Lecteur : Résimont Philippe

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mercredi, 10 septembre 2014

Complètement cramé, de Gilles Legardinier.

Complètement cramé

L'ouvrage:
Andrew Blake, soixante-six ans, dirige une grande entreprise anglaise. Se sentant inutile et déprimé, il décide de changer d'air. Son ami, Richard Ward, lui trouve une place de majordome dans un manoir français. Dès son arrivée, il manque d'être tué par Philippe (le régisseur), et la cuisinière (Odile), lui fait comprendre qu'elle ne voit pas son embauche d'un très bon oeil...

Critique:
Voilà un livre sympathique, lumineux. À travers des personnages qui se remettent en question grâce à de l'aide, Gilles Legardinier tente de montrer que la solidarité, l'affection, le désintéressement sont encore de ce monde. Sans se départir de sa causticité, il évoque des situations douloureuses, voire graves, et montre qu'en y mettant de la volonté et un peu de joie de vivre, on peut finir par faire avec ses blessures.
On me dira que c'est peut-être trop optimiste. Je dirais oui et non. Certes, j'ai trouvé que certaines situations (notamment celle de Manon) se réglaient un peu trop bien. Cependant, si les choses évoluent, c'est parce que les personnages y mettent du leur. Par ailleurs, on jubile lorsqu'Andrew asticote, puis dit ses quatre vérités à un personnage particulièrement antipathique. À ce moment, on s'imagine faisant la même chose avec ceux qui nous agacent.

L'humour de Gilles Legardinier est toujours omniprésent. Il est même là lors de situations délicates. Comment ne pas rire au récit épique de l'expédition punitive d'Helmut et Luigi, même si elle comporte des risques? Les visites de Richard au manoir sont également source de drôlerie.
Certaines situations sont mises en scènes, et l'auteur exagère un peu. Par exemple, la scène où Andrew se déguise en femme afin d'aider Philippe à être à l'aise pendant un dîner avec une femme est peut-être un peu poussée. Cependant, les remarques de Philippe et de Manon font que l'exagération passe très bien.
L'auteur n'hésite pas à faire dire à ses personnages de petites phrases déjantées comme par exemple celles sur les champignons.
Lorsque Philippe ou Odile sont dans les parages, on sait que certaines répliques vont faire rire.
La fête de Halloween est également un moment très amusant.
Il va de soi que je suis loin d'avoir évoqué toutes les situations cocasses du roman.

Je trouve dommage que Gilles Legardinier ait à tout prix voulu caser tout le monde. Bien sûr, à la fin, certaines choses ne sont pas sûres, mais le lecteur n'a pas de gros doutes quant à leur issue. À force, cet aspect est très agaçant.
D'autre part, on trouve beaucoup de clichés sur les hommes et les femmes. Les hommes aiment comme ci et les femmes aiment comme ça. Une femme amoureuse réagira comme ci, un homme sera différent. Je me croyais dans un de ces livres du genre «Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus», livres qui, à mon avis, sont trop tranchés. J'en ai vraiment assez des clichés de ce genre. Je préfère qu'on dise: «Une personne amoureuse réagira plutôt comme ça.» C'est plus neutre, plus nuancé.
Dans le même ordre d'idées, l'auteur laisse entendre qu'il vaut mieux être mal accompagné que seul. Dans un livre qui prône les vrais sentiments, l'aide sincère et désintéressée, j'ai trouvé cela déplacé, voire cynique. Le pire est atteint lorsqu'Andrew résume sa pensée ainsi: «(...) c'est pour tous les hommes pareil: on choisit ce qui nous va le mieux dans ce que l'on a les moyens d'attraper. Et après, pour les moins stupides d'entre nous, on apprend à aimer.»

