Lecteur : Meaux Frédéric

Fil des billets - Fil des commentaires

lundi, 26 novembre 2018

Le cimetière des livres oubliés, tome 4: Le labyrinthe des esprits, de Carlos Ruiz Zafón.

 Le labyrinthe des esprits

L'ouvrage:
Barcelone, 1959. La police doit retrouver un ministre disparu. Le personnage étant haut placé, plusieurs branches doivent collaborer. C'est ainsi qu'Alicia Gris, bientôt trente ans, se retrouve lancée dans cette enquête. Elle doit donc retourner à Barcelone où elle a passé une partie de son enfance, où elle a perdu ses parents, où elle a été blessée lors d'un bombardement... Son enquête l'amènera à croiser les patrons de la librairie Sempere et fils.

Critique:
Quelle joie cela a été pour moi lorsque j'ai su que ce titre sortait chez Audiolib, interprété par le comédien si talentueux qui a enregistré les trois autres tomes de la série! Mon attente n'a pas été déçue. Ce roman est aussi savoureux que les trois autres. Dès que j'ai lu la durée (plus de vingt-huit heures), j'ai pensé: «Hmmm, cela ne va pas être assez long.» En effet, outre le bonheur de retrouver des personnages appréciés, je me suis replongée avec plaisir dans l'écriture de Carlos Ruiz Zafón: précise, fine, installant une ambiance très réaliste. À la fin de l'ouvrage, je n'ai pu que constater que ma prédiction était juste: on n'a jamais assez des Sempere, de Fermín, et des intrigues passionnantes (qui s'entremêlent et se recoupent) créées par l'auteur.

Alicia est un des personnages que nous découvrons dans ce roman. Ayant eu une enfance chaotique, elle est tourmentée, voire torturée, et a fini par se persuader (non sans qu'une certaine personne l'y pousse) qu'elle ne pourrait jamais prétendre à une vie paisible. Son caractère et son passé expliquent cela. J'ai ressenti de la compassion pour elle. Elle n'est pas toujours aimable, et se pense dangereuse pour ceux qui mènent une vie sans heurts. Au long du roman, elle n'est pourtant pas si odieuse. Certes, il lui arrive d'être revêche, et elle s'imagine entraînant ceux qui s'aventureraient à l'aimer là où la projettent ses démons intérieurs. Il lui arrive également... de tuer. Cependant, Alicia se remet souvent en question. On ne pourra s'empêcher de la comparer avec d'autres personnages du roman (que je ne citerai pas pour ne pas trop en dire) et qui sont bien plus détestables parce qu'ils prennent plaisir à dominer, rabaisser, torturer...

J'ai aimé côtoyer à nouveau Daniel et Béa. Daniel se rend bien compte du rôle que veut lui assigner Fermín (celui-ci ne cesse de le clamer), et comprend qu'il vaudrait peut-être mieux qu'il endosse ce rôle plutôt que celui du vengeur. Fermín imagine Daniel comme un petit garçon fragile qui, sous le coup de la colère et de la douleur, pourrait mal agir. Je le vois un peu comme ça, moi aussi, mais je comprends qu'il souhaite savoir. Je préfère que l'auteur ait orienté les choses comme il l'a fait à ce sujet.

Le roman ne souffre d'aucun temps mort. Si les intrigues semblent labyrinthiques (comme l'annonce le titre), rien n'est laissé au hasard, tout se tient. Parallèlement à ce que vivent les personnages, l'auteur crée une atmosphère entre merveilleux, fantastique, et gothique, avec les romans de Víctor Mataix racontant les aventures d'Ariadna. Parfois, alors que les personnages se débattent avec les horreurs qui leur tombent dessus, Carlos Ruiz Zafón sort Fermín de son chapeau. Alors, celui-ci égaie et allège l'ambiance, tout en prenant très bien la mesure des événements. Par exemple, lorsque Fermín, Fernandito et Alicia sont dans le taxi, la situation est critique. Fermín le sait parfaitement, et cela le touche énormément. Donc, il fait son possible pour y remédier au plus vite, tout en abreuvant le chauffeur de taxi de répliques et de considérations pleines d'humour. Que serait cette série sans la gouaille et le bon sens de l'incomparable Fermín? Il y manquerait quelque chose d'important.

