L'équilibre du monde

L'ouvrage:
Maneck Kohlah rencontre Ishvar et Omprakash Darji alors que tous les trois se rendent chez Dina Dalal. Maneck va louer une de ses chambres alors que les deux autres vont travailler pour elle.
Le lecteur suivra les destins de ces quatre personnages qui n'en finissent pas de se croiser.

Critique:
Beaucoup d'auteurs écrivent sur toutes sortes de choses. Beaucoup écrivent sur l'Inde, mais je ne sais pas s'il est un auteur qui écrive aussi juste que Rohinton Mistry. Il me semble que l'Inde est contenue dans ces pages. L'Inde, sa beauté, sa richesse, sa complexité, son histoire, ses castes, ses mendiants, sa cuisine... Nous suivons ces personnages de la fin des années 50 jusqu'en 1984, ce qui donne l'occasion à l'auteur de mêler les petites histoires à la grande. Ses personnages subissent la répression due à l'état d'urgence. À un moment, certains d'entre eux sont entraînés de force, et doivent assister à un discours de la premier ministre. L'auteur décrit de manière fine et implacable les rouages politico-historiques du pays.

D'une manière générale, les protagonistes se débattent pour sauvegarder ce qu'ils aiment, pour tenter de vivre le mieux possible. Cependant, ils ne sont à l'abri de rien. On peut les rafler dans la rue sous n'importe quel prétexte, les expulser de chez eux, les contraindre à être stérilisé...
Certains souhaitent que leurs enfants ne connaissent pas ce qu'ils ont vécu, et font leur possible pour les sortir d'une ligne toute tracée par leur naissance. Cela aura tout un tas de conséquences...

On s'attache très facilement aux personnages principaux qui sont complexes. Chacun se débat avec ce qu'il est, ce qu'il croit, ce qu'il ressent. Chacun évolue. Certains se révéleront surprenants. Certains se contrediront. Par exemple, Ishvar s'entête à vouloir marier son neveu, convaincu que cela résoudra tous leurs problèmes, convaincu qu'il faut le faire parce que ça se fait, et pourtant, il n'a jamais été très traditionaliste.
Que dire de Maneck? Son évolution est intéressante, car elle soulève certaines questions.
Quant à Dina, elle s'adaptera toujours, et restera intègre, malgré certaines réticences.
Son frère, Nuswan, donne l'impression de ne pas vraiment évoluer: il louvoie toujours entre ce qu'il croit être la bienséance et son amour pour sa soeur.
Le collecteur d'impôts est intéressant parce qu'il n'est pas manichéen. Il fait son métier parce qu'il en a besoin, mais plus le temps passe et moins il y parvient. C'est quelque peu symbolisé par les classeurs qui sont de mauvaise qualité et finissent par s'abîmer.
Que dire du maître des mendiants? Charismatique, complexe, plus humain que certains...
J'aime cette réflexion que l'auteur attribue à l'un de ses personnages, à savoir que les lieux et les conditions de vie peuvent changer les gens. Parfois en bien, parfois en mal. C'est ce que s'attache à montrer Rohinton Mistry à travers de multiples exemples dont certains (Shankar, par exemple) surprendront peut-être.

Le livre est très gros dense (trente heures en audio) et il n'y a aucun temps mort. C'est assez extraordinaire pour être souligné. En effet, plus le livre est gros, plus il y a danger de temps morts. Ici, j'ai déploré qu'il ne dure pas plus longtemps.
J'aurais sûrement préféré une autre fin, mais aurait-elle sonné si juste?

J'ai aimé la structure du livre. Le prologue nous montre les quatre personnages principaux, puis les premières parties retracent la vie de chacun d'eux avant leur rencontre. Je trouve cela astucieux. En effet, le prologue fait qu'on s'attache à eux, et qu'on a envie de connaître le «parcours» de chacun. Je ne sais pas si un livre présenté de manière chronologique aurait eu le même effet, car j'aurais été triste de quitter un personnage pour en voir un autre que je n'aurais pas du tout connu, et j'aurais mis un peu de temps à m'habituer.

À lire d'urgence!

Éditeur: Albin Michel.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Mathilde Terrarose pour le GIAA

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