Remarque annexe:
Il n'est pas logique qu'Odile n'ait pas pensé seule à ranger les ustensiles de cuisine les plus utilisés devant les autres.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Philippe Résimont. Ce livre m'a été envoyé par les éditions Audiolib.
J'étais un peu dubitative quant au choix du comédien, car je le connais dans des rôles plutôt sérieux, et j'imaginais difficilement sa voix se prêter à ce genre de romans. Cependant, n'aimant pas les préjugés, j'ai voulu lire cette version audio. Philippe Résimont n'a pas démérité. Comme sa profession l'indique, il passe aisément d'un registre à l'autre. Il ne surjoue jamais, et rend très bien les intentions de l'auteur. Il parvient également à prendre une voix plus aiguë sans que cela soit ridicule pour les femmes. Pourtant, étant donné son timbre de voix, c'était loin d'être gagné. Il me semble que dans «Complètement cramé», il maîtrise mieux cet aspect du jeu que dans certains autres romans.
Je me souviens avoir été déçue (notamment pour «Une place à prendre»), car (sûrement à la demande de l'éditeur) il prononçait les noms anglophones de manière trop accentuée, selon moi. Ici, je trouve sa prononciation parfaite. Il arrive même à prononcer Heather sans en faire trop, ce qui n'est vraiment pas simple. En outre, à un moment, il prend un accent allemand, et je n'ai pas trouvé cela affecté, alors que souvent, les lecteurs en font trop lorsqu'il s'agit de faire un accent. Bravo à Philippe Résimont pour la lecture de ce roman.

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lundi, 8 juillet 2013

Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire, de Jonas Jonassson.

Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire

L'ouvrage:
Lundi 2 mai 2005.
Allan Karlsson a cent ans aujourd'hui. La maison de retraite s'apprête à le fêter. Allan s'enfuit par la fenêtre. Commence alors un périple fou. Le récit alterne le présent d'Allan et son passé.

Critique:
Au sujet de ce livre, je n'ai lu que deux genres de chroniques: les éloges intarissables et l'ennui total. Je fais partie des rares personnes qui l'ont aimé sans plus.

Il faut d'abord se mettre au diapason. Ce livre est une vaste rigolade du début à la fin. Tout est raconté sur le ton humoristique. Les plus grands drames sont évoqués de manière à ce qu'on en rie. Les situations sont des plus loufoques. S'il fallait en citer quelques-unes, je parlerais du désastre (Mais en est-ce vraiment un?) provoqué par le fait que Sonia s'est assise, ou d'Herbert parvenant à travailler le moins possible en camp de prisonniers. Ce n'est qu'un minuscule aperçu de ce qui vous attend: toutes les situations décrites sont insolites voire rocambolesques. Si certaines m'ont amusée. L'une d'elles, en plus d'être amusante, m'a semblé être une moquerie féroce de la politique, l'exemple d'Amanda. Cependant, j'en ai trouvé d'autres un peu lourdes. Par exemple, cette propension qu'a Allan à se retrouver où il faut quand il faut, le fait qu'il ait agi sans trop le vouloir sur l'histoire du monde... Je sais bien que cela fait partie du vaste amusement qu'a voulu l'auteur, mais cela m'a un peu ennuyée.

Cette histoire peu banale en forme de conte drolatique, contenant de multiples exagérations, des situations à la limite du vraisemblable, et des événements qui arrivent là où on ne les attend pas, est tellement pleine d'humour que même si on s'ennuie un peu, certaines choses feront rire. On ne peut pas être totalement indifférent à tout le roman.
À un moment, l'auteur évoque Arto Paasilina. Son roman ressemble justement à du Arto Paasilina, et c'est sûrement voulu. Courses folles, personnages loufoques, situations tragicomiques... Le tout énoncé d'un air très sérieux qui en fera sourire plus d'un. Bien sûr, Jonas Jonasson en fait trop, et c'est ce qui m'a parfois agacée, mais ce «trop» est voulu, c'est sa marque de fabrique.
Je pense que j'oublierai très vite ce livre, mais que mon souvenir global sera placé sous le signe de l'amusement.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Philippe Résimont. Ce livre m'a été offert par les éditions Audiolib.
Philippe Résimont a parfaitement su adopter le ton adéquat à l'interprétation de ce livre. Je pense qu'il est très facile de trop en faire en lisant ce roman à voix haute. Le comédien a évité, avec une apparente facilité, tous les écueils.

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lundi, 21 janvier 2013

Une place à prendre, de J. K. Rowling.

Une place à prendre

L'ouvrage:
Pagford, petite bourgade anglaise.
Barry Fairbrother est conseiller local. Un soir, alors qu'il allait au restaurant avec sa femme, Mary, il s'effondre, et meurt peu après. On saura plus tard qu'il avait une tumeur cérébrale.
Le village est en effervescence: certains sont sincèrement touchés, d'autres sont ravis de cancaner. Et bientôt, la question se pose: qui va reprendre le siège de conseiller de Barry?