Il m'a plu de retrouver Isabella pour un petit moment. J'ai apprécié d'en apprendre un peu plus sur elle. J'ai aussi aimé découvrir certaines choses, dont l'une était prévisible, même si je ne voulais pas spéculer là-dessus.

Une question me reste concernant David Martin. Je me la pose depuis «Le jeu de l'ange», et ici, elle ne trouve pas de réponse. Il y a une petite explication (donnée dans «Le prisonnier du ciel» et renforcée ici), mais il me manque un morceau.
Pour moi, une autre question reste sans réponse. Elle concerne Salgado. On peut admettre que la chose ait pu arriver, mais j'aurais aimé savoir comment.

Je ne connaissais pas du tout l'existence des faits que révèle l'enquête d'Alicia et de Vargas. Je ne sais pas si l'auteur s'est appuyé sur des événements réellement arrivés.

J'ai beaucoup aimé que Carlos Ruiz Zafón prenne le temps de faire une fin détaillée, de donner le plus d'explications possibles concernant ses personnages, de les montrer après les événements de 1959-1960. Il nous permet, entre autres, de découvrir Julián Carax sous un autre jour: plus posé, moins tourmenté, se consacrant beaucoup à l'écriture... J'exagère un peu quand je dis qu'il est moins tourmenté. Disons plutôt qu'il gère mieux ses peines. Il sait qu'il ne peut pas revenir sur ses erreurs, en souffre, et tente de vivre au mieux avec cette douleur.

Avant de lire «Le labyrinthe des esprits», j'ai relu les trois autres tomes de la série. Cela m'a permis de me les remettre en tête. Pour moi, ces livres doivent se lire d'une traite. Ainsi, on appréhende mieux les différentes intrigues, et on comprend mieux les clins d'oeil qu'il y a des uns aux autres. Malgré l'ordre de publication des livres, malgré le rappel que fait Julián Sempere à la fin de «Le labyrinthe des esprits», je persiste à penser qu'il faut lire «Le jeu de l'ange» en premier, puis «L'ombre du vent». Ensuite, viennent «Le prisonnier du ciel» et «Le labyrinthe des esprits». Je dis cela à cause de la chronologie des faits. «Le jeu de l'ange» se termine dans la première moitié des années 30. Certes, l'épilogue se passe en 1945, mais les autres tomes permettent très facilement de le situer par rapport aux événements qu'ils racontent. De plus, «L'ombre du vent» commence en 1945. On me dira que dans les trois autres tomes, il y a quelques retours en arrière. C'est vrai, mais ils sont là pour expliquer des choses posées soit dans «Le jeu de l'ange» soit dans les premières parties de «L'ombre du vent». Celui qui est dans «Le labyrinthe des esprits» explique comment un personnage connaissait Alicia. On n'en a donc pas vraiment besoin avant. De plus, tous les retours en arrière se passent après «Le jeu de l'ange» (1938, 1939) ou commencent peu avant la fin des événements racontés dans ce roman (1933).
D'autre part, si on commence par «L'ombre du vent», on sait tout de suite ce qui est arrivé à un personnage qu'on découvre dans «Le jeu de l'ange». Je trouve cela dommage.

Service presse des éditions Audiolib.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Frédéric Meaux.

J'apprécie toujours autant le jeu de Frédéric Meaux. Il sait très bien modifier sa voix pour certains rôles sans que cela soit exagéré. Il joue parfaitement les diverses émotions des différents personnages. Que Daniel soit désoeuvré, que Fermín fasse part de son opinion sur tel ou tel sujet, que Fernandito frétille d'aise à l'idée de participer à l'enquête, que Béa tente (de manière douce, posée, mais également amusée) de ramener le calme après une ou plusieurs remarques de Fermín, que les tortionnaires soient froids ou mielleux, la voix et le ton du comédien sont naturels, son jeu est excellent. Il semble à l'aise en toute situation, et son interprétation fait vivre chaque personnage. Je regrette seulement qu'il prononce certains noms propres en faisant un accent espagnol, ce qui, pour moi, fait moins naturel. Enfin, je trouve dommage que personne (absolument personne) ne lui ait dit qu'en espagnol, «gue» et «que» se disent comme en français, on ne prononce pas le «u». Si on veut prononcer «Miguel» à l'espagnole, on ne dit pas «Migouel». Idem pour «Raquel», etc. Je suis toujours déçue quand j'entends un comédien faire cette erreur, parce que je trouve indispensable que la personne qui dirige les comédiens lors des enregistrements sache ce genre de choses. Ce n'est pas la première foi que je rencontre cela, et je suis extrêmement agacée que l'erreur ait pu être commise. On sait prononcer correctement «que» et «gue» en espagnol quand on a étudié cette langue, ne serait-ce qu'au collège.

