Rêves de garçons

L'ouvrage:
Cet été-là, Christie le passe dans un camp de pom-pom girls. Un jour, lasses du quotidien de la colonie, Desree, une autre Christie et elle s'en vont en douce pour l'après-midi. Leur idée est d'aller se baigner dans le lac des amants. Sur le trajet, elles croisent un vieux break à bord duquel se trouvent des garçons. Elles sont loin de soupçonner l'impact de cette rencontre.

Critique:
Là encore, Laura Kasischke s'y entend pour distiller une ambiance particulière. Ici, elle est à la fois tendue et insouciante. On retrouve un parfum de gothique: des choses effrayantes (inventées, rêvées ou non) se passent la nuit. Christie évoque certaines peurs d'enfance qui sont également nocturnes. Enfin, sa grand-mère craignait le peuple de l'ombre.
D'autre part, l'héroïne mêle, au récit de cet été-là, des anecdotes de son passé qui font que le lecteur apprend à la connaître ainsi que son amie Desree. La narratrice est vue par les autres comme quelqu'un de gentil. En effet, elle est souriante, elle ne supporte pas l'évocation même d'une dissection, semble serviable... Cependant, on découvre vite que sa peur morbide de tout ce qui a trait à la mort de vient pas d'une empathie quelconque. Elle ne supporte pas l'idée de devoir voir du sang ou autre chose de ce genre, mais n'a aucune compassion pour celui qui souffre. Quant à son sourire de petite fille parfaite, il est mécanique.
Si Desree est tout aussi détestable, si elle le cache bien par de l'hypocrisie, elle est tout de même plus facile à cerner pour ceux qui l'entourent.
C'est ainsi que Laura Kasischke s'applique à démonter les rouages de cette société d'adolescents. De manière implacable, usant d'exemples et de mots percutants, elle montre jusqu'où vont l'artifice, l'égoïsme, l'indifférence. Même lorsqu'il semble y avoir de l'amitié, les relations sont fausses. En effet, Christie et Desree sont très amies, mais cela ne transparaît pas vraiment. Elles n'ont pas souvent l'air amical l'une envers l'autre, sauf peut-être lors de l'épisode du short taché. Par ailleurs, elles n'aiment pas l'autre Christie, mais l'emmènent lors de leur excursion.
De plus, elles sont assez superficielles pour se monter la tête sans savoir. Elles appliquent à mauvais escient le conseil comme quoi il ne faut pas frayer avec des inconnus.

Là encore, je pense que les retours en arrière sont bien utilisés. Je n'aime pas cette structure, mais ici, elle donne de la force au roman. Cela donne, bien sûr, une impression de fouillis, mais cela renforce cette tension, créée par petites touches, par de petites phrases ou des épisodes qui, isolés, n'auraient peut-être pas l'air si terribles. De plus, Christie raconte tout cela d'une manière presque détachée. Bien entendu, lorsqu'elle évoque une chose peu reluisante qu'elle a faite, elle se trouve des excuses, des justifications qui sont parfaitement valables à ses yeux, et assure que tout le monde agirait comme elle.

En outre, agrémenter son histoire de souvenirs épars permet à Christie de retarder le récit des faits qui sont le point culminant de l'intrigue. Tout au long du roman, le lecteur est préparé par ce qu'il devine de la personnalité de la narratrice. Je n'ai donc pas été surprise de lire comment Christie et les autres avaient réagi lorsque leurs actes ont eu une portée bien plus grande que les mauvaises actions appartenant au passé de l'héroïne.

La toute fin peut paraître spectaculaire. Pourtant, elle est préparée, surtout lorsque Christie raconte qu'elle a toujours été persuadée que la mort, c'était pour les autres. Si certains tentent de ressentir de l'empathie tout en sachant qu'ils ne pourront jamais totalement comprendre une douleur qu'ils n'ont pas vécue, Christie est trop confinée en elle-même pour en être capable. C'est là que la toute fin prend sens. Elle aurait été bien moins percutante si la narratrice n'avait pas eu cette personnalité.

Éditeur: Christian Bourgois.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Marie-Laurence Lévesque pour l'INCA

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