En un monde parfait

L'ouvrage:
Giselle a trente-deux ans, est hôtesse de l'air, et ne pense pas vraiment au mariage. C'est alors qu'un pilote (Mark Dorn) fait attention à elle. Bientôt, leur mariage est décidé. Mark a trois enfants d'une première union, les choses risquent de ne pas être simples.
D'autre part, un étrange virus (appelé la grippe de Phénix, parce qu'il a d'abord été repéré dans cette ville) commence à sévir un peu partout.

Critique:
J'ai aimé ce roman qui montre des gens confrontés à d'autres, à eux-mêmes, mais aussi à une «catastrophe» dont ils ne peuvent prévoir les retombées. En effet, c'est à la fois le vécu et l'imminence du danger qui fait qu'un glissement subtil s'opérera dans le caractère de certains. Au départ, cela commence comme un conte aux codes inversés puisque c'est la «marâtre» qui est martyrisée par les enfants (au moins deux sur trois). D'autant que Giselle est quelqu'un d'assez gentil.
Ensuite, on ne sait pas trop où ira l'auteur. Cela m'a plu. Je n'aime pas que les choses soient trop balisées.
Le thème du conte revient tout au long du roman et devient comme un symbole. Giselle en raconte à Sam, et ils se terminent tous bien. Cela pousse le lecteur à faire le parallèle avec ce qui est décrit ici. D'autre part, le motif de la chaussure (celle que Marc remet au pied de Giselle, celle que Sarah perd) rappelle Cendrillon. Propulsé dans la réalité, le conte donne un tout autre résultat...

Parfois, la douce et tendre Giselle peut être agaçante. Cependant, elle se remet en question, et on peut comprendre sa réserve. Laura Kasischke n'épargne pas vraiment son héroïne qu'elle met à l'épreuve par divers moyens. Elle exerce sur elle (et les autres) une espèce de darwinisme. L'adaptabilité de Giselle montre que les êtres fragiles et qu'on pense faibles ne sont pas forcément toujours vaincus, ils peuvent trouver en eux la ressource nécessaire.

Sam est sûrement le personnage qui touchera le plus. Gentil sans être niais, généreux, plein de vie et d'entrain, il est une note d'espoir dans ce monde où on finit par ne plus trop s'y retrouver.

L'auteur prend le temps de planter le décor et de camper les personnages. Elle les montre dans diverses situations. Cela fait qu'on les connaît assez bien pour ne pas être surpris de leur réaction, par la suite. Par exemple, je me suis très vite doutée qu'un personnage n'était pas net, et ce qu'il fait au moment où cela se gâte ne m'a pas surprise.

Certaines choses se font écho dans les «deux différentes vies» (si je puis le tourner ainsi) que mènent nos protagonistes. Par exemple, Laura Kasischke nous décrit deux Noël différents qu'on ne pourra s'empêcher de comparer. C'est peut-être là qu'on se rend vraiment compte que la tension est omniprésente de deux manières différentes. Dans «la première vie», les personnages ont des préoccupations futiles, et certains ne cherchent qu'à en blesser d'autres. Dans la seconde, s'il y a tension, le lecteur ne prend plus parti pour l'un contre l'autre, car les choses ont changé. Certains se mettent à nu, et la tension vient du fait qu'on ne sait pas comment cela va se terminer.

Ce roman m'a rappelé «L'âge des miracles», d'abord parce que le virus a des effets qui rappellent ceux du «ralentissement» évoqué par Karen Thompson Walker. En outre, ce dysfonctionnement permet aux deux romancières de montrer comment les gens y réagissent. Dans «En un monde parfait», certains ont tout un tas d'idées arrêtées sur les causes, les conséquences, ce qu'il faut faire, etc.
Comme dans «L'âge des miracles», la fin est incertaine, tout en étant quelque peu prévisible. On voit mal comment elle pourrait être autre.

J'ai aimé la manière subtile et intelligente dont Laura Kasischke fait évoluer histoire et personnages, le tout dans un style fluide qui ne s'embarrasse ni de fioritures inutiles ni de mièvreries.

Éditeur: Christian Bourgois.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Arabelle Violo Kotzinian pour la Bibliothèque Braille Romande.
La lectrice a une voix douce et agréable, elle met le ton approprié. Parfois, elle fait un peu trop de blancs, mais cette «critique» est du pinaillage. Je la réentendrai avec plaisir.

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