case», l'épisode 11 de la saison 5: «Famille 8108». Je suis surprise que cette partie de l'histoire ne soit pas davantage connue. Cet épisode n'est pas glorieux pour les États-Unis, mais ce n'est pas une raison suffisante, étant donné que nous connaissons d'autres moments où ils s'illustrèrent par de la répression extrêmement abusive...

L'auteur ne tombe jamais dans le pathos, et pourtant, il y aurait de quoi. Elle use d'un style à la fois simple, percutant, et dépouillé, afin de plonger le lecteur dans la vie de ces personnages.
Ceux-ci agissent parfois de manière qui pourrait paraître insensible. Je pense notamment à ce qui est fait aux animaux dans le chapitre 1. La femme ne pouvait pourtant pas agir autrement. Son apparente absence d'émotions est plutôt, je pense, un signe de douloureuse résignation. Son mari ayant déjà été arrêté, elle sait ce qui l'attend...

Julie Otsuka ne tombe pas non plus dans le ressentiment haineux. Elle se contente de raconter, d'exposer les faits. Elle choisit, pour cela, les mots, les actes, les situations qui frapperont le lecteur de plein fouet. Elle signe un roman court, dense, oppressant. Bien sûr, une colère froide transparaît. N'est-ce pas logique d'être en colère lorsqu'on raconte comment des gens furent dépouillés de leurs vies?

La linéarité du roman est morcelée: coupée de retours en arrière. Cela donne une impression de cassure. Impression renforcée par la «polyphonie non-structurée» du roman. C'est-à-dire que le texte est parfois à la première personne, parfois à la troisième. Cette structure est appropriée, elle cristallise ce que décrit le roman: des vies éparses, brisées, des gens tentant de se reconstruire malgré la machine qui les a pris pour cibles.

Les personnages ne sont jamais nommés. C'est une façon de montrer que cette histoire n'est pas arrivée à une seule famille. Il est plus facile d'imaginer tous les gens qui subirent cela. On ne pense pas seulement à tel personnage, mais à toutes les filles, à tous les garçonnets, à toutes les femmes, à tous les pères de famille dont les vies furent broyées. Les anonymiser, c'est pointer du doigt qu'ils font partie d'un tout.
Ce procédé est aussi un moyen de rappeler que dans les camps d'internement, on leur volait leur identité.

Le dernier chapitre est sûrement le plus déstabilisant. C'est le plus court du roman, l'ultime coup de poing donné par l'auteur. Il décrit une situation qui n'est que trop vraie.

Un roman qui exhorte à ne pas oublier, à ne jamais tenter de faire comme si rien n'était arrivé, qui montre de manière sobre, et d'autant plus bouleversante, comment une puissance présomptueuse et capricieuse s'est acharnée, avec une parfaite mauvaise foi, sur des innocents, et comment, par la suite, elle est parvenue à quasiment occulter ce crime.
Un roman qui met mal à l'aise, décrivant sans complaisance jusqu'où peut aller la barbarie, et jusqu'à quel point elle peut être acceptée et cautionnée.

Éditeur: Phébus.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.

Acheter « Quand l'empereur était un dieu » sur Amazon