Critique:
Je fais partie de ceux qui ont aimé la série des Harry Potter sans plus. J'ai passé de bons moments à lire les tomes 1 à 6, mais ma curiosité ne m'a pas poussée à lire le 7. J'ai pourtant voulu lire «Une place à prendre», d'abord parce que le sujet et l'univers étaient totalement différents, mais aussi parce qu'à voir le résumé, c'est le genre de romans qui me plaît.

L'auteur entraîne le lecteur dans ce petit village, et s'emploie à montrer les points de vue croisés de plusieurs de ses habitants. Chacun montre ses frustrations, ses faiblesses, ses désirs... Au début, plusieurs choses m'ont gênée. D'abord, le roman est extrêmement lent à démarrer. La mise en place a été laborieuse pour moi. Je comprends que la romancière ait tenu à bien planter son décor, et surtout, à ne pas trop donner d'informations à la fois, de peur de perdre le lecteur. En effet, beaucoup de personnages sont présentés. Peut-être aurait-elle dû écrire des chapitres plus longs, afin de ne pas passer trop rapidement d'un personnage à l'autre. C'est ce que font les auteurs comme Jodi Picoult qui utilisent beaucoup la polyphonie. Ici, le roman est à la troisième personne, mais la multitude des points de vue en fait un roman polyphonique.

Ensuite, j'ai trouvé certains personnages un peu clichés. Ruth reste avec un mari violent et lui cherche des excuses; Samantha ne s'entend pas avec sa belle-mère, pleurniche, et prend ses frustrations comme prétexte pour se montrer odieuse; Fats représente l'adolescent qui écrase les faibles, tout en méprisant ses parents; Sukhvinder est celle que tous prennent pour cible, et elle se comporte comme telle; Gavin est lâche et opportuniste; Howard et Shirley sont suffisants et pleins d'eux-mêmes... J'ai eu envie de secouer tout ce monde. Quant à Terri et Krystal, j'ai compris pourquoi elles étaient ainsi, mais au départ, elles ne se démarquaient pas vraiment de toutes les histoires de ce genre qu'on entend. Et pourtant, toutes ces histoires sont uniques, malgré leur côté répétitif et inexorable. J'ai également mis du temps à entrer dans la vie de tous ces gens, n'en trouvant aucun sympathique. Mes sentiments positifs sont venus plus tard. En effet, certains d'entre eux sortent peu à peu du cliché.

À travers ces personnalités explorées avec méticulosité, l'auteur nous montre une certaine société. Ces personnages ne m'ont pas plu, mais je suis forcée de reconnaître qu'ils représentent à merveille la société actuelle. La course au pouvoir, l'égoïsme, des incompétents ayant des responsabilités qu'ils sont persuadés d'assumer (ou qui connaissent leur incompétence, mais qui tentent de la dissimuler en se montrant ridicules), le fait de briser des vies sans vouloir le voir... Si Simon est détestable, la façon d'agir de Miles l'est également. Simon maltraite sa famille de manière évidente, Miles le fait de manière plus subtile, et sans vraiment le vouloir. Mais il y a aussi ceux, comme Kay, qui croient vraiment en ce qu'ils font, et tentent de le faire bien. Elle s'investit humainement, ce qui, à mon avis, est indispensable, et que peu de gens font. C'est apparemment ce que faisait Barry. Cela peut avoir des mauvais côtés si, comme le souligne Mary, on finit par ne plus voir sa propre famille à force de s'occuper des personnes en détresse.
Quant à sa vie privée, on ne pourra s'empêcher de trouver Kay un peu bête, tout en la comprenant.
J'ai eu un peu de mal à imaginer que la maladie de Colin existait vraiment. Je ne sais pas si l'auteur l'a inventée, mais au départ, c'est ce qui le rendait peu crédible à mes yeux, outre le fait qu'il semblait n'être à sa place nulle part, ne rien maîtriser. Et puis, je m'y suis habituée.
Samantha a certaines opinions valables, et on la comprend, mais elle ne parvient qu'à se montrer acariâtre.
Je n'ai pas réussi à apprécier Parminder, mais j'ai adoré ce qu'elle rétorque à Howard lorsque celui-ci argumente que la clinique de désintoxication coûte trop cher au village.
Je ne parlerai pas de tous les personnages, mais qu'on les apprécie ou pas, chacun donne à réfléchir.

