House Rules

L'ouvrage:
Emma Hunt vit avec ses deux enfants: Jacob (dix-huit ans), et Théo (quinze ans). Jacob est autiste, il a le syndrome d'Asperger. À force de patience et de traitements, Emma est parvenue à faire en sorte qu'il ait une vie à peu près normale. Il est très attaché à ses habitudes, ne comprend presque que le sens propre d'une phrase, et est passionné de scènes de crime. Il s'amuse même à en recréer chez lui.
Tout se complique lorsque Jess, la personne qui «le sociabilise» disparaît.

Critique:
Jodi Picoult s'attache à faire comprendre au lecteur ce que c'est que d'être autiste. Bien sûr, il y a plusieurs degrés dans l'autisme. Jacob a un terrain favorable, même s'il a du mal à communiquer, et il est soutenu par l'amour de sa mère.
En général, la romancière prend son temps pour planter le décor. Ici, j'ai beaucoup apprécié cela, parce que l'autisme reste quelque chose d'assez difficile à appréhender. J'ai souvent l'impression que je n'arriverai jamais à comprendre totalement ce que c'est. Grâce à «La vitesse de l'obscurité» (même s'il y a une grande part de science fiction), et à «House rules», il me semble mieux cerner l'autisme. Connaissant Jodi Picoult, je suis sûre qu'elle s'est documentée afin d'expliquer ce mystère au mieux. Elle a même fait le pari risqué de faire s'exprimer Jacob au long du roman. Je trouve cela assez réussi, même si certaines choses semblent peut-être un peu grosses... Grâce à cette façon de faire, le lecteur entre dans la pensée d'un autiste. Un autiste fictif, certes, mais je pense que l'auteur a creusé son personnage.
Il est intéressant de voir comment Jacob perçoit certaines choses totalement différemment des personnes dites normales. Par exemple, Jacob refuse de regarder les gens dans les yeux, parce que ça lui fait mal: il est sûr de voir leur âme à travers leurs yeux. Or, pour les gens dits normaux, ne pas regarder dans les yeux ne dénote que des choses négatives.

Apparemment, les recherches sur l'autisme ont si peu évolué qu'on ne sait pas vraiment comment les aider à s'adapter, outre tenter de créer un univers sécurisant autour d'eux. Emma a fait plusieurs essais: entre un certain régime et des «médicaments», elle parvient à aider son fils. Cependant, il est effarant que tout ceci soit expérimental, que Jacob soit arrivé à cela grâce à la ténacité de sa mère et de certains médecins.
Ici, je ne mets pas la parole de l'auteur en doute, je me contente de m'étonner du fait que la recherche soit encore si balbutiante.

J'ai été atterrée quant au regard extérieur. Le roman se passe en 2010. Je sais bien que les recherches sur l'autisme sont encore tâtonnantes, mais j'ai eu du mal à accepter que si peu de gens prennent vraiment la mesure de ce qu'il en est. Je conçois que la procureur ait fait semblant de ne pas comprendre, et en ait même tiré avantage (en froissant du papier, et laissant ses cheveux détachés...), mais toutes les expériences évoquées sont assez négatives. C'est peut-être un peu trop tranché. D'habitude, Picoult est plus nuancée. Ici, les camarades de Jacob sont indifférents ou méchants à dessein. Ça, on peut le comprendre. Mais ils sont tous comme ça. Certains professeurs de Jacob ne tiennent pas vraiment compte de son autisme. Je veux bien croire que cela se passe souvent ainsi, mais je regrette qu'il n'y ait qu'une réaction exposée. Les gens qui comprennent sont ceux dont c'est le travail, et ceux qui connaissent Jacob. Par exemple, la seule fille qui a accepté d'aller au bal de promo avec lui, c'est celle dont le frère a le syndrome de Down. J'ai d'ailleurs été agacée par ce que dit Emma, et ce que tous les exemples du roman laissent sous-entendre: si on n'est pas dans la situation, on ne peut pas comprendre. Effectivement, on ne peut pas tout comprendre, mais on peut essayer de se mettre à la place des familles qui vivent cela.
J'ai également été étonnée que la justice soit si ignorante quant à l'autisme. C'est un peu invraisemblable. Le juge finit par comprendre et accepter certaines choses, mais au terme de moultes explications données par Emma et le docteur Murano.

Outre cela, on retrouve bien sûr le regard des gens lambda qui rencontrent Jacob au supermarché, par exemple.
On retrouve des scènes qui ont leur pendant dans «Handle with care». Ici, Jacob a une crise dans un lieu public, et la police veut arrêter Emma qui semble maltraiter son enfant.
C'est Jacob qui fera que le lecteur se posera beaucoup de questions sur la vérité, la franchise, les conventions, l'hypocrisie...

