Trois jours et une vie

L'ouvrage:
1999.
Antoine Courtin, douze ans, vit avec sa mère dans le village de Beauval.
Un jour, aveuglé par le chagrin et la colère, l'enfant commet un acte irréparable. Il devra vivre avec...

Critique:
Ce roman est un pari risqué. Je pense que beaucoup d'auteurs se seraient cassé les dents sur un tel scénario. Invraisemblances, larmoiements, niaiserie seraient au rendez-vous. Ici, il n'en est rien. Pierre Lemaitre maîtrise parfaitement son récit. D'abord, il plante le décor et nous présente ce garçonnet un peu esseulé, qui se raccroche à ce qu'il peut, et dont l'univers bascule rapidement et brutalement. Son désarroi est tout à fait compréhensible.

Après l'acte irréparable d'Antoine, le lecteur passe beaucoup de temps à décrire ce qui se passe dans la tête de l'enfant. Celui-ci tourne et retourne son problème, envisage les conséquences, cherche frénétiquement une solution... Cela aurait pu tourner à l'ennui. Mais non. J'ai partagé la détresse d'Antoine. Tout comme lui, lorsque les villageois cherchaient le disparu, je pensais qu'ils ne pourraient le trouver qu'en se lançant sur une piste donnée. Le fait d'en savoir davantage que les villageois n'est pas gênant. On suit l'enquête au rythme des pensées désespérées d'Antoine. Pierre Lemaitre en profite pour décrire, en filigrane, la vie de ce village. Entre a priori, idées reçues, certains ne peuvent se libérer de paramètres qu'ils croient immuables. Par exemple, parmi les enfants, le fils du maire a du poids, entre autre à cause de sa filiation. D'autre part, comme c'est souvent le cas, les habitants de Beauval sont soudés et solidaires. Ils aideront les leurs si ceux-ci souffrent, les soutiendront s'ils sont menacés. Ils préféreront, de manière tout à fait arbitraire, prendre leur parti plutôt que celui d'un étranger, justement parce qu'il est étranger, même s'il vit dans le village depuis longtemps.

La mère d'Antoine est un personnage intéressant. On peut la blâmer, ne pas la comprendre, mais on peut aussi se demander ce qu'on aurait fait à sa place. Si je n'ai pas compris certains de ses actes, j'ai compris ses motivations. Le petit village de Beauval, avec sa population prompte à juger, n'aurait sûrement pas accepté qu'elle se démarque. Pour moi, c'est un personnage particulièrement réussi. En effet, on l'imagine terne, confinée dans ses certitudes et sa routine, confite dans sa vie étriquée... or, une fois le livre refermé, on se rend compte que c'est plus complexe.
D'autres personnages sont intéressants, et méritent qu'on se penche sur eux une fois le livre terminé.
En un style vivant, sans fioritures, Pierre Lemaitre décrit très bien la vie de ces gens.

À la fin de la deuxième partie, j'ai un peu tiqué parce qu'il me semblait qu'Antoine avait le moyen d'agir autrement. Là encore, on m'objectera que le petit village et ses traditions ne l'auraient pas laissé faire, d'autant que ceux qui le «poursuivaient» n'auraient pas été simples à neutraliser. Je pardonne donc cette semi-incohérence à l'auteur. Cela rejoint d'ailleurs un peu ce que je pense de la mère d'Antoine à propos d'un certain fait. Peut-être aurait-elle pu faire autrement, mais le village l'aurait impitoyablement rejetée.

À la fin de l'ouvrage, il y a un entretien entre l'auteur et le lecteur. Je l'ai beaucoup apprécié, comme c'est souvent le cas. J'ai souri en entendant Pierre Lemaitre poser des questions à Philippe Torreton sur la manière dont il avait préparé l'enregistrement. J'ai pensé que lui aussi aurait pu dire comment il avait préparé l'enregistrement d'«Au revoir là-haut». Bien sûr, ce n'est pas la même chose, mais il aurait été intéressant de confronter les deux façons de faire.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Philippe Torreton.
Ce livre m'a été envoyé par les éditions Audiolib.
Le comédien s'est parfaitement glissé dans la peau des personnages. D'autre part, il a très bien rendu le style à la fois sobre et vivant du texte. Je pense que ce roman n'est pas facile à rendre à voix haute. Il est aisé de tomber dans le larmoiement ou le trop sobre. L'interprétation de Philippe Torreton est juste.

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