Demain, j'aurai vingt ans

L'ouvrage:
Le jeune Michel nous raconte une partie de son enfance congolaise. Ses parents, ses amis, son école, ses découvertes de la vie.

Critique:
Quel plaisir de lire un autre livre d'Alain Mabanckou, et de le découvrir aussi pertinent que «Black bazar»! Je suis toujours admirative et fascinée lorsque des auteurs parviennent à expliquer certaines choses grave avec humour. Là encore, Alain Mabanckou fait cela très bien. Sous prétexte de nous montrer la naïveté d'un enfant, il nous fait partager des réflexions frappées au coin du bon sens. C'est ce que j'appelle une naïveté maîtrisée, voire utilisée. J'ai donc ri tout en me disant qu'il tapait juste là où il le fallait. Comment ne pas pouffer quand il nous explique que les pires insultes, c'est «opium du peuple», et «capitaliste»! On s'en traite à pleine voix, parce qu'on a entendu les adultes en parler, mais sans vraiment savoir ce que cela veut dire.

Dans cet ordre d'idées, j'ai particulièrement aimé la découverte d'une certaine musique par Michel, au moment où son père apporte un radio-cassette à la maison, et que la famille écoute une seule chanson: «Auprès de mon arbre», de Georges Brassens. D'abord, il est quelque peu émouvant de voir l'émerveillement du père et du fils (qui en rajoute un peu). Ensuite, j'ai aimé la façon de l'auteur de mettre face à face deux concepts totalement différents. Michel se demande pourquoi Brassens est si triste de s'être éloigné de son arbre. Pour lui, un arbre, c'est quelque chose qui permet de vivre en donnant des fruits et du bois. Il ne comprend pas qu'on puisse considérer un arbre avec poésie. J'ai beaucoup ri lors de ce questionnement, surtout qu'il revient dans le livre. Cet épisode marque aussi le début du cheminement de la pensée de Michel vers d'autres horizons. Il finira par comprendre les aspirations du héros de la chanson, même si cela reste abstrait pour lui, et par s'intéresser à la poésie, à la littérature, etc. Cet épisode est donc un tournant dans la vie du narrateur.

Que dire de la politique vue par les yeux de Michel?
Le plus percutant est sûrement ce qu'il dit quant au président de son pays: exposant certains faits vrais (comme la multitude de postes ministériels occupés par lui), et le ridiculisant en faisant ressortir avec férocité l'iniquité et la bêtise de la dictature.
Quant au «chat» d'Iran, cela m'a rappelé que quand j'étais moi-même enfant, je comprenais également «chat», et je me demandais comment un chat pouvait avoir le pouvoir dans un pays... ;-)

Sur un ton un peu plus léger, on pourra retenir les disputes picrocholines des parents de Jeremy, qui n'hésitent pas à se donner en spectacle.

Il nous offre d'autres moments plus légers: sa diatribe sur les moustiques, les disputes avec Caroline, les jeux avec Lunès, les inquiétudes de Maximilien. À travers cela, le lecteur découvre une famille et des amis soudés, des personnages hauts en couleur, tous possédant un certain charisme. C'est une société qui oscille entre deux mondes. Le narrateur montre cela très bien par de multiples exemples. Il nous rappelle que tout est une question de points de vue.
Quant à son amour pour son père, il est évoqué de manière lumineuse.

Il y a aussi des moments plus graves, des scènes dont l'humour n'atténuerait pas la dureté. Par exemple, le fait que Pauline ne puisse pas avoir d'autres enfants. J'avoue que j'ai trouvé dommage qu'elle se soit préoccupée de cela au point de presque gâcher sa vie et celle de Michel. J'ai d'ailleurs trouvé l'histoire de la clé assez terrible et noire. Elle montre tout l'amour de Michel pour sa mère, mais aussi l'incompréhension des amis du garçonnet qui rejettent la faute sur lui.
J'ai apprécié la discussion entre Roger et elle quant à l'avortement. Je comprenais les arguments des deux. Si, pour moi, le point de vue de Pauline n'est pas défendable, les raisons qu'elle a de penser ainsi le sont.

Le style de ce roman m'a également plu. Il est d'ailleurs adapté à une lecture à voix haute: c'est un style oral. Cela rend le livre plus vivant, et rapproche le lecteur de la façon de penser de l'enfant, mais aussi de son monde. En effet, ce style, c'est celui du conteur, du griot. Certaines choses sont répétées parce qu'elles sont importantes dans la vie de Michel, mais aussi parce que cela se fait dans les contes oraux. Ce sont des repères pour le griot qui apprenait les contes.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Alain Mabanckou pour les éditions Gallimard.
J'ai été surprise que ce livre ait été lu par son auteur, parce que dans un entretien à propos de «Black bazar», il disait comme il aimait la façon de lire de Paul Borne (qui enregistra «Black bazar»). Je pensais donc qu'il demanderait que ce comédien se charge d'enregistrer «Demain, j'aurai vingt ans». J'ai, de toute façon, été contente d'entendre la voix de l'auteur sur son roman. J'ai aimé sa lecture fluide et claire. J'ai apprécié qu'il mette le ton, et s'enflamme parfois, pour certaines scènes. D'habitude, je n'aime pas trop cela, mais ici, il m'a semblé que l'auteur rendait une atmosphère.

Je n'apprécie pas le changement d'acoustique entre les passages narrés et les dialogues. J'ai l'impression que l'éditeur prend le lecteur pour un abruti en balisant trop le texte, et je n'aime pas la différence de son. Ici, c'est assez bien fait, car c'est subtil. Cela ne veut pas dire que j'ai trouvé ça bien, disons que je l'ai mieux supporté. ;-)

J'ai aimé certains effets sonores. Par exemple, à un moment, Lunès appelle Michel de loin, et on entend sa réplique criée comme si l'auteur c'était éloignée pour le faire.
Idem pour les fois où certains personnages coupent la parole à d'autres. On entend la superposition de la fin de la réplique et du début de l'autre. Je trouve ça bien, car cela renforce le réalisme.

Acheter «Demain, j'aurai vingt ans » sur Amazon

Acheter « Demain, j'aurai vingt ans » en audio sur Amazon