Pour information, la structure du livre n'est pas respectée: certains chapitres sont coupés en plusieurs pistes, et beaucoup d'autres sont rassemblés par trois ou quatre sur une seule piste.

Acheter « Le labyrinthe des esprits » en audio sur Amazon ici ou en téléchargement audio (Audible.fr)
Acheter « Le labyrinthe des esprits » sur Amazon

lundi, 3 décembre 2012

Le prisonnier du ciel, de Carlos Ruiz Zafon.

Le prisonnier du ciel

L'ouvrage:
Barcelone, 1957.
Un jour que Daniel est seul à la librairie, il reçoit la visite d'un homme étrange. Celui-ci achète un livre («Le comte de Monte Cristo»), beaucoup plus cher que le prix annoncé, et y écrit une curieuse dédicace destinée à Fermín. Ce dernier finit par révéler son secret à son ami. Cela se passait en 1939. La vie de Daniel en sera bouleversée à jamais.

Critique:
Quel bonheur pour moi de retrouver l'écriture si claire, si fluide, ainsi que les intrigues et les personnages de Carlos Ruiz Zafón! Ce livre m'a autant captivée que «Le jeu de l'ange» et «L'ombre du vent». Si l'énigme domine, il serait inexact, voire insultant, de résumer ce roman à un simple thriller. L'énigme passionnera le lecteur, mais son engouement sera renforcé par ce qui se dégage des personnages. D'autre part, l'auteur parsème son roman de répliques et de scènes humoristiques (Comment oublier l'ivresse mémorable du père de Daniel?). Fermín reste pittoresque. Le lecteur découvre un autre aspect de lui, et l'apprécie davantage. Pourtant, là encore, un mystère plane. C'est sûrement la caractéristique de Fermín: plus il se dévoile, mieux on le connaît, plus on se rend compte qu'il en reste encore beaucoup à apprendre.

L'écriture reste l'un des thèmes de l'oeuvre du romancier. Sa manière de l'aborder ici montre bien que le sujet n'est pas épuisé: écriture contrainte, mais aussi libératrice, offrant des clés inattendues, donnant des éléments par-delà le temps, mais constituant également un refuge pour l'un des personnages. C'est aussi un sésame, un moyen de vivre pour Oswaldo et ses disciples.
Il y a également de multiples allusions à des oeuvres plus ou moins connues.

J'ai été ravie de retrouver certains personnages de «Le jeu de l'ange»: Isabella et David Martin. Isabella apparaît peu, mais on la retrouve tout aussi déterminée, éprise de justice... en un mot: exquise. À son propos, l'écrivain adresse un autre clin d'oeil du destin à ses personnages: l'arrivée de Sophia et le bouleversement qu'elle suscite (d'autant que Sempere père est pris de boisson), est une scène à la fois hilarante et touchante.

La magie de ce livre vient de ce que tout contribue à en faire un roman à part. Tous les ingrédients rassemblés en font un livre qu'il sera impossible de lâcher avant de l'avoir achevé. (À mon goût, il est beaucoup trop court!)

