Lecteur : Montalembert Thibault (de)

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samedi, 2 décembre 2017

La vie secrète des arbres, de Peter Wohlleben.

La vie secrète des arbres

L'ouvrage:
Peter Wohlleben est forestier. Ici, il nous raconte les arbres.

Critique:
Ce livre m'a tout de suite attirée, mais j'avais peur qu'il soit jargonnant, péremptoire, etc. C'est après avoir lu quelques chroniques sur Babelio que j'ai décidé de le tenter. Je ne suis pas déçue du voyage. L'auteur n'est ni pompeux ni moralisateur. Il explique pourquoi à son avis (et il est loin d'être le seul à penser ainsi), il faut davantage respecter la nature, laisser les forêts se créer (ou se recréer) de manière naturelle. Pour moi qui n'y connais pas grand-chose, cela semble évident.

J'ai trouvé passionnant d'apprendre des choses sur l'entraide, la communication, la manière de se nourrir des arbres... J'ai aimé certaines analogies faites par l'auteur. Par exemple, les parents arbres qui tempèrent les ardeurs de leurs «enfants» et leur donnent une éducation à la dure... pour leur bien.
Je connaissais certaines choses, notamment grâce à ma lecture de la trilogie de Bernard Werber sur les fourmis. Je pense surtout à l'exemple des pucerons qui pompent la sève de l'arbre pour se nourrir, et rejettent le sucre.
Outre tous les parasites qui peuvent coloniser les arbres (insectes, champignons, autres végétaux), l'auteur évoque le caractère de chaque espèce, et la façon dont chacune se comporte selon le temps, le climat, etc. Il peut paraître surprenant d'apprendre que les arbres communiquent et s'entraident, pourtant, je n'ai pas été étonnée. Ce que j'ai appris tout au long de ce livre m'a fascinée, mais aucunement surprise. Peter Wohlleben explique que l'homme ne parvient pas à ressentir de l'empathie pour les plantes et les arbres, notamment parce qu'il ne veut pas admettre que les végétaux puissent ressentir et penser. Cela me rappelle «Les malheurs de Sophie», lorsque l'héroïne explique à sa mère qu'elle ne pensait pas qu'elle pouvait faire mal aux poissons de l'aquarium en les coupant en morceaux parce qu'ils ne criaient pas. Peut-être que les végétaux ne ressentent pas de la même manière que les hommes, ce qui ne veut pas dire qu'ils n'éprouvent rien. Il ne faut pas oublier que l'auteur se base sur ses observations pour affirmer cela. Il explique bien qu'au début de sa carrière de forestier, il ne savait rien sur les arbres. Il raconte même des erreurs qu'il a commises.

Comme je voudrais vous donner envie de lire ce livre sans trop vous en dire, voici quelques questions auxquelles répond l'auteur. Pourquoi l'air est-il plus pur en forêt? Pourquoi se sent-on dans son élément dans une forêt naturelle? Pourquoi les arbres plantés en milieu urbain dépérissent-ils? Les arbres ont-ils besoin de sommeil?

Remarque annexe:
Cet ouvrage m'a appris l'existence de mon nouvel ami: le bitinella, un petit escargot qui ne peut vivre que dans des eaux froides (pas plus de 8°). Je dis que c'est mon ami car je commence à souffrir lorsqu'il fait plus de 23° dans une maison.

Service presse des éditions Audiolib.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Thibault de Montalembert.
Cela faisait un moment que je n'avais pas entendu ce comédien que j'aime beaucoup. Il a plutôt une voix et des intonations de conteur, donc c'était une bonne idée de le choisir pour ce livre. Il ne prend pas un ton de commentateur de documentaires, il raconte une histoire, avec la dose de jeu et d'émotion nécessaire, sans affectation.

Lecture commune avec Miguel / Auprès des livres, vous pouvez lire sa chronique sur son blog.

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jeudi, 13 mars 2014

Canada, de Richard Ford.

Canada

L'ouvrage:
Le narrateur, Dell Parsons, raconte comment sa vie a pris un tournant inattendu après que ses parents eurent braqué une banque. À l'époque, sa soeur jumelle (Berner) et lui avaient quinze ans.

