Lecteur : Quenet Janick

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jeudi, 17 mars 2016

L'invention des ailes, de Sue Monk Kidd.

L'invention des ailes

L'ouvrage:
Charleston, 1803. Pour ses onze ans, Sarah Grimké devient propriétaire de Hetty (Handful), une esclave de dix ans. Depuis plusieurs années,Sarah est contre l'esclavage. Ne pouvant affranchir Handful, elle s'en fait une amie.

Critique:
Ceux qui auraient peur d'un livre sirupeux et niais où tout le monde s'aime peuvent être rassurés: le thème est traité avec justesse. Je précise cela, car j'avais cette crainte avant de lire ce roman.

Pour écrire son roman, Sue Monk Kidd s'est basée sur la vie de Sarah Grimké. Elle explique, en fin d'ouvrage, quels sont les éléments réels à partir desquels elle a imaginé ce personnage.

Ce roman m'a beaucoup plu. Il conte un important pan de l'Histoire. J'ai été surprise que Sarah, si jeune (sa prise de conscience commence par un traumatisme vécu à quatre ans), se rende compte de l'iniquité et de la cruauté de l'esclavage. Il est facile de s'identifier à elle: elle souhaite aller au bout de ses rêves et de ce qu'elle pense être bien, seulement, elle ne peut pas lutter contre toute sa famille. Malgré ses cuisantes déconvenues, elle finit par évoluer, trouver sa place.
À travers les réactions de sa famille, l'auteur montre ce que pensaient les gens, à l'époque. Certains n'hésitaient pas à abuser de leur pouvoir, et s'en dédouanaient en disant que c'était nécessaire pour se faire obéir...

Comme le souligne l'auteur dans la note finale, ce livre serait incomplet et n'aurait pas une telle puissance, si le point de vue des esclaves n'était exposé. En effet, les chapitres alternent le point de vue de Handful et celui de Sarah. À l'occasion d'une «punition» infligée à Charlotte (et une autre infligée plus tard à Sky), la mère de Handful, j'ai découvert un châtiment particulièrement sadique dont j'ignorais l'existence et qui en dit long sur la manière dont étaient traités les esclaves.
L'auteur a introduit des rivalités entre esclave, ce qui n'est pas étonnant, et pourtant, cela ne m'était pas venu à l'esprit.

Charlotte semblera héroïque à certains, stupide à d'autres. C'est un personnage complexe. Son courage et sa ténacité forcent l'admiration. Seulement, parfois, ils peuvent être qualifiés d'inconscience. Bien sûr, on ne peut pas savoir comment on agirait si on était assujetti comme l'est Charlotte. Jusqu'où irait-on?
J'ai aimé l'idée de raconter son histoire en la cousant sur des couettes. À ce sujet, je me demande pourquoi le mot «quilt» a été conservé, alors qu'il aurait pu être traduit par «couette» ou «édredon».

Ce roman s'étale sur environ trente-cinq ans. Il contient donc des ellipses. En général, cela me dérange. Ici, cela n'a pas été le cas.

Éditeur: Jean-Claude Lattès.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Janick Quenet pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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vendredi, 12 juin 2015

Je refuse, de Per Petterson.

Je refuse

L'ouvrage:
Septembre 2006.
Alors qu'il est à la pêche, Jim tombe sur Tommy. Trente ans auparavant, ils étaient les meilleurs amis du monde...

Critique:
Ayant aimé «Pas facile de voler des chevaux», j'ai voulu découvrir un autre livre de cet auteur. J'ai retrouvé avec plaisir l'ambiance particulière que sait si bien distiller Per Petterson. L'une des composantes est le froid. Rendant certains instants feutrés, différant parfois la réalisation d'importants projets, enveloppant les personnages, le froid est omniprésent. Étant à la fois fascinée et apaisée par le froid (bien sûr, il ne faut pas qu'il fasse -20°), je suis particulièrement sensible aux atmosphères qu'il imprègne.

L'auteur raconte des histoires qui seraient banales sans le charisme des personnages. Tommy est sûrement le plus intéressant. Il se sort assez bien d'une enfance difficile, et le lecteur comprendra toujours ses motivations. Après la scène de la rencontre entre Tommy et Jim en 2006, l'auteur raconte un épisode où Tommy, à dix ans, semble plus adulte et responsable que sa mère. Cet épisode semble sans importance, mais il montre tout de suite que Tommy sera celui qui saura toujours s'arranger avec les coups bas que lui portera l'existence. Il ne parviendra pas à se débarrasser de toutes ses blessures, mais fera certains compromis avec la vie.

J'ai eu un peu de mal à cerner Jim. Sûrement est-ce dû au fait qu'à son sujet, il me manque une pièce du puzzle. Je n'ai pas compris pourquoi Jim était déprimé depuis l'adolescence. J'ai dû avoir un moment d'inattention lors de ma lecture, et je suis passée à côté d'un élément, mais je ne sais pas pourquoi Jim est ainsi. J'ai quelques idées, mais elles ne feraient que renforcer sa déprime, elles n'en seraient pas le facteur principal.

