Lecteur : Hons Nathalie

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lundi, 4 juillet 2011

La couleur des sentiments, de Kathryn Stockett.

La couleur des sentiments

L'ouvrage:
Jackson, Mississippi, 1962.
Eugénia Phelan, dite Skeeter, a fini ses études. Elle vit chez ses parents. Elle voudrait être journaliste, alors que ses parents rêvent de la voir épouser un beau parti. Elle est membre d'un club, dirigé par sa meilleure amie, Hilly Holbrouck. Lorsqu'elle se rend chez ses amies, elle croise leurs domestiques noirs. Elle désapprouve silencieusement la manière dont certains sont parfois traités devant elle.
Un jour, après des encouragements de la part d'une éditrice, lui vient l'idée d'entendre le point de vue des domestiques, et d'en faire un livre. Pourquoi les bonnes noires ne témoigneraient-elles pas sur ce que c'est de travailler pour les blancs?

Critique:
Kathryn Stockett offre un roman plein de sensibilité, d'humanité, de délicatesse. C'est une fiction, mais tout ce qu'elle y raconte a pu se produire, et des situations similaires ont sûrement existé.
Elle nous dit le silence forcé que les noirs observent comme un code duquel il est impossible de s'écarter, car sinon, les conséquences pour eux seraient terribles. Elle nous dit la résignation qu'ils sont obligés d'adopter, et contre laquelle certains se battent par de petites révoltes. C'est Aibileen qui explique le mieux pourquoi il est plus simple de se taire. Mais la romancière évoque aussi l'amour inconditionnel qui existe entre ceux pour qui les limites fixées par les hommes n'ont pas lieu d'être. Elle explique aussi que certains acceptaient ces limites parce qu'ils avaient toujours vécu avec, et n'avaient pas pris le temps de réfléchir à ce qu'elles voulaient vraiment dire. Malheureusement, beaucoup agissent de telle manière parce que cela se fait, parce que le voisin fait comme ça. La société est pleine de moutons. J'adore la remarque d'un personnage qui assure que les noirs sont vecteurs de maladies dont les blancs ne peuvent pas guérir parce qu'ils n'ont pas les mêmes défenses immunitaires. Ce personnage milite pour des toilettes séparées, expliquant qu'il faut également protéger les noirs des maladies des blancs, et conclut par: «Il y a beaucoup de racistes, dans cette ville.».
Bref, dans son histoire, qui mêle habilement la vie sociale d'une ville à l'Histoire, Kathryn Stockett ne parle que de nuances. Elle analyse les comportements, les situations, et ses personnages y réagissent différemment. Rien n'est (si j'ose dire), tout blanc, ou tout noir.

Les personnages imaginés par l'auteur sont tous très forts. D'après la note qu'elle écrit à la fin, le lecteur pourra la retrouver en certains d'entre eux.
Minny est le personnage le plus loufoque, le plus vrai, le plus altruiste du roman. C'est elle qui provoquera le plus d'émotions: rire, attendrissement, admiration, exaspération. J'aime beaucoup la façon dont son combat intérieur est illustré: elle se rend aux entretiens, mais passe beaucoup de temps à pester, et à se montrer de méchante humeur.
Aibileen est également un beau portrait de femme. Elle est souvent entre deux eaux: sa tête lui commande de laisser dire, et son coeur lui dit de se faire entendre. C'est une espèce de force tranquille, une sage. J'aime beaucoup ce qu'elle dit quant aux limites qui, en fait, n'existent pas. Et que dire de la pertinence de ses histoires secrètes? Histoires saupoudrées d'une dose d'humour, comme celle de Martien Luther King. Aibileen parsème son récit de phrases bien pensées, percutantes, qu'elle a aprrises à l'école de la vie.
L'auteur a réussi un pari risqué: créer un personnage auquel on s'attachera malgré sa permanente absence. Je veux parler de Constantine. À travers elle, la romancière évoque d'autres thèmes, dont celui des sangs mêlés. Ce pan de l'intrigue montre encore mieux que tout ce que répète Aibileen à Mae Mobley, que la couleur ne fait pas d'une personne ce qu'elle est. J'avoue avoir jubilé en lisant ce qu'avait fait Lulabelle. Je pense que son parcours (ou du moins, celui de quelqu'un comme elle), pourrait faire l'objet d'un roman.