Critique:
Ce livre m'a plu. D'abord, j'ai aimé que Dell raconte et analyse les faits. Il est adulte, et revient sur son passé. Il raconte ce dont il se souvient, et l'analyse du point de vue de l'adulte. Ainsi, il explique le comportement de ses parents, le sien, celui de Berner. La première partie est assez longue, car elle est consacrée à ce récit. Il plante le décor, parle de l'état d'esprit de ses parents, de la raison pour laquelle sa famille était atypique, de ce qui poussa son père à braquer cette banque... Je ne sais trop quoi penser de la mère. Elle veut protéger ses enfants, mais ne fait pas tout ce qu'il faudrait. Elle n'a pas le courage d'agir. Dell et Berner réagiront différemment à ce qui fut le tournant le plus important de leur vie. Le récit pose certaines questions délicates: jusqu'à quel point faut-il pardonner un acte qui causa tant de remous? Si les personnes ont agi par inconscience, sont-elles moins blâmables que si elles avaient été machiavéliques?... Il m'est difficile de trancher, et je comprends la réaction de Dell et de Berner.

La deuxième partie est consacré à l'après, tout au moins pour Dell. Là encore, il analyse les gens autour de lui. Mais c'est surtout ses sentiments et ses réactions qu'il décortique. Dell est un personnage très attachant. Berner aussi, mais on la voit moins, il est moins facile de la suivre. D'autre part, on a longtemps l'impression qu'elle s'en sortira mieux que Dell qui (pourrait-on penser) se fera broyer par la vie: lui qui se cherche, tente de se construire, aspire à faire des études, à avoir une vie paisible, etc. On peut d'ailleurs se demander si l'arrestation de ses parents a été si mauvaise que cela pour lui, et s'il n'aurait pas trouvé quelque plaisir à ne pas aller où le souhaitait sa mère.

Si le récit de Dell m'a intéressée, j'ai moins aimé la fin de la deuxième partie, parce que je n'ai rien trouvé d'attachant à ceux que côtoie notre héros. Il s'attache à les décrire et à analyser leur psychologie, mais je n'ai rien trouvé qui retienne mon attention: que ce soit les particularités de Charley Quarters ou l'histoire d'Arthur.

J'ai aimé la troisième partie qui, à mon avis, devait être écrite. Sans cette partie, le roman m'aurait semblé inachevé.

Je sais que certains lecteurs ont trouvé «Canada» trop lent, trop descriptif. Au départ, je ne souhaitais pas le lire, car en lisant la quatrième de couverture, j'imaginais que le récit de la vie de Dell avant qu'elle bifurque serait très court, et que pratiquement tout le livre raconterait comment il est asservi par Arthur. C'est grâce à un avis (qui n'est pas très positif, mais qui a le mérite d'être clair et de donner un bon aperçu du roman) que j'ai compris que mon idée était erronée, et que j'ai eu envie de lire ce livre.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Thibault de Montalembert. Ce livre m'a été offert par les éditions Audiolib.
C'est toujours un plaisir pour moi de retrouver la voix à la fois grave et douce de ce comédien, ainsi que son jeu toujours juste et exempt de cabotinage. Bien sûr, il prononce certains mots anglophones avec un accent (ce que je n'aime pas), mais je lui pardonne, car son interprétation est toujours juste, agréable, et naturelle.

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mardi, 19 mars 2013

La vérité sur l'affaire Harry Quebert, de Joël Dicker.

La vérité sur l'affaire Harry Quebert

L'ouvrage:
Marcus Goldman, trente ans, a publié un livre à succès. Son éditeur attend impatiemment le suivant. Mais Marcus souffre de «la maladie des écrivains»: il n'a plus d'idées, ne parvient plus à écrire.
C'est ainsi qu'il se rend à Aurora, petite ville du New Hampshire. Il va y retrouver Harry Quebert, son ami, qui fut son professeur à l'université. Celui-ci a écrit plusieurs livres, et va conseiller Marcus.
Peu de temps après, Harry souhaite faire planter des hortensias. C'est alors qu'on retrouve un squelette dans son jardin: celui de Nola Kellergan, disparue trente-trois ans plus tôt, à l'âge de quinze ans, le 30 août 1975. Harry est tout de suite accusé, d'autant qu'il a eu une liaison avec la jeune fille, alors qu'il avait vingt ans de plus qu'elle.

