Les dames blanches

L'ouvrage:
D'étranges bulles blanches apparaissent un peu partout sur Terre. Elles attirent des enfants de moins de quatre ans. Ils entrent en elles, et on ne les revoit plus. On se rend uite compte qu'il est impossible de les faire exploser ou de les ouvrir...

Critique:
Ce roman m'a beaucoup plu. Certains diront que ce qu'on finit par savoir quant à la présence des bulles est un thème ressassé. Cela ne m'a pas dérangée pour plusieurs raisons. D'abord, c'est préparé tout au long du roman. Ensuite, les romanciers ont beau répéter cette vérité concernant l'humanité, elle n'en prend pas de la graine, donc autant le lui assener jusqu'à ce qu'elle l'écoute. Enfin, là n'est pas le plus important dans ce roman. C'était nécessaire, car il fallait bien que l'auteur explique la présence des bulles, mais pour moi, ce n'est pas la raison principale pour laquelle il faut lire ce roman.

Pierre Bordage explore minutieusement les conséquences de l'apparition d'un phénomène que l'homme ne peut maîtriser, et qui, en plus, est perturbateur. Les bulles «enlèvent» des enfants, et anéantissent les nouvelles (et même les moins récentes, comme le téléphone fixe) technologies. L'homme réagit en tentant de se défendre, d'éradiquer ce phénomène en apparence destructeur. Cela se comprend. Comme l'ont montré d'autres romanciers, on a tendance à vouloir détruire ce qui semble être une menace. En outre, ici, si certains pensent qu'on s'y prend mal, ils ne parviennent pas à trouver comment communiquer avec les bulles (rebaptisées les dames blanches). S'il est logique de vouloir se défendre, si on comprend les premières réactions des hommes, la suite est assez effrayante. L'homme pervertit tout, et il ne dérogera pas à cette règle. Une idée ignoble s'impose afin d'anéantir les dames blanches, et malgré son peu d'efficacité, elle est maintenue justement parce que c'est la seule qui a quelque peu fonctionné. Seulement, elle entraîne des décisions et des lois iniques, des actes barbares... Il sera impossible à un lecteur averti de dire que l'auteur exagère. L'homme s'est déjà rendu coupable de choses de ce genre, comme le font d'ailleurs remarquer certains personnages. C'est en cela que le livre est magistralement pensé: tout ce qui est décrit est vraisemblable.

Certains personnages (Camille, Jason) connaissent une sorte de parcours initiatique. Ils se heurtent à des épreuves, à des souffrances qui les font réfléchir. Ils sont ouverts (surtout Camille), mais se fourvoient, puis reviennent sur leurs erreurs, les analysent. Je ne sais pas comment je réagirais si quelque chose de ce genre arrivait, mais en tant que lectrice extérieure, je suis passée par les mêmes phases que Camille. Il y a quand même eu un moment où j'ai pensé qu'il fallait laisser les bulles où elles étaient sans s'en occuper, et tenter de s'adapter. Certes, cela aurait peut-être été envisagé si les dames blanches n'attiraient pas certains enfants...

Heureusement, Camille et Basile (ceux qui essaient de comprendre) ne ressemblent pas à de doux dingues. Ils n'acceptent pas tout avec résignation. Ils cherchent à comprendre. L'auteur oppose (entre autres) Camille et Catel afin de montrer comment chacun réagit, comment chacun concilie son caractère, son ressenti, sa sensibilité, son adaptation à de terribles situations... Les réactions des uns et des autres sont un bon échantillon de la manière dont la population prendrait les choses.

Par une intrigue et des personnages solides, Pierre Bordage invite son lecteur à réfléchir, à tenter de faire au mieux, de communiquer, d'être plus à l'écoute, de prendre et de donner le bonheur le plus possible. D'autres l'ont fait, mais ce roman m'a davantage parlé que d'autres. D'abord parce que Pierre Bordage assortit cela d'exemples criants de vérité. Ensuite parce que je n'ai pu m'empêcher de comparer certaines réactions avec celles de personnes de mon entourage. L'auteur incite à se montrer plus fort moralement que les personnes bloquées et bornées, à ne pas se résigner à la méchanceté, mais à la combattre intelligemment, sans précipitation, sans se laisser dominer par ceux qui pensent avoir un ascendant. Il invite son lecteur à avoir confiance en lui-même, en ses sensations, à aller à l'essentiel. En tout cas, c'est ce que j'ai ressenti.

Chaque chapitre a pour titre le nom d'un personnage. J'ai trouvé un peu dommage que certains titres soient un peu mal amenés... Bien sûr, la personne à l'honneur est évoquée dans le chapitre à son prénom, mais certains le sont trop peu pour mériter un chapitre. L'auteur n'aurait peut-être pas dû s'imposer un prénom différent par chapitre.

Éditeur: l'Atalante.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Karine Maurer pour la Bibliothèque Sonore Romande.
La lectrice a très bien interprété ce roman. J'avais peur qu'elle soit trop sobre, car la BSR prône (trop à mon goût) la sobriété, ce qui m'a détournée de certains lecteurs qui, pour moi, le sont trop. Karine Maurer a mis de la vie et de la conviction dans son interprétation,sans tomber dans le surjeu. J'ai aimé passer ce moment avec sa voix et sa lecture.
Comme je pinaille toujours, je dirai que je trouve dommage qu'une prononciation à l'anglaise soit devenue presque automatique pour certains prénoms. En effet, je sais que beaucoup prononcent le prénom Jason Djésoeune. Certains trouvent ridicule une prononciation à la française. Pourtant, je pense qu'ici, c'est ce qu'il aurait fallu faire. Jason n'a pas été appelé ainsi à cause des séries télévisées, mais (comme beaucoup de personnages de ce roman) à cause de la référence mythologique. C'est la même chose pour Charon que la lectrice a prononcé comme le prénom anglophone Sharon. Or, ici, c'est la référence à celui qui fait traverser le Styx.

Acheter « Les dames blanches » sur Amazon