Moka

L'ouvrage:
Un mercredi après-midi comme les autres. Le téléphone sonne chez Andrew et Justine Wright. On apprend à Justine que son fils de treize ans, Malcolm, a été renversé par une voiture, et qu'il y a eu délit de fuite. L'adolescent est dans le coma.
C'est alors que l'angoisse commence pour la famille Wright.

Critique:
Voilà un livre très riche. L'auteur décrit très bien la souffrance ressentie par cette famille dont l'avenir bascule du jour au lendemain. Chacun exprime sa détresse d'une manière différente, et chacun a parfois du mal à comprendre les actes ou l'inertie des autres. On ressent très bien l'oppression qu'engendre cette situation.
Il y a un contraste saisissant entre l'horreur que vit la famille Wright et le quotidien des uns et des autres. C'est exprimé notamment par la scène où on décide de mettre Justine dans le secret des dieux, et de lui faire sentir le parfum dont elle doit traduire le texte publicitaire. Les deux personnes qui se chargent de cela sont ridicules, mais c'est accentué par ce que le lecteur sait quant au séisme qui vient de secouer la famille Wright. C'est une critique de la futilité de certaines personnes: ils illustrent et prônent la société de consommation dans tout son artifice.

En parallèle, Justine nous raconte son quotidien avant que cela arrive: on découvre une famille soudée, mais qui cache certaines blessures. Là encore, c'est très réaliste.
Tatiana de Rosnay a su donner de l'épaisseur à ses personnages. Ce qu'ils vivent fait qu'on découvre leur psychologie. Les parents de Justine ont l'air d'être caricaturaux, mais en fait, ils sont criants de vérité. Il existe des personnes de ce genre.
Malcolm n'est pas décrit comme la caricature de l'adolescent. (J'ai malheureusement vu ça chez d'autres auteurs.) Il est décrit comme une vraie personne avec ses goûts, sa sensibilité, son humour, etc.

Plus tard, nous découvrons Eva et sa vie, et là encore, l'auteur sait nous plonger, en quelques pages, dans l'univers d'une autre famille... L'histoire de ce livre est banale, mais elle se différencie par ses personnages bien campés, le style sobre et sans fioritures inutiles, et cette façon que l'auteur a de décrire si bien les sentiments et les situations, de tout analyser, d'explorer sans pitié les plaies et les douleurs causées par la vie et les hommes.

La narratrice, Justine, est traductrice. J'ai particulièrement apprécié la façon dont ce métier est dépeint dans le roman. Je me doutais de certaines choses, mais j'en ai appris.

J'ai du mal à croire que l'aversion des Français pour les Anglais et vice versa soit à ce point poussée... Enfin, je fais confiance à l'auteur, puisqu'elle a su aborder les autres thèmes de manière intelligente et fine...

Le seul petit reproche que je pourrais faire, c'est qu'il y a une longueur au moment où Justine se rend chez Eva. Le lecteur devine assez vite ce qui s'est réellement passé, et trouve le temps un peu long en attendant qu'Eva le devine. J'avais même deviné quelque chose lorsque Justine voit le mari d'Eva en pleine conversation téléphonique (avec son portable), la première fois qu'elle va chez le couple.

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur ce roman, mais j'aurais peur de trop en dévoiler. Je vais donc m'arrêter là, malgré ma frustration.

Éditeur: Plon.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Lorenza Eder pour la Bibliothèque Braille Romande.
Elle a remarquablement interprété ce roman. Étant donné le sujet qui fait que les personnages sont à fleur de peau, il aurait été très facile de trop en faire, d'être mièvre, gnan gnan, mélodramatique... Lorenza Eder a brillamment évité ces écueils, et a su transcrire les sentiments décrits par l'auteur. J'ai particulièrement aimé (mais ce n'est qu'un exemple), le «Vous ne vous êtes même pas arrêtés.» d'Eva qu'elle a dit avec mépris et tristesse.

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