Critique:
Si, comme moi, vous vous méfiez de livres primés, car vous avez fait l'expérience et vous savez que prix veut souvent dire livre médiocre, oubliez tout de suite que ce livre en a eu un!

Ce roman est d'abord une réflexion sur l'écriture. Tout ce qu'en dit l'auteur est si juste! Il explique très bien le ressenti de l'écrivain qui a perdu l'inspiration, la frénésie fiévreuse de celui qui est inspiré. D'autre part, il décrit très bien la réaction des gens: beaucoup sont très futiles. Ils oublieront très vite celui qui ne fait pas parler de lui.
Chaque chapitre commence par un conseil d'écriture que Harry donne à Marcus, et dont on voit souvent l'illustration par la suite. Outre que c'est intéressant, cela permet au lecteur de voir quelques mécanismes quant au travail de l'écrivain.
Enfin, l'écriture est la clé de beaucoup de choses dans ce roman: découvertes, succès, menaces... Mal employée, elle fera passer un message erroné.

Ensuite, cet ouvrage est un roman policier très bien ficelé. Le romancier a même su utiliser à bon escient une ficelle que j'ai rencontrée dans au moins trois romans, et qui m'a profondément agacée. À vrai dire, c'est la première fois que je vois cette ficelle bien employée. L'utiliser est très risqué. Je parle de la découverte que fait Marcus après qu'il a écrit son premier livre sur l'affaire. Outre la bonne utilisation de cette ficelle, l'auteur n'a pas usé de ce grossier procédé qui consiste à tenter de cacher ce qu'elle impliquait, au long du roman. Il pointe cette zone d'ombre du doigt, ce qui a fait qu'à l'instar de Marcus, j'ai voulu creuser, puis j'ai pensé que le romancier allait abandonner cela sans rien dire, ce qui m'a agacée. C'était mal le connaître...

Bien sûr, il emploie la célèbre ficelle qui consiste à présenter différents coupables. Cela ne m'a pas trop gênée, car c'est très bien amené, que tout s'imbrique, s'explique. L'auteur ne se contente pas de jeter un coupable en pâture au lecteur pour qu'il se fasse les dents dessus, puis de tout changer. La façon dont il innocente certains «coupables» est habile, et fait que les événements s'enchaînent parfaitement. Il y a bien quelques passages un peu longs, mais je les pardonne à Joël Dicker.

Le roman fourmille d'un complexe réseau d'indices que je n'ai pas su interpréter (sauf un: j'ai tout de suite deviné pourquoi Harry avait pu rester gratuitement dans la maison). Indices que l'écrivain sait disperser sans trop les montrer ni tenter de les cacher. En effet, je repère ces fausses subtilités chez certains auteurs.
À certains moments, des passages sont répétés beaucoup de temps après leur première occurrence. Si cela fait redondant pour certains, c'est très utile pour d'autres, car cela évite au lecteur d'aller rechercher le passage en question, afin de le relire à la lumière d'une découverte. J'ai su gré à l'écrivain d'avoir fait cela. En outre, il montre au lecteur qu'il a judicieusement et minutieusement préparé son roman, et qu'on ne peut le prendre en défaut.