Skeeter est attachante, parce que le lecteur peut suivre son cheminement. Si, au départ, elle était agacée et avait honte de la manière dont ses amis traitaient leurs domestiques, elle apprend de son expérience. Elle découvre qu'elle ne savait pas le quart de ce qui se passait, et absorbe tout cela pour en être plus forte, plus mûre. Ce qu'elle vit lui donne davantage de courage pour faire les bons choix. Bien sûr, au début, on sent que c'est quelqu'un qui réfléchit, qui ne lâchera pas ses rêves, mais elle ne s'y serait pas tant accrochée s'il n'y avait pas eu toute cette histoire. Elle est un espoir, une passerelle, et elle finit par découvrir qu'elle n'est pas la seule. C'est également à travers ce personnage que s'exprime une autre forme de rejet. Skeeter subit l'ostracisme de cette société soi-disant bien pensante, bien propre, bien trop policée, inventant des barrières, et croyant détenir le savoir universel, uniquement parce qu'elle pense différemment, et ose l'exprimer.
Il est amusant de voir comme son prénom et son surnom illustrent bien ses deux facettes. Eugénia, c'est celle qui appartient à cette société superficielle. Seule, la mère de Skeeter utilise ce prénom, et c'est celle qui souhaite le plus que la jeune fille s'insère dans ce carcan fait de faux semblants. Skeeter, c'est plus simple, plus doux, et absolument pas guindé. C'est comme ça que l'appelle la plupart des gens, et c'est cette facette qui est la plus présente.

Célia est également victime de cet ostracisme, mais parce qu'elle a osé s'opposer à la reine d'un microcosme, même involontairement, contrevenant ainsi à certaines règles non-écrites. Son obstination à vouloir entrer dans le cercle des femmes de Jackson est ridicule. Elle montre que Célia, dans son obsession de l'intégration, ne voit pas l'essentiel. On peut espérer qu'elle évoluera. Je me suis demandé ce que son mari lui trouvait tant elle est effacée et maladroite, tant elle semble écervelée.
Bref, la société d'une petite ville américaine d'alors est très bien représentée. Il y aurait encore beaucoup de choses à dire, notamment sur les parents de Skeeter...

Hilly représente plus que les autres cette société: superficielle, capricieuse, sûre d'elle, enfermée dans ses mondanités et dans ses raisonnements stupides. Elle n'a rien d'aimable. Cependant, on ne peut pas taxer l'auteur d'invraisemblance. Je suis convaincue que des personnages comme elle existent bel et bien.
Elizabeth Leefolt est une bécasse. Elle fera plutôt l'objet de la moquerie du lecteur.

Malgré l'épaisseur de ce roman, il ne souffre d'aucun temps mort. J'en ai un peu voulu à l'auteur de retarder la révélation de l'histoire de Constantine et de celle de ce que Minny a fait à Hilly, mais l'attente s'explique par tout ce que la première implique. Quant à la seconde, elle n'en sera que plus... savoureuse!!!
Une autre qualité de ce roman est sa polyphonie.
La façon dont ces femmes courageuses prennent les choses en main en espérant les faire avancer n'est pas sans rappeler la résistance. Comment ne pas admirer ce groupe de femmes qui savent très bien ce qui peut leur arriver, et qui, jour après jour, agissent dans l'ombre, afin de faire triompher la vérité?

Ce roman reste très actuel. En effet, si ce pan de l'histoire semble lointain, si la loi fait en sorte que les humains soient égaux en droits, les mentalités n'ont malheureusement pas tellement changé.

Remarque annexe:
Lorsque les personnages évoquent «Autant en emporte le vent», ils parlent de l'esclave préférée de Scarlett en l'appelant Mamie. Or, dans la traduction d'«Autant en emporte le vent», c'est Mama. N'ayant pas lu le livre en version originale, je ne sais pas quelle traduction est la plus juste.