Une autre force de ce livre est qu'il éclaire «Le jeu de l'ange» d'un jour nouveau. Je me souviens n'avoir pas aimé la fin de ce roman parce que j'avais trouvé certaines choses trop faciles. Or, tout s'explique de manière parfaitement logique dans «Le prisonnier du ciel». Je n'avais pas pensé à cette possibilité, d'abord parce qu'il me manquait certains éléments (qui ne sont révélés que dans «Le prisonnier du ciel), mais aussi parce que l'idée ne m'était même pas venue. Et pourtant, tout s'explique, tout s'imbrique, tout prend sens de la manière la plus évidente qui soit.
Mais ce roman jette aussi une ombre sur un autre aspect de «Le jeu de l'ange». Une situation qui semblait claire devient maintenant floue. Ce n'est pas pour me déplaire, car cela renforce le côté vraisemblable du tout.

Ces trois livres peuvent être lus indépendamment. En effet, l'épilogue de «Le jeu de l'ange» se passerait en 1945, alors que l'époque évoquée (par un retour en arrière) dans «Le prisonnier du ciel» va de 1939 à 1940. Le présent de «Le prisonnier du ciel» se passe entre les derniers événements de «L'ombre du vent» et son épilogue. De ce fait, l'épilogue de «L'ombre du vent» nous apprend quelques détails qui arriveront dans «Le prisonnier du ciel». Bref, tout cela s'entrecroise, et je comprends que certains disent qu'ils peuvent être lus indépendamment. Cependant, je persiste à penser qu'il faut les lire dans l'ordre chronologique des époques. C'est-à-dire:
1: Le jeu de l'ange
2: L'ombre du vent
3: Le prisonnier du ciel
D'autre part, la fin de ce troisième tome montre qu'il faut l'avoir lu avant de lire le tome 4. J'espère qu'il va vite sortir en France... et en audio!

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Frédéric Meaux. Ce livre m'a été offert par les éditions Audiolib.
La voix douce et soignée de Frédéric Meaux, ainsi que son jeu subtile et délicat m'ont, une fois de plus, enchantée. Il sait modifier sa voix pour tel ou tel personnage sans que cela ne soit du cabotinage. En outre, sa voix et ses intonations s'accordent à merveille avec l'écriture de Carlos Ruiz Zafón.

Acheter « Le prisonnier du ciel » sur Amazon

Acheter « Le prisonnier du ciel » en audio sur Amazon

lundi, 11 janvier 2010

Le jeu de l'ange, de Carlos Ruiz Zafon.

Le jeu de l'ange

L'ouvrage:
David Martin adore les livres depuis son enfance. À l'âge de dix-sept ans, il commence à écrire pour le journal où il travaillait comme grouillot, depuis son enfance. C'est ainsi qu'il commence sa carrière d'écrivain. Il suscitera haine, jalousie, mais aussi admiration et sympathie.
Il a peu d'amis, mais ils sont précieux, surtout le libraire, monsieur Sempere. David est amoureux sans espoir de Cristina, la fille du chauffeur de son ami, Pedro Vidal.

Un jour, David reçoit un message d'un mystérieux correspondant, Andréas Corelli. Celui-ci lui assure qu'il aimerait que David écrivît un livre pour ses éditions.

Critique:
Ce livre est d'abord une ode à l'écriture et à la lecture. Tout ce qui se rapporte à ces activités est très bien décrit, très bien raconté. Les difficultés de l'écrivain à concilier ce qu'on lui demande, ce qu'il peut écrire, ce qu'il voudrait écrire... la jalousie des gens envers celui qui a du succès, car il écrit mieux qu'eux et est plus jeune; et surtout, l'amour de l'écriture, de la lecture, et de l'objet livre.
On retrouve aussi le thème du nègre. Et là encore, on découvre, si on ne le savait déjà, toute l'hypocrisie des gens. Ici, ils acclament le soi-disant livre de Pedro Vidal qui est riche et puissant, et dénigrent celui de David qui n'a que son talent. Ce thème est très bien exploité.