Le roman est également une réflexion sur les relations humaines, sur des actes irréfléchis qui peuvent détruire à jamais quelqu'un, des gens qui n'assument pas leurs actes, ne se remettent pas en question, préférant blâmer d'autres personnes pour leur mauvaise fortune. Cette façon de penser aura, d'ailleurs, de très graves conséquences... Chaque personnage a plus ou moins quelque chose à se reprocher. Certains finissent par évoluer dans le bon sens, mais d'autres... Comment ne pas mettre en doute la parole de la personne coupable qui dit qu'elle est rongée de remords depuis trente-trois ans, mais qui juste avant d'être attrapée, tente de fuir, et n'a pas hésité à commettre d'autres actes affreux pour ne pas être découverte!
C'est pour cela que chaque personnage est creusé. Qu'il soit sympathique ou non, chacun inspirera quelque chose au lecteur.
Nola est charismatique: à la fois fragile, ingénue, quelque peu manipulatrice, entière, généreuse...
Je n'ai pas réussi à m'attacher à Jenny, mais son personnage n'est ni bâclé ni mal analysé.
Les scènes entre Robert et Tamara sont à la fois amusantes et dérangeantes. À ce sujet, je ne sais pas si le mal dont souffre Tamara existe à une telle échelle.
Mention spéciale à la mère de Marcus qui est synonyme de rire et de détente pour le lecteur!

Une de mes amies a adoré ce livre, mais a eu beaucoup de mal à supporter les dialogues sirupeux entre Harry et Nola. Pour moi, cela passe très bien, car ces dialogues ne sont que la conséquence du coup de foudre des deux amoureux. C'est plutôt ce coup de foudre qui m'a gênée. En général, cela me dérange dans un roman, car à mon sens, ce n'est pas crédible. Même si les phrases emportées et sucrées que se disent Harry et Nola semblent niaises, c'est surtout le coup de foudre qui l'est. C'est la seule chose mal amenée du roman, à mon avis. En outre, l'amour d'Harry et de Nola en est à ses débuts, c'est une passion renforcée par l'interdit dû à l'âge de la jeune fille. Les dialogues mièvres découlent donc de cette passion, sont en accord avec elle, même de la part de Harry qui est adulte, mais est complètement aveuglé par son obsession (il passe quand même des journées entières à noircir des feuilles du prénom de son aimée! ;-) ).

Un roman bien pensé, bien écrit, abordant pertinemment certains thèmes importants, le tout arrosé d'une bonne dose d'humour tant dans certaines répliques que dans certaines situations.

Remarques annexes:
Les prénoms des deux héros (Harry et Marcus) sont trop souvent répétés, notamment lors de leurs conversation.
Il y a une erreur de syntaxe récurrente. Beaucoup la font. Cela consiste à dire, par exemple: «En arrivant, la porte était ouverte.» C'est comme si la porte était le sujet d'«arriver». Il faut dire: «En arrivant, je trouvai la porte ouverte.»
Les chapitres sont dans l'ordre décroissant. On va de 31 à 1. Cela ne m'a pas gênée, mais je n'ai pas vu l'intérêt de cette manière de faire. Elle est quelque peu expliquée par Harry, mais je n'ai pas été convaincue.
J'ai apprécié que Joël Dicker utilise le terme «écrivain fantôme» (traduction de «ghostwriter) au lieu de «nègre».

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Thibault de Montalembert. Ce livre m'a été offert par les éditions Audiolib.
Le comédien a su interpréter ce roman en finesse. Par exemple, il interprète les dialogues entre Harry et Nola sans mièvrerie. Il ne tente pas de faire tout un tas de voix différentes selon les personnages. Sa lecture fluide, fait que certaines petites aspérités de style (comme par exemple cette répétition abusive de Harry et Marcus) passent bien. Je regrette qu'il est tenté de prononcer certains noms propres à l'anglophone. Bien sûr, certains (comme celui de l'avocat de Harry qui, je pense, doit s'écrire Roth) auraient une prononciation un peu étrange si on les «francisait» trop, mais d'autres auraient pu être dits de manière plus naturelle, comme Vermont, par exemple. Je pense que le comédien a eu du mal avec le nom du policier chargé de l'enquête. Étant donnée sa prononciation, j'en déduis que ce nom s'écrit Gahalwood. Au début, Thibault de Montalembert fait en sorte de marquer le «h». J'ai trouvé qu'il en faisait un peu trop. Au long du roman, il trouve une prononciation plus naturelle, tout en continuant de marquer (mais peu) le «h».

Moi qui n'aime pas la musique dans les livres audio, ici, elle ne m'a pas dérangée. D'abord, les thèmes sont très courts. En outre, l'éditeur a eu le souci de marquer la différence entre le début des chapitres et d'autres passages. J'ai trouvé amusant que le titre du chapitre 26 («N o l a») ait été prononcé de manière à ce que chaque lettre soit dite sur une note de musique (sauf la dernière, puisqu'il n'y a que trois notes).