À partir du moment où les candidats se présentent au siège de Barry, la guerre commence. J'ai particulièrement apprécié la tournure des événements. J'oscillais entre rire et consternation lorsque je lisais ce que certains faisaient et la manière dont les autres réagissaient. Je préfère qu'à l'inverse d'un roman policier, le lecteur sache exactement à quoi s'en tenir sur l'énigme posée. En effet, ce qui compte n'est pas de trouver le coupable, mais de voir comment réagit chacun. Il est donc préférable que le lecteur sache tout.

Je m'attarderai sur l'épisode où Gavin et Kay sont invités à dîner chez Miles et Samantha. La tension est à son comble, et les lâchetés et hypocrisies de chacun sont symbolisées par le dîner que l'hôtesse ose servir à ses invités, et dont personne ne parvient à remarquer à voix haute qu'il est immangeable. Les convives se montrent polis, soit, mais j'ai été choquée de l'attitude de Samantha.

La mort de Barry a des conséquences tout au long du roman. Il faut qu'un autre événement choquant ait lieu, que certains soient sacrifiés, pour que des personnages se remettent en question. Tous ne le font pas. J'ai trouvé certaines remises en question un peu grosses. Pour au moins deux personnages, elles ne seront durables que si de réelles discussions constructives ont lieu.
Quant aux «sacrifiés», le lecteur ne pourra s'empêcher de se demander s'ils auraient eu la force de continuer, même si un certain événement ne s'était pas produit...
La fin ne nous dit pas tout. On se doute de l'évolution de certains, mais rien n'est sûr. En général, je n'aime pas ce genre de fin. Ici, je pense que c'est adéquat, car plus réaliste

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Philippe Résimont. Ce livre m'a été offert par les éditions Audiolib.
Ce roman n'est pas facile à interpréter à voix haute, surtout si on veut modifier sa voix pour chaque personnages. Philippe Résimont a pris le parti de faire une voix différente pour ceux qui sont très marqués. Par exemple, la voix qu'il donne à Howard va très bien avec le personnage. Mais il ne fait pas cela systématiquement, et je trouve qu'il a eu raison.
Il a pris une voix un peu plus aiguë pour les femmes. Ça passe bien, mais c'est parfois un peu trop... Cependant, je comprends pourquoi il a fait cela: sa voix est tellement grave et «masculine» qu'il ne pourrait pas la garder pour faire les femmes. Je trouve qu'il a bien rempli sa mission, compte tenu de la difficulté à rendre cette galerie de personnages.
Je regrette seulement qu'il ait prononcé certains prénoms avec un accent anglophone: Krystal, Terri, Ruth, Simon, et même Samantha...

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mardi, 15 novembre 2011

Cet instant-là, de Douglas Kennedy.

Cet instant-là

Note: Au cours de ma chronique, je dévoile certaines choses. Néanmoins, comme ce que je dis est vite révélé par l'auteur, je ne pense pas trahir le futur lecteur de ce roman.

L'ouvrage:Thomas Nesbitt a la cinquantaine. Il a passé sa vie à voyager, à écrire sur les pays qu'il a visités et leurs habitants. Son mariage s'est lentement désagrégé: il vient de recevoir les papiers du divorce. Alors qu'il se remet du choc, il reçoit un paquet d'Allemagne. Il renferme le journal de Petra Dussmann, qu'il a connue, il y a vingt-cinq ans, à Berlin. Thomas va se replonger dans son passé.