Note: On parle beaucoup de ce roman, et il le mérite. Néanmoins, je ne peux m'empêcher de me demander pourquoi on n'a pas tant parlé d'«Aurora, Kentucky», de Carolyn D. Wall, qui évoque également le thème central de «La couleur des sentiments», même si l'histoire se passe trente ans plus tôt. Je me désole que le roman de Carolyn D. Wall n'ait pas suscité autant de bruit que «La couleur des sentiments», car il le mérite largement autant, voire davantage!

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée pour les éditions Audiolib.
La distribution est la suivante:
Aibileen: Nathalie Hons
Minny: Cachou Kirsch
Skeeter: Nathalie Hugo
Les chapitres narrés à la troisième personne et les mots de l'auteur sont lus par Valérie Lemaître.

J'ai été agréablement surprise par l'interprétation de Nathalie Hons. Elle ne m'avait pas convaincue dans «Rose», mais ici, elle entre parfaitement dans la peau d'Aibileen. Elle n'a absolument pas cabotiné. Son interprétation juste a fait que j'ai pu m'imaginer le personnage. De plus, la comédienne n'en a pas trop fait lorsqu'elle a modifié sa voix pour les rôles de Mae Mobley, de miss Leafolt, etc.
J'aimais déjà le jeu de Cachou Kirsch. Elle n'a pas démérité ici. Grâce à elle, j'ai également imaginé Minny et Célia. J'espère retrouver sa voix douce et claire, et son jeu très naturel dans beaucoup d'autres productions audio!
J'avais été déçue par Nathalie Hugo dans «Quand souffle le vent du Nord». Ici, son jeu est bien meilleur. Elle fait très bien la snobe imbue d'elle-même, enfermée dans un monde d'apparat. Sa voix est agréable, son jeu est convenable. Néanmoins, il n'est pas aussi bon que ceux des autres, à mon avis. Comme je l'ai trouvée plus à l'aise que dans «Quand souffle le vent du Nord», on peut penser que la prochaine fois, elle aura encore progressé. Petit détail: je ne sais pas comment s'écrit le nom de l'éditrice, mais comme elle est juive, je dirais que ça s'écrit Stein. Nathalie Hugo le prononce Staïne, alors que c'est Chtaïne. Si cela ne s'écrit pas Stein, ma remarque est nulle et non-avenue. ;-)
Valérie Lemaître a peu lu, et n'a pas beaucoup eu l'occasion de «jouer». J'ai apprécié sa voix et son interprétation. Je trouve quand même dommage que l'éditeur ait choisi deux comédiennes dont le style de voix est si proche pour le même livre. Je veux parler de Nathalie Hons et Valérie Lemaître. Si on ne les connaît pas bien, on peut les confondre.

J'ai noté un changement. D'habitude, lorsqu'un livre produit par Audiolib est lu à plusieurs voix, chaque lecteur annonce son propre nom. Je trouvais cela sympathique et original, car si les voix étaient assez différentes, on pouvait savoir qui était qui. En effet, l'éditeur ne mentionne jamais quelle voix fait quel personnage. D'habitude, ce n'est pas gênant, mais ici, cela peut l'être, car il y a quatre femmes. Je savais quelle voix appartenait à quelle comédienne, car j'avais déjà entendu trois d'entre elles.

Il y a beaucoup trop de musique! Entre les pistes (qui ne sont pas si longues), mais aussi au milieu des pistes. La musique n'est pas désagréable, mais pour moi, elle est beaucoup trop présente.

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mercredi, 16 mars 2011

Rose, de Tatiana de Rosnay.

Rose

L'ouvrage:
Paris, fin des années 1860.
Le préfet veut moderniser la ville. Mais cela passe par la destruction de maisons, dont celle de Rose Baselet. Cette veuve de presque soixante ans ne veut pas que l'habitation qui abrite ses souvenirs et ceux de la famille de son mari soit détruite. Elle se battra.
C'est à son mari défunt, Armand, qu'elle raconte son combat dans une sorte de journal intime. Elle en profite pour lui confier des choses sur elle qu'il n'a jamais sues.