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jeudi, 24 janvier 2013

Karoo, de Steve Tesich.

Karoo

L'ouvrage:
New York, années 90.
Saul Karoo a la cinquantaine. Il travaille dans le cinéma: il réécrit des scénario afin de les rendre comme le souhaitent ceux qui vont les produire. De ce fait, il vit dans un monde où l'on donne beaucoup de soirées où alcool et nourriture riche sont au programme. Il y a peu, Saul s'est aperçu que l'alcool ne le rendait plus ivre.
Il est en instance de divorce. Il voit peu son fils, Billy, esquivant toute conversation sérieuse.

Critique:
Ce qui démarque ce livre, c'est son personnage principal. Saul est extrêmement complexe. L'auteur parvient à le rendre attachant malgré ce qu'il fait. Ses actes répréhensibles prennent une autre dimension dès lors que le lecteur est dans sa tête. Ses «justifications» paraissent tour à tour comme les pleurnicheries d'un homme qui s'apitoie sur son incapacité à donner, et l'égoïsme crasse de quelqu'un qui a mauvaise conscience et tente de se dédouaner en montrant qu'il est lucide, mais ne peut rien changer à ses façons de faire. Je pense notamment à la manière dont il se comporte avec son fils, mais aussi à toutes les excuses qu'il se trouve pour continuer de se détruire. Il explique même qu'il le fait pour donner satisfaction aux autres: sa femme, par exemple, n'aurait plus de raison d'être s'il commençait à faire attention à sa santé. Fabule-t-il? Est-il lucide? Traîne-t-il trop de tares émotionnelles pour pouvoir y faire face? Peu importe, le résultat est là.
Il est une contradiction incarnée. Il veut être un père pour Billy (dit-il), mais ne se résout pas à passer du temps avec lui, à s'en préoccuper... Il déteste le producteur Jay Cromwell, jure qu'il ne retravaillera plus pour lui... Il va lui dire ses quatre vérités en face lors d'un dîner! On y croit presque! Et bien sûr, il ne le fait pas. Le lecteur se demande s'il est vraiment sincère dans ces désirs de bien faire. Il semble vivre une vie et aspirer à une autre... sans vraiment y aspirer. Il semble être double. Ce n'est pas seulement un être méprisable évoluant dans un monde tout aussi méprisable. C'est quelqu'un qui sait ce qu'il aurait pu être, et passe son temps à rêver d'une autre vie. Même lorsqu'il prend certaines choses en main, même quand il agit par altruisme, il y a une certaine grandiloquence dans ses actes et ses propos. En outre, il se plaît à jouer avec au moins deux vies (sans compter celles des gens dont il change les écrits).
Même en connaissant ses pensées, je ne l'ai pas trouvé vraiment sympathique, même s'il a parfois éveillé ma compassion. En général, si je n'aime pas le personnage principal d'un livre, je ne peux pas le lire. Ici, le personnage et l'intrigue sont si captivants que cela ne m'a pas gênée. D'autant que Saul n'est pas absolument détestable.

J'ai apprécié le parallèle que l'auteur fait entre Saul et Ulysse. Au départ, c'est effleuré par le rapprochement involontaire que Saul fait entre eux, grâce à son idée (encore un projet avorté) de scénario. Ensuite, l'auteur entremêle bien leurs deux histoires, leurs deux «personnalités», pointant du doigt certaines ressemblances, créant des épisodes qui les lient. Ce parfum de mythe est renforcé par la tragédie «moderne» introduite par le héros lui-même. Instrument de son malheur, destructeur d'un bonheur qui était de toute façon voué à disparaître, souillant ce qu'il touche (même sans le vouloir), il fait un parfait héros tragique. Sans oublier les deux personnages qui gravitent autour de lui, à ce moment. (Je ne peux en dire plus.)