Critique:
La première chose qui m'a frappée, c'est que ce livre présente beaucoup de similitudes avec «La poursuite du bonheur». Ce n'est pas forcément une mauvaise chose. En effet, les événements et les ficelles ne sont pas les mêmes. C'est plutôt l'ambiance... Et bien sûr, on retrouve un certain cheminement. Par exemple, la structure est la même. Il y a aussi un pan de l'histoire pas forcément exploité dans d'autres romans. En tout cas, en ce qui concerne «Cet instant-là», je ne savais pas vraiment comment les choses se déroulaient, à Berlin, pendant la guerre froide. Le roman m'en a appris plus sur ce plan-là. En outre, à l'heure où les écrivains se montrent trop prolifiques concernant la deuxième guerre mondiale, il est bon de lire un roman qui aborde un autre thème. C'est proche, mais c'est autre chose.
Tout comme dans «La poursuite du bonheur», l'auteur aborde des thèmes qui, d'ordinaire, me rebutent: espionnage, agents doubles, services secrets, etc. Tout comme dans le roman sus-cité, j'ai été happée par l'intrigue et même par la façon dont ces thèmes sont abordés: de manière juste, intelligente, implacable, réaliste.

Comme dans «La poursuite du bonheur», les vies des protagonistes se retrouvent dirigées par l'histoire. Si certaines choses sont arrivées, c'est à cause du contexte historique. Bien sûr, c'est aussi parce que Thomas et Petra tout comme Jack et Sarah), n'ont pas toujours fait ce qu'il aurait fallu, mais ils n'ont été que des pantins entre les mains des puissants, comme on le leur dit, et comme ils le remarquent eux-mêmes.

Le romancier amène un peu plus finement le coup de foudre que d'autres auteurs. J'ai même fini par l'accepter (comme celui de Jack et Sarah). Cependant, je trouve cette ficelle trop facile, surtout pour un auteur comme Douglas Kennedy. Comme c'est lui, il parvient à ne pas rendre cela trop invraisemblable, mais c'est quand même dérangeant.

Pour poursuivre ma comparaison, si j'en voulais à Sarah de son intransigeance, de sa quasi-froideur, ici, les choses sont plus nuancées. Je sais que je n'aurais pas réagi comme le personnage qui, blessé, a tout saccagé, mais on peut comprendre qu'il ait été aveuglé par la douleur. De plus, la faute est partagée, même si une grande partie revient plutôt à l'un qu'à l'autre. Quand on n'est pas sûr de soi, qu'on a été meurtri par la vie, que quelqu'un s'applique à démolir nos certitudes avec une belle assurance, il est logique qu'on fasse des bêtises.
Je serais plus encline à blâmer les deux protagonistes pour ce qui s'est passé après... ou pour ce gui ne s'est pas passé. Ils s'en blâment tous les deux, et pourtant, ne font rien pour améliorer les choses... Trop de blessures, trop de souffrance... Justement, ils auraient peut-être pu faire quelque chose.

Il est un peu dommage que le roman soit structuré ainsi, car dès le départ, on sait que quelque chose a empêché Thomas de vivre avec celle qu'il aimait. Une autre structure aurait créé un peu de suspense. D'ailleurs, j'en ai un peu assez des romans où on vous annonce dès le début que ça s'est mal terminé. Et puis, pourquoi est-ce obligé de mal se terminer? En changeant de structure, l'auteur aurait quand même pu écrire un très beau livre, et lui faire une fin plus heureuse. On m'objectera qu'il n'y aurait pas d'histoire si ça se passait toujours bien. C'était peut-être le cas dans «La poursuite du bonheur», ou du moins, il aurait été difficile de modifier l'histoire, mais ici, c'était possible. Le livre aurait gardé sa force et sa beauté. Une histoire un peu moins désespérée ne l'aurait pas desservi.

J'aime beaucoup Alastair Fitsimon-Ross. Personnage blessé par la vie, cachant un grand coeur sous des dehors acariâtres, ayant souvent le mot pour rire (même si cela se teinte d'amertume)... Il semble à bout de ressources, blasé, et pourtant, il se montre extrêmement fort moralement, à l'instar de Petra. C'est un sage.

Plusieurs fois, pendant son expérience berlinoise, Thomas commente ce qu'il voit de manière presque détachée, voyant tout à travers le prisme de l'écrivain qui veut rendre compte de ce qu'il a vu. Cela fait parfois un peu froid, mais je suis sûre que les écrivains et les journalistes pensent ainsi.
Dans le même ordre d'idée, il est beaucoup fait allusion au premier livre de Thomas. Ce livre relate son expérience égyptienne. Je me demande si ce livre ne serait pas, en fait, «Au-delà des pyramides», que Douglas Kennedy a écrit, et que je n'ai pas lu... Comme c'est un récit de voyage, j'ai peur de le trouver moins à mon goût. Si je le lis un jour, il faudra que je reprenne «Cet instant-là» pour voir si les remarques faites pourraient s'appliquer à ce récit de voyage.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Philippe Résimont et Marcha Van Boven. Ce livre m'a été offert par les éditions Audiolib.