Les romans de Jodi Picoult sont très longs. Celui-là ne déroge pas à la règle. Habituellement, cela me plaît, car chez elle, longueur n'est pas synonyme de remplissage. Ici, certaines choses m'ont ennuyée.
D'abord, je veux bien qu'Oliver soit tout nouveau dans la profession, mais même moi qui ne suis pas avocate, je sais qu'un avocat commencera par demander à son client quelle est sa version des faits! Ainsi, il peut mieux préparer ses questions et sa plaidoirie. C'est le meilleur moyen de ne pas être pris au dépourvu. Ici, Oliver refuse de savoir, arguant que s'il sait, il lui sera impossible de défendre Jacob. Ce qui veut dire qu'il présume son client coupable. L'auteur a fait cela exprès, car elle voulait dévoiler une certaine chose à la fin (chose que j'avais en partie devinée), et pour cela, il fallait que Jacob ne soit pas questionné sur la totalité des événements. Outre que ces retournements dont elle a fait sa marque de fabrique deviennent très lourds, pour «House rules», elle a dû faire du remplissage en retardant la découverte de la solution par des procédés peu crédibles.
Il est également invraisemblable qu'Emma ne questionne pas son fils plus en détails. Cela ne va pas vraiment au personnage.
L'attitude qui colle le mieux est celle de Théo. Et encore... À un moment, il aurait dû craquer...

Au long du livre, nous découvrons des affaires élucidées, des meurtres assez horribles. Au début, cette espèce de documentaire, en rapport avec la passion de Jacob, est intéressant, mais à la longue, cela m'a agacée.

Attention! Passez au paragraphe suivant si vous n'avez pas lu le livre.
Il est également un peu étrange qu'un expert en scènes de crime comme Jacob ait enveloppé Jess dans son propre édredon, et n'ait pas pensé qu'on pourrait le retrouver.

Quant à la fin, elle explique tout, mais ne pose pas assez les choses. Je m'attendais à ce que Jodi Picoult prenne le temps d'installer sa fin. Bien sûr, le lecteur se doute de ce qui va se passer, mais une si longue attente pour ça...

L'histoire d'amour ne m'a pas paru tirée par les cheveux. On pouvait peut-être s'y attendre, mais elle ne m'a pas déplu.

Comme d'habitude, les personnages sont creusés. Qu'on les apprécie ou pas, on ne restera pas indifférent.
À l'inverse de Sarah dans «Ma vie pour la tienne», je trouve qu'Emma tente d'être le plus équitable possible avec ses enfants, même si Théo souffre de la situation. De plus, si Emma est une mère aimante, si elle fait tout pour aider Jacob à s'insérer dans la société, elle n'est pas obsédée et étouffée par son amour. Elle ne s'efface pas, et souhaite être heureuse, sans forcément être l'esclave à vie de Jacob.

Théo est sûrement le personnage auquel je me suis le plus identifiée. Il aime son frère, mais cette vie est trop lourde pour lui. À travers le roman, il est très bien analysé. Il ne réagit pas comme Amélia dans «Handle with care». Il exprime sa frustration autrement. C'est lui qui met le doigt sur la question politiquement incorrecte: pourquoi est-ce moi qui devrai m'occuper de Jacob après la mort de notre mère? Même s'il assure qu'il aime son frère, et s'en occupera, je comprends qu'il en ait assez, qu'il se sente quelque peu piégé, qu'il aurait bien voulu avoir le choix...

Rich est intéressant parce qu'il tente de concilier son travail, sa fille, ce qu'il croit, ce qu'il sait... Sa façon de piéger Jacob est lamentable, mais ensuite, il se montre plus complexe, ne s'acharne pas comme un roquet sur le suspect. Il fait ce qu'il croit être juste.
Oliver est sympathique: on dirait qu'il est anacronique dans ce monde de requins.
Quant à Jess, elle reste un peu mystérieuse et complexe. Elle comprend Jacob, et essaie de l'aider, et pourtant, elle est aux pieds de quelqu'un d'aussi rustre que Mark. Cela la rend moins crédible, même si on me dira que l'amour peut aveugler la personne la plus sensée.

Remarques annexes:
J'ai bien ri à certains syllogismes de Jacob, notamment celui comme quoi les chats auraient le syndrome d'Asperger.
J'ignorais que Steven Spielberg avait ce syndrome.
À un moment, il y a une allusion à «Nineteen minutes», un autre roman de Jodi Picoult.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par les éditions Recorded Books. La distribution est:
Mark Turetsky: Jacob Hunt
Nicole Poole: Emma Hunt
Andy Paris: Théo Hunt
Christopher Evan Welch: Oliver
Rich Orlow: Rich

Tout comme les autres ouvrages publiés par cet éditeur (du moins, ceux que j'ai lus), ce livre a été très bien interprété par des comédiens naturels, aux voix très agréables. C'est un régal!

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