L'histoire est un peu lente à démarrer, mais cela ne m'a pas dérangée, car j'ai aimé me trouver dans la tête du personnage. Il commence par immerger le lecteur dans son monde, dans ses travers, par présenter de manière très approfondie ceux qu'il côtoie, ainsi que lui-même et ses névroses. Ce n'est absolument pas du remplissage.
Pendant un moment, je me suis demandé où j'allais. J'aime beaucoup ne pas savoir où je vais dans un livre. Ensuite, même si tout se précise, l'auteur garde une longueur d'avance, on ne sait pas comment il va tourner les choses.
Lorsque cela tourne au tragique, je me suis dit que le perspicace Saul avait été bien stupide sur ce coup. En effet, ce qu'il a voulu éviter d'apprendre (qu'au fond de lui, il savait) était prévisible. Il aurait voulu que cela arrive, il ne s'y serait pas mieux pris. C'est la caractéristique du héros tragique. Un lecteur cynique dira que Saul savait très bien ce qui arriverait, et que c'est sa propension à tout détruire qui l'a poussé.
La fin de la quatrième partie est le point culminant de cette tragédie. J'en ai pourtant voulu à l'auteur d'avoir fait survenir cet événement. En effet, j'aurais voulu savoir comment il aurait sorti ses personnages de cette situation inextricable. La tragédie aurait eu plus de poids, plus de force, je pense.

Steve Tesich montre avec pertinence comment une histoire peut être déformée, arrangée à la convenance de tous, comment on peut croire que la majorité a raison, justement parce que c'est la majorité.

Certaines choses sont peut-être un peu grosses, comme l'enchaînement de faits qui commencent à partir du film que Cromwell veut «refaire», et aussi le fait de reconnaître un rire entendu une fois vingt ans auparavant. Cependant, n'est-ce pas le propre des tragédies?

Les quatre premières parties sont racontées par Saul, la cinquième est contée par un narrateur omniscient. Je ne vois pas trop l'intérêt de cela, étant donné qu'on est toujours dans la tête de Saul. Certes, dans la cinquième partie, on s'en écarte parfois, mais si peu... Le narrateur omniscient a peut-être l'avantage de montrer que Saul n'a rien calculé. En effet, lorsque le héros narre, il peut déformer la vérité à loisir, le lecteur ne peut se baser que sur ses dires. Le narrateur omniscient, lui, est neutre.

N'oublions pas les notes d'humour dispersées dans le roman. Certaines viennent du refus (ou de l'impossibilité) de Saul d'agir comme il le devrait. Par exemple, j'ai eu un fou rire lors de sa conversation avec son comptable sur l'assurance et les maladies.
La sobriété de Saul est également source d'amusement. Le livre s'ouvre d'ailleurs sur un moment cocasse...
N'oublions pas la remarque à la fois drôle et cynique de Saul sur les Maria et les Brad.

Ce livre donne à réfléchir, met quelque peu mal à l'aise. C'est un livre riche dont tous les personnages ont quelque chose à dire, dont chaque pan de l'intrigue serait à analyser.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Thibault de Montalembert. Ce livre m'a été offert par les éditions Audiolib.

Il est des comédiens qui entrent dans un livre, dans la peau du personnage principal au point qu'on n'imagine pas le livre interprété par un autre. C'est le cas de Thibault de Montalembert pour ce roman. Il a su rendre les errances et la complexité de Saul. Il a une voix et un ton de conteur moderne. Il adopte parfaitement le ton de la conversation, il discute avec le lecteur. Cette lecture naturelle fait qu'on entre d'autant plus facilement dans le roman.
Le comédien ne modifie pas sa voix pour les différents personnages, ce dont je lui ai su gré. Son jeu ne s'y prête pas, il aurait été moins bon s'il avait pris différentes voix.
Il mérite une mention spéciale pour le tout début du roman où Saul explique comment il faut prononcer les noms d'hommes politiques roumains. Cette partie est faite pour être écoutée, je pense qu'une lecture «avec les yeux» doit être laborieuse, et ôter toute drôlerie à la chose.
Bien sûr, je regrette que le comédien ait prononcé Daïana pour Diana (à l'anglophone), mais sa lecture est si réussie que ce petit désagrément n'est pas grave.

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