Le livre démarre lentement. Cependant, on ne s'ennuie pas. On prend plaisir à suivre les pas de ce jeune garçon sympathique, et à entrer dans le monde dont il nous ouvre les portes. En outre, on ne sait pas ce qui va se passer. Pour moi, un roman dont on ne peut prévoir la suite est bon.
L'ouvrage est long (plus de quinze heures en audio), et pourtant, aucune longueur n'est à déplorer. Les gros livres souffrent souvent de longueurs. Ils pourraient être amputés d'une centaine de pages sans que cela perturbe le bon déroulement de l'intrigue. Ici, rien n'est trop long, rien n'est pesant: l'histoire est fluide, l'attention du lecteur est sans cesse attirée, il est toujours captivé.
La première surprise que l'auteur fait à son lecteur est celle d'une intrigue à suspense. En effet, au départ, rien ne laisse présager cela. Petit à petit, l'auteur entraîne son personnage et le lecteur dans un piège inextricable dont il semble impossible de se tirer. On me rétorquera que c'est comme ça dans tous les polars. Peut-être, mais ici, c'est beaucoup plus subtile. On ne voit pas vraiment les coups venir, et on n'a aucune idée de la façon dont David se tirera de cette situation. Dans beaucoup de romans policiers, les ficelles sont très grosses, et on sait que le sauveur arrivera au dernier moment pour secourir la personne en détresse.
Lorsque l'intrigue est lancée dans le suspense, on n'arrête plus sa course. Le lecteur se retrouve pris dans un tourbillon de sensations et de rebondissements. Il y a quelques ficelles un peu grosses (le policier acheté, celui qui se fait passer pour un autre), mais elles sont bien amenées, et on ne les voit pas venir.

Malgré ses côtés sombres, ce livre contient une bonne dose d'humour représenté par des personnages (Isabella, Basilio et son collègue), et aussi par certaines situations.

J'ai été un peu déçue par la fin. Elle n'est pas bâclée. On voit bien que l'auteur l'a soigneusement préparée, et a semé quelques indices au long du livre. Mais je la trouve trop facile.
(Attention, la fin du paragraphe dévoile certaines choses.)
On ne sait pas vraiment pourquoi Andréas, et plus tard, David, connaissent le sort de Dorian Gray. On ne sait pas trop non plus comment Andréas a fait pour faire renaître ou revivre ou pour recréer Cristina.
En outre, il y a une incohérence. Si Diego a sacrifié le véritable Ricardo Salvador et s'est fait passer pour lui, il faut que ce soit après que l'enquête sur son décès a commencé. Or, si elle a commencé, c'est qu'il y a bien eu quelqu'un qui est mort, quelqu'un qu'on a dû faire passer pour Diego... Peut-être ce quelqu'un est-il Jacquot, comme le suppose David, mais il me semble que ce n'est pas très clair.
En outre, autre chose est un peu gros: la façon dont David parvient à se débarrasser de tous ceux qui veulent se saisir de lui ou le tuer. On dirait un peu Superman, ce n'est pas très crédible.

Les personnages sont assez fouillés. Même ceux que j'appelle les «méchants» ont une certaine logique et des motivations explicables. Cela ne les excuse pas, mais au moins, ce ne sont pas des personnages brossés à grands traits grossiers. Certains (Diego et Andréas) me rappellent des personnages de Brussolo: ils sont capables de tout pour obtenir ce qu'ils veulent, ils sont aveuglés par leur obsession.
Les femmes n'ont pas le beau rôle. À part Isabella, elles sont soit perfides soit cruches. Irène est les deux à la fois, la mère de David aussi (on ne comprend pas trop ses actes), et le pompon revient à Cristina. On se demande plusieurs fois ce que David lui trouve! Elle fait tout le temps des simagrées. D'abord, elle fait semblant de ne pas aimer David, puis elle l'aime mais ne veut pas être heureuse avec lui (au nom de la compassion et de la reconnaissance qu'elle éprouve pour Pedro), ce qui est tout à fait stupide; puis elle se rend compte qu'elle ne va pas pouvoir vivre avec un homme qu'elle n'aime pas (il fallait être bête pour penser que ça se passerait autrement). Quant à la suite, je ne la dévoile pas, mais elle montre encore que Cristina n'est pas très intéressante, et qu'on a plutôt envie de lui donner des claques ou de se moquer d'elle, au choix. Elle me fait penser à une de ces jeunes filles des siècles passés qui ne connaissaient rien à la vie parce qu'elles sortaient du couvent où elles avaient été éduqués à être de bonnes épouses, à être idiotes et à se taire, et qui s'évanouissaient à la moindre occasion.