Comme d'habitude, Philippe Résimont a su interpréter ce roman, alliant sensibilité, sobriété, subtilité... Il a su modifier sa voix pour certains personnages de façon intelligente. D'ailleurs, la voix qu'il prend pour Alastair apporte un plus au personnage. Je l'imaginais tout à fait avec ce genre de voix, l'interprétation du comédien n'a fait que renforcer cela, en donnant davantage corps au personnage.
Je n'ai fait que peu d'allemand, mais je ne suis pas sûre que son accent soit toujours juste. Néanmoins, ce n'est pas désagréable.

Marcha Van Boven a une voix agréable, et sa lecture est fluide. Son jeu m'a plu. Elle aussi a su interpréter sans surjouer. J'espère qu'elle enregistrera d'autres romans.

Il y a de la musique au début de chaque chapitre. C'est raisonnable, mais je l'ai trouvée bien trop longue à chaque fois.

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vendredi, 11 mars 2011

Alex, de Pierre Lemaitre.

Alex

L'ouvrage:
Un soir, alors qu'elle rentre chez elle, Alex est enlevée. Elle est conduite dans un entrepôt  désaffecté.
Le commandant Camille Veroven sera chargé de l'affaire, malgré ses réticences.

Critique:
Pierre Lemaitre parvient à renouveler le genre tout en gardant un esprit classique. En effet, certaines ficelles sont assez connues. Pourtant, le lecteur ne s'ennuiera pas, car l'auteur les montre sous un autre angle. Les événements et les mécanismes utilisés sont au service de la psychologie des personnages.
Par exemple, lorsqu'Alex est enlevée puis séquestrée, la lecture ne pourra être tout à fait neuve. On a déjà connu ce type de romans où un personnage subit ce genre de choses. Pourtant, ce par quoi passe Alex à ce moment-là aide le lecteur à se faire une petite idée sur elle grâce à ses réactions. On peut aussi la cerner grâce à la façon dont tout se passe. J'avoue que j'avais bêtement cru qu'elle avait été enlevée par hasard.
Pierre Lemaitre démonte le mécanisme du thriller tout en en conservant certains codes. Cela fait que le lecteur est juste assez dépaysé pour que cela lui plaise sans le perturber.

L'auteur parvient à distiller assez d'indices pour que tout soit cohérent, sans que le lecteur puisse deviner ce qu'il en est. Dès le début, il nous envoie des signaux. De petites phrases qui peuvent paraître anodines prendront tout leur sens. Au départ, lorsqu'on lit qu'Alex ne s'entend pas franchement avec sa famille, et qu'elle déménage souvent, on pense que ce sont les choses de la vie. Et ensuite... Le début du roman est jalonné d'indices de ce style. Ils sont savamment donnés, car ils paraissent anodins, mais on s'en souviendra au moment opportun.

Certains passages m'ont paru lents. J'avais l'impression qu'ils n'apportaient rien. Seulement, lorsque j'ai eu toutes les clés du livre, j'ai pensé que ces passages étaient nécessaires.
J'ai trouvé le début palpitant (jusqu'à ce que les policiers dénichent l'entrepôt désaffecté), alors que l'auteur suivait un chemin quelque peu balisé. Là encore, il a réussi à utiliser des éléments familiers et à surprendre, car tout en suivant un schéma courant, il plonge son lecteur dans une attente fébrile.
C'est le milieu qui m'a paru un peu plus poussif... mais tout prend sens ensuite.

Alex est fascinante. Je ne sais pas si elle est totalement vraisemblable. En effet, une personne aurait-elle sa force morale et physique? On ne peut pas le savoir, car chacun réagit différemment. C'est pour ça qu'on ne peut pas vraiment taxer l'auteur d'invraisemblance. Sa psychologie est finement explorée. Lorsque le lecteur finit par connaître l'histoire de cette jeune femme, tout se met en place. Comme l'a souhaité l'auteur, le lecteur passera par une palette de sentiments contradictoires quant à l'héroïne. Je savais qu'il ne fallait pas voir Alex de manière manichéenne, mais je ne voyais pas trop où l'auteur voulait en venir en nous la montrant sous plusieurs angles. C'est l'une des forces du roman: de bons rebondissements, et une héroïne qui est loin d'être toute blanche ou toute noire. J'avoue quand même que pour moi, elle est plus blanche que noire.