Siri (la soeur de Tommy) peut paraître un peu froide, c'est pour cela que pour moi, ce n'est pas elle qui s'en sort le mieux. Pourtant, le lecteur préférerait sûrement être à sa place qu'à celle de Tommy ou Jim.

Je n'ai pas apprécié madame Berggren. Pour moi, elle n'a pas d'excuses. Peut-être n'avait-elle pas la fibre maternelle assez profondément ancrée en elle... J'ai trouvé une consolation dans le fait qu'elle semble souffrir de certains de ses actes.

Comme dans «Pas facile de voler des chevaux», Per Petterson use d'une structure qui n'est pas linéaire. On voit les personnages en 2006, puis on voit leur passé. Parfois, ils se souviennent de certaines choses alors qu'on est en 2006. En outre, les chapitres alternent les points de vue. Ceux-ci sont soit à la première soit à la troisième personne. Tout cela m'a un peu gênée.

Malgré mes reproches, je recommande vivement ce roman: style simple, personnages percutants, ambiance particulières. Il faudra seulement que je le relise en entier (j'ai fait de petites recherches çà et là dans le livre, mais je n'ai pas trouvé) pour comprendre la cause du mal être de Jim.

Éditeur: Gallimard.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Janick Quenet pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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vendredi, 14 décembre 2012

Le livre de Fred, d'Abby Bardi.

Le livre de Fred

L'ouvrage:
Mary-Fred, quinze ans, fait partie de la communauté des disciples de Fred Brown. Lorsque ses parents sont arrêtés pour avoir laissé mourir leurs enfants, alors que ceux-ci auraient pu être soignés, la jeune fille est placée en famille d'accueil chez Alice Calison. L'adolescente ayant toujours vécu dans sa communauté, l'adaptation est quelque peu difficile pour elle.

Critique:
J'ai aimé ce roman, car l'auteur parvient à nuancer le manichéen. En effet, Mary-Fred a beaucoup d'idées très arrêtées. Elle est méprisante envers tout ce qui n'est pas sa communauté. Cette façon d'être est logique, étant donné qu'elle agit en fonction des seuls paramètres qu'elle connaît. On lui a répété toute sa vie que tous ceux qui ne faisaient pas partie des disciples de Fred étaient indignes d'exister, qu'ils ne connaissaient pas la véritable valeur des choses, qu'ils étaient bêtes et méprisables. Mary-Fred a cette façon de penser que j'ai rencontrée chez certains croyants: tous ceux qui ne partagent pas sa vision des choses se fourvoient, et il serait inutile de les conduire dans le droit chemin, car leur cerveau est trop simple. Elle ne se rend pas compte que cette pitié méprisante n'est pas à son honneur et est la preuve d'une intolérance flagrante, mais également de cette simplicité d'esprit qu'elle applique aux autres.

C'est cette jeune fille confite dans ses certitudes qui est «lâchée» dans notre monde, et qui y découvre plusieurs choses qui font qu'elle sera forcée de remettre en cause certains préceptes profondément ancrés en elle.
Étant très polie, Mary-Fred ne se montre pas ouvertement et délibérément méprisante (sauf quand elle craque). En outre, elle n'est pas quelqu'un de méchant, ce qui fait que ses hôtes vont l'apprécier. Son arrivée fait que chacun évolue dans un sens qui lui aurait semblé improbable. On me dira peut-être que certaines choses sont un peu grosses, comme l'évolution de Roy, les changements qui s'opèrent chez Alice et Heather. Je pense que tout est plausible. Surtout que la mise en regard de ces deux formes de pensées est très intéressante. On sait comme l'endoctrinement peut être dévastateur: la lecture de ce roman le montre de manière avisée.

Mary-Fred est le personnage le plus étudié par l'auteur. C'est normal, car c'est elle qui connaît le plus grand bouleversement. La question de l'adaptabilité de l'être humain se pose. Notre héroïne n'a pas le choix, mais tous ses congénères n'auraient pas réagi comme elle. L'auteur devait créer un terrain propice à une ouverture d'esprit, et devait donc tenir compte de certains paramètres. Outre sa jeunesse, Mary-Fred est observatrice, et son esprit critique n'a pas encore été totalement anéanti. Bien sûr, son évolution de se fait pas du jour au lendemain, et la gentillesse de sa famille d'accueil n'en est pas la seule raison. Il est même évident que c'est douloureux pour elle. Cela fait que rien ne semble bâclé ou hors de propos.
D'autre part, Alice, Heather, et Roy sont loin d'être parfaits, ce qui aurait rendu le tout peu crédible. Abby Bardi a donc su être subtile dans la création des situations et des personnages.

J'ai apprécié la polyphonie. Elle permet de mieux connaître les différents protagonistes du roman, de leur donner davantage corps. En outre, Abby Bardi l'utilise intelligemment, sans raconter plusieurs fois la même chose.