Je préfère de très loin Isabella. C'est la seule femme réellement positive du roman, même si elle se montre désagréable avec ses parents qui ne le méritent pas. Elle et monsieur Sempere sont un rayon de soleil parmi tous ces personnages sombres et froids. Elle est drôle, pétillante, a du caractère, elle sait ce qu'elle veut, et ne se laisse pas faire ou posséder par de belles paroles. (J'ai d'ailleurs été surprise qu'elle tombe aussi facilement dans le piège que lui tend David.) J'aurais préféré que ce soit elle que David aime. Elle était plus faite pour lui que la fade Cristina. D'ailleurs, elle le sait. C'est aussi quelqu'un d'idéaliste: ce qui lui arrive à la fin montre, comme elle le dit elle-même, qu'elle n'a pas de place dans ce monde.

Le personnage de Pedro est également intéressant. Son amitié pour David n'est pas totalement désintéressée. C'est une amitié coupable. Il tente de se racheter. Son amitié finit par être sincère, mais il ne peut s'empêcher de prendre à David ce qu'il a de plus cher au monde... deux fois, même si la première fois, il ne le fait pas exprès. Il construit son bonheur sur le malheur d'autres, sans vraiment vouloir les peiner, mais en sachant qu'il le fait, et cela ne lui réussit pas.

En bref, j'ai adoré ce roman, mais la fin a un peu tempéré mon enthousiasme.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Frédéric Meaux pour les éditions Audiolib.
J'avais aimé la prestation de Frédéric Meaux pour «Enfant 44». Dans cet enregistrement, son talent ne se dément pas. Il me semble même qu'il a osé plus de choses que dans «Enfant 44». Son interprétation sensible, toujours juste (en un mot: magistrale), est une composante de la magie qui m'a emprisonnée dans ce roman. Le talent de l'auteur allié à celui du narrateur font de cette lecture un très beau souvenir. Et en plus, il n'a pas tenté de prononcer les noms en mettant un terrible accent espagnol! Bravo!

Acheter « Le jeu de l'ange » en audio sur Amazon

Acheter « Le jeu de l'ange » sur Amazon

jeudi, 2 juillet 2009

Enfant 44, de Tom Rob Smith.

Enfant 44

L'ouvrage:
Russie, 1953.
Léo travaille pour le MGB. C'est un bon officier. Il tient à servir son pays. Il croit réellement que le MGB lutte pour préserver la paix et l'harmonie. Même si certaines méthodes sont terrifiantes et inappropriées, il les accepte, pensant que le MGB sait ce qu'il fait.
Il aime sa femme, Raïssa. C'est un idéaliste.

Plusieurs faits et circonstances vont le faire remettre ses principes en question. Pourquoi le MGB le met-il à l'épreuve, et plus tard, à l'écart? Anatoli Brodski est-il réellement coupable? Le petit Arcadi est-il réellement mort dans un accident, comme le prétend le MGB? En effet, il n'y a pas de tueurs en Russie. Seul un ennemi de l'état serait un tueur. Léo n'aura pas la conscience tranquille tant qu'il n'aura pas enquêté.

Critique:
Ce livre est excellent! Après plusieurs lectures insipides (je ne me donnerai même pas la peine d'écrire une critique de «Murmures dans la nuit», de Judith McNaught), un livre aussi complexe et captivant est une note d'espoir. En effet, il me semble qu'on trouve de plus en plus de livres plats, et je m'en désole souvent avec certains amis.

Ce livre est à lire, et est intéressant à plusieurs niveaux.
D'abord, c'est le personnage de Léo qui captivera le lecteur. Léo qui devra d'abord perdre ce qu'il est et ce qu'il a, qui devra affronter la réalité en face, et qui repartira, l'esprit lavé, remis à neuf, pour traquer le tueur, mais aussi, qui ira à la quête de lui-même. En effet, dans cette traque, il ne sera plus le produit formaté par le MGB, mais lui-même. Il aura entendu de terribles choses, et après un moment d'abattement, en ressortira grandi. Cette quête de son véritable moi l'obligera également à déterrer un terrible et douloureux secret, secret que sa honte et sa peur l'avaient forcé à enfouir au plus profond de lui. Léo fait un peu sa psychanalyse grâce à cette enquête. ;-)
Il connaît les rouages de l'état, y croit, puis se retrouve obligé de se remettre en question. Il montre par là que ce genre de police dictatoriale n'était pas uniquement composée de personnes bêtes, méchantes, et ambitieuses. L'auteur a également créé le personnage de Vassili afin de faire ressortir le contraste entre les deux styles de personnes. En plus d'être ambitieux, Vassili ne se satisfait pas de ce qu'il a.

