Certaines n'avaient jamais vu la mer

L'ouvrage:
Elles quittent leur Japon natal pour aller se marier en Amérique avec des hommes qu'elles ne connaissent que par lettres. Chacune a ses raisons. Elles espèrent toutes trouver un pays de Cocagne. Elles ont également peur de l'inconnu vers lequel elles se dirigent. Certaines d'entre elles voient la mer pour la première fois sur le bateau qui les emmène là-bas.

Critique:
À l'instar de «Quand l'empereur était un dieu», ce livre est à mi-chemin entre le roman historique et le documentaire. Avec précision, méticulosité, en un style incisif et dépouillé, Julie Otsuka évoque le destin de ces femmes. Elle n'hésite pas à manier l'anaphore, martelant ainsi le lecteur des actes marquants que firent ou que subirent ces femmes. Elle utilise le «nous» collectif, sans cependant anonymiser totalement ses héroïnes. Ce «nous» raconte une multitude de façons dont les choses se passent pour ces femmes. Le «nous» raconte comment certaines travaillèrent aux champs, d'autres en ville, comment chacune eut des enfants, comment ils grandirent. Chaque chapitre évoque un thème. Ils sont chronologiques, mais parfois, il y a de petites incursions dans le futur, comme par exemple, l'anecdote de la femme qui regrettera toute sa vie de n'avoir pas suivi celui qu'elle aimait.

Certains titres de chapitres sont comme des coups de poing. Le premier, par exemple, est très ironique: «Bienvenue, mesdemoiselles japonaises». Les arrivantes se rendent vite compte que l'Amérique est loin d'être un pays d'abondance pour qui est démuni. D'autre part, les maris ne sont pas vraiment ce à quoi elles s'attendaient.
La simplicité de certains titres («Naissances», «Les enfants») s'accorde au style du roman. Julie Otsuka ne s'embarrasse pas de fioritures, elle dit les choses dans leur simplicité, parfois cruelle, parfois heureuse, parfois triste... Certaines ne s'adapteront jamais, n'apprenant jamais à parler anglais. L'une abandonnera tout de suite son prénom japonais au profit de Charlotte, et pourtant, elle disparaîtra, comme les autres...
J'ai trouvé un peu dommage que presque tous ces destins aient été malheureux, ou du moins, qu'aucun n'ait été lumineux, sauf peut-être ceux de celles qui furent rachetées, et encore, nous les perdons de vue après cela. Bien sûr, je comprends le pessimisme de l'auteur étant donnée la situation de départ.

Les deux derniers chapitres évoquent le thème principal de «Quand l'empereur était un dieu», à savoir la façon dont les japonais furent traités aux États-Unis pendant la seconde guerre mondiale. Ici, les deux titres laissent une forte impression: «Traîtres», «Disparition». En un seul mot par titre, l'auteur assène un coup de massue à son lecteur. C'est au moment de leur départ que les japonais perdent leur anonymat. Des noms sont cités, montrant par là qu'il s'agit d'humains qu'on dépossède de leurs biens, voire de leur humanité pour des raisons politiques.

Encore une fois, Julie Otsuka signe un roman qui dit les choses sans complaisance, sans pathos, qui marquera les lecteurs par sa véracité, par la facilité avec laquelle l'homme peut détruire son semblable pour des raisons qui n'ont pas lieu d'être.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Irène Jacob. Ce livre m'a été offert par les éditions Audiolib.
Irène Jacob a su rendre le style de l'auteur. Son ton est le plus souvent neutre avec la dose d'émotion nécessaire pour immerger le lecteur. Elle n'en fait jamais trop. Sa lecture ne s'est pas alourdie lors des anaphores: elle a su les faire passer comme il le fallait pour qu'elles soient remarquées mais pas gênantes.
J'ai trouvé regrettable qu'elle ait pris un soi-disant accent américain pour le personnage de Charles, et qu'elle prononce son prénom Tcharlze.

Acheter « Certaines n'avaient jamais vu la mer » sur Amazon

Acheter « Certaines n'avaient jamais vu la mer » en audio sur Amazon