Éditeur: Belfond.
%La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Janick Quenet pour la Bibliothèque Sonore Romande.
J'apprécie toujours cette lectrice qui lit sans en faire trop. Sa voix est parfois un peu basse, mais je m'y suss habituée. Je regrette seulement qu'elle ait tenté de prononcer certains noms à l'anglaise, comme Dylan qu'elle prononce Daïlan. (À noter qu'en anglais, Dylan ne se prononce pas ainsi.) Quant à Heather, elle prononce le «h» de début, comme en anglais, mais en français, je trouve que ce n'est pas beau, car pas naturel. D'autre part, si en général, «ea» se prononce «i», ce n'est pas le cas pour le mot «Heather».

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vendredi, 9 novembre 2012

Brooklyn, de Colm Tóibín.

Brooklyn

L'ouvrage:
Irlande.
Eilis Lacey vit avec sa mère et sa soeur, Rose. Le père des deux filles est mort, et leurs frères sont partis travailler en Angleterre.
Un jour, Rose invite un prêtre à dîner, sous prétexte qu'il aurait connu sa mère. De fil en aiguille, celui-ci propose à Eilis de se rendre à New York où elle trouverait facilement un travail de vendeuse et pourrait continuer ses études. C'est à contrecœur que la jeune fille partira, mais elle le fera en sachant que c'est ce que sa famille (surtout sa soeur) désire pour elle.

Critique:
Voilà un livre sensible, délicat. Colm Tóibín entre parfaitement dans les replis les plus secrets de l'âme de son personnage. Il lui donne de la présence, de l'épaisseur, alors qu'elle est timide, semble fragile, et que le lecteur ne peut pas prévoir ses réactions.

L'écrivain raconte un parcours initiatique qui se fera dans la douleur. Peut-être l'héroïne aurait-elle moins souffert, et aurait-elle eu moins d'épreuves à surmonter si elle était partie de son plein gré. Elle s'en va, devinant que Rose pense qu'elle aura une meilleure vie, aux États-Unis. Mais pour Eilis, c'est un sacrifice. Cependant, l'auteur ne raconte pas une descente aux enfers. C'est juste une série d'épreuves, à commencer par l'affreux mal de mer dont notre héroïne sera victime lors de la traversée. Heureusement, elle trouvera une aide inattendue auprès de celle qui partage sa cabine. C'est un peu comme ça dans tout le roman: Eilis doit triompher d'épreuves, mais son chemin n'est pas forcément totalement noir. Par ailleurs, elle est sérieuse et appliquée, ce qui fait qu'elle est récompensée. Elle illustre quelque peu le rêve américain.
En outre, elle comprend très vite que la discrétion lui profitera, et participe avec réticence aux amusements et aux disputes de ses co-pensionnaires. Lorsqu'elle se mêle d'une dispute, c'est tellement inattendu et percutant que plus personne ne sait quoi dire.

J'ai été intriguée par la fin. Si Eilis s'entoure d'une part de mystère, même pour le lecteur, celui-ci pense bien la connaître au bout de quelques chapitres. Pourtant, je ne comprends pas trop ce qui la fait agir, à la fin.

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Étant donné son refus de donner à Jim une chance de la convaincre de rester, et ce qu'elle pense dans le train (et même avant), on peut se dire qu'elle ne souhaite pas retourner en Amérique. Alors, pourquoi le fait-elle? Pourquoi se sacrifie-t-elle à un mariage qu'elle rejette? D'un autre côté, pourquoi s'est-elle mariée? Parce que Tony l'en pressait? Soit, mais Eilis a toujours agi comme elle le souhaitait, sauf en partant à Brooklyn, la première fois, mais là, elle agissait parce que sa soeur voulait que sa vie soit meilleure. Ici, elle pouvait très bien refuser. On dirait, aux derniers chapitres, qu'elle agit au gré des désirs des autres. Tony la demande en mariage: elle l'épouse; Jim veut la fréquenter: elle le fréquente. Et Eilis, dans tout ça? Que veut-elle vraiment?

Le romancier décrit bien une société et sa réalité. Il n'exagère rien. Il n'y a aucun temps mort. La structure (linéaire) est adaptée à ce genre de récit. Le style est direct. Colm Toibin ne s'embarrasse pas de fioritures, et sait, en peu de phrases, décrire un état d'esprit. Si tout se concentre autour d'Eilis, il est très facile de comprendre la personnalité de ceux qu'elle côtoie. Il est aisé d'imaginer ces personnages dans leur quotidien.
Le romancier s'empare d'une histoire banale, voire classique dans la littérature, et sait en faire quelque chose de nouveau, de réaliste, d'actuel.

Éditeur: Robert Laffont.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Janick Quenet pour la Bibliothèque Sonore Romande.
La lecture parfois feutrée de Janick Quenet va bien à ce roman, car on imagine Eilis avançant prudemment et timidement dans la vie. Heureusement, dans le cas de cette lectrice, «lecture feutrée» ne veut pas dire «trop sobre». Son intonation est appropriée.

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