Si Alex prend beaucoup de place, les autres personnages ne pourront qu'éveiller l'intérêt du lecteur.
Comme je l'ai appris dans l'entretien, Camille Veroven est déjà apparu dans le premier roman de Pierre Lemaître. C'est un personnage qui marquera le lecteur, d'abord à cause de la terrible souffrance qu'il ne parvient pas à oublier. Vous me direz que ça le fait ressembler à ces policiers mélancoliques rencontrés au détour de plusieurs romans. Il n'en est rien, car là encore, l'auteur fait du nouveau avec du classique. Dans cette enquête, Camille transforme sa détresse en rage. Il est également très lucide quant au monde qui l'entoure. D'autre part, il n'hésite pas à montrer à certains témoins tout le dégoût qu'ils lui inspirent. Il ne donne pas dans le politiquement correct, il a un fichu caractère, n'est pas provocant à dessein... bref, c'est le genre de personnages qui me plaît.

Ses collègues sortent également du lot. Le lecteur s'attachera rapidement à Armand (le généreux parasite), et à Louis, qui, malgré ce qu'il a vu, n'est pas blasé, et se révolte intelligemment.
Quant à la famille d'Alex... certains pourraient dire qu'elle est un peu invraisemblable. Malheureusement, on doit rencontrer ce genre de choses plus fréquemment que ce qu'on croit.

Dans un entretien en fin d'ouvrage, Pierre Lemaitre explique que dans ce roman, il a fait quelques paris. Il espère les avoir réussis. Je pense que oui. Je nuancerais juste un peu mon sentiment quant à Alex. J'ai bien ressenti ce qu'a souhaité l'auteur, mais au moment où le lecteur rejette Alex, je me disais bien qu'il y avait autre chose sous la surface.
Dans ce même entretien, Pierre Lemaitre parle de son travail d'écriture. J'ai été interpellée par ce qu'il dit quant à la vraisemblance et l'exactitude. Son argument se défend, mais l'opposé aussi.
Il évoque également le livre audio. Ce qu'il en dit est très pertinent.
Il aborde d'autres sujets. Cet entretien m'a beaucoup intéressée.
À la fin du roman, il y a une espèce de mini-débat entre justice et vérité. L'auteur revient là-dessus dans l'entretien. J'aime beaucoup ce qu'il dit: cela pourrait susciter de passionnantes discussions.

Attention! Ne lisez pas ce paragraphe si vous n'avez pas lu le livre.
Il y a peut-être une petite incohérence. Apparemment, Alex avait prévu son coup final. Elle a très bien orchestré sa vengeance. Si on comprend comment elle a eu les empreintes de Thomas sur le tube de comprimés, l'histoire du cheveu arraché est plutôt... tirée par les cheveux, si j'ose dire. Comment pouvait-elle être sûre que des cheveux de Thomas se prendraient dans sa bague? Elle avait peut-être un plan de rechange?...

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Philippe Résimont. Ce livre m'a été offert par les éditions Audiolib. Il sort en audio le 16 mars.
Le comédien a une voix caractéristique: basse, grave, légèrement enrouée. Il a su la moduler sans forcer ni surjouer pour donner différentes voix aux personnages. Ces «voix» les rendent plus crédibles, leur donnent plus d'épaisseur.
Au départ, j'aurais souhaité que la lecture soit polyphonique, à l'instar du livre. Cependant, maintenant que j'ai lu le roman, je n'imagine aucune autre voix sur les parties où le récit est fait du point de vue d'Alex, signe que l'interprétation de Philippe Résimont m'a conquise.

Au montage de l'entretien, on n'a laissé que les propos de Pierre Lemaitre. J'ai trouvé cela artificiel... on dirait qu'il parle tout seul. Je me doute bien que l'éditeur avait de bonnes raisons de prendre ce parti, mais je trouve dommage que cela ait été fait ainsi.

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