Les amateurs de romans à suspense seront fascinés par ce meurtrier, par sa psychologie, par la traque de Léo. On devine très vite qui est l'assassin, mais l'auteur garde d'autres éléments en réserve dont le lecteur ne se doute pas.
En outre, le meurtrier n'est pas juste un «méchant» à la psychologie creuse. Non! C'est, lui aussi, une victime. C'est un être perdu, rejeté, ballotté, qui n'a plus qu'une raison d'être. Une idéaliste comme moi aurait souhaité une autre fin pour lui, mais c'était impossible. Cette absence de manichéisme est l'une des forces du roman. Que faire sinon plaindre le bourreau à l'instar de ses victimes?
A propos de cet aspect de l'intrigue, l'auteur précise, en fin d'ouvrage, que c'est inspiré de faits réels. Il indique le livre qui l'a aidé à construire la psychologie du personnage et à en savoir plus sur ses meurtres. Cette histoire m'intéresse. J'aimerais savoir dans quelle mesure l'auteur a inventé son personnage, et quels en sont les aspects réels. Si l'auteur n'a pas inventé grand-chose, cette histoire est d'autant plus poignante qu'elle est vraie.
Bien sûr, tous les rebondissements sont également passionnants, et bien placés.

Par ailleurs, le roman ne souffre d'aucune longueur. L'auteur sait nous plonger au coeur de la vie quotidienne en Russie sous Staline. Là encore, il explique qu'il s'est beaucoup documenté. Cela donne un résultat très réussi. On sent qu'il a pris le temps d'écrire son roman, de construire son décor, ses personnages.
Ce contexte, nous l'étudions en histoire, mais cela finit par s'estomper, surtout lorsqu'il est rébarbatif d'étudier des faits historiques. Cela fut mon cas. Au collège et au lycée, les faits étudiés me touchaient peu. Or, les découvrir à travers un roman, par des personnages fouillés, dans un décor si bien planté, avec des exemples si bien choisis n'a pas la même dimension. Pour moi, cela a été bien plus marquant, bien plus réel, bien moins froid que l'histoire étudiée de manière assez plate au collège et au lycée.
La peur ancrée en la plupart des habitants de la Russie est bien montrée: on me fait suivre, je suis innocent, mais je fuis, car si je suis arrêté, on me fera avouer ce qu'on voudra; moins j'en sais, mieux je me porte; les enfants n'ont plus d'enfance, mais sont zélés par peur...

En général, même si j'ai aimé un livre, je trouve quelques petits reproches à lui faire. Ici, je n'en vois pas. L'auteur a même su me passionner au point de me faire dépasser mes blocages. En effet, je deviens très sensible, et s'il y a des scènes de torture, ou des scènes qui me choquent par d'autres côtés, je pose le livre, ou je le continue sans pouvoir admettre qu'il peut être bon, aveuglée que je suis par les scènes qui m'ont choquée. Ça a d'ailleurs été le cas pour «Say goodbye», de Lisa Gardner, dont il m'est impossible d'écrire une critique, tant j'ai été traumatisée. Ici, les scènes vont avec l'histoire, et même si elles sont choquantes, inacceptables, et pénibles à lire, elles font partie de cette vie quotidienne que Tom Rob Smith dépeint avec brio.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Frédéric Meaux pour les éditions Audiolib.
Je ne connaissais pas ce comédien avant de l'entendre dans ce livre. Je le trouve très talentueux. Il interprète magistralement ce roman, sachant jouer sans surjouer. J'espère qu'il enregistrera à nouveau des ouvrages.

Acheter « Enfant 44 » en audio sur Amazon

Acheter « Enfant 44 » sur Amazon