Critique:
Ayant été envoûtée par «Moka», «Boomerang», et «Le voisin», j'attendais peut-être trop de Tatiana de Rosnay. Si «Rose» est un livre sympathique, je n'ai pas retrouvé la magie des trois livres sus-cités. À certains moments, je me suis même crue dans un roman de Christian Signol, ce qui, à mes yeux, n'est pas vraiment un compliment.

Pourtant, l'auteur plante bien le décor. Elle parsème intelligemment son roman d'anecdotes touchant à la modernisation de Paris. Le lecteur se retrouvera transporté dans la ville, auprès de ses habitants, et ne restera pas indifférent à la détresse de Rose et à celle de ses concitoyens. D'autant que les deux points de vue sont bien présentés et expliqués. Il est vrai que la ville avait besoin de modernisation, ne serait-ce, comme le dit Alexandrine, que pour des questions d'hygiène. Mais comment blâmer les gens comme Rose qui perdront leurs repères? Ces gens trop attachés à ce qu'ils ont toujours connu, ne voyant pas la nécessité de tels changements, se sentant dépossédés, sacrifiés par des personnes qui ne prennent même pas la peine de les écouter.
J'ai apprécié la lettre que Rose envoie au préfet. Elle n'est ni pleurnicharde, ni revendicatrice, elle est sans acrimonie. Elle demande juste qu'on prenne ses arguments en compte. Rose fait partie des dommages collatéraux...

Quant au passé de notre héroïne, l'auteur ne nous présente pas une famille caricaturale, puisque les relations entre Rose et sa belle-mère sont excellentes, alors que Rose et sa fille ne se comprennent pas. En outre, il est plaisant de lire qu'un amour sincère et inaltérable exista entre les deux époux. J'en ai assez de lire des romans où les couples mariés ne s'entendent pas.
L'auteur a également créé des personnages attachants, comme Alexandrine (qui est ouverte, a un esprit critique, et se fiche du regard des autres), Armand, et même Violette. À ce sujet, le lecteur cerne bien que rien n'est manichéen, mais peut-être le personnage de Violette aurait-il pu être davantage approfondi.
J'ai retrouvé quelques échos de ce qui a fait le charme de certains romans de Tatiana de Rosnay, notamment en Alexandrine et Gilbert.

Il y a certains moments sympathiques, comme des parenthèses entre les drames de la vie: l'amitié entre Rose et ses «locataires», le goût tardif de notre héroïne pour la lecture...

Malgré cela, je n'ai pas été immergée, comme ce fut le cas pour d'autres romans de cet auteur.
D'abord, elle navigue entre le présent et le passé de Rose. C'est normal. D'une manière générale, je n'aime pas trop les retours en arrière. Ici, ce qui m'a réellement gênée, c'est qu'ils ne sont pas chronologiques. Rose parle d'un moment de sa vie, puis d'un moment antérieur, puis d'un moment ultérieur, puis d'un autre, antérieur au premier... Cette espèce de yoyo, donnant un effet décousu au récit, m'a agacée. On peut voir ça comme un puzzle que le lecteur se plairait à reconstruire. On y arrive d'ailleurs très bien. Il est même plus intéressant d'avoir certaines révélations plus tard. Il n'en reste pas moins que cette structure m'a déplu.
Elle engendre un autre inconvénient: Rose parle de quelque chose, puis ensuite, elle raconte cette chose. Cela donne un effet de lenteur, car le lecteur sait déjà ce qui s'est passé.
En outre, il est assez difficile de rendre vivants des faits écrits après coup. Dans les retours en arrière, il y a peu de dialogues, l'héroïne a davantage d'épaisseur que les autres personnages...

Quant au cauchemar récurrent de notre héroïne, le lecteur sait très vite qu'il est dû à un événement traumatisant qui lui est arrivé. Comme elle ne peut se résoudre à le raconter qu'à la fin, et qu'elle y fait allusion tout au long du roman, cela provoque également un effet de lenteur.
Il est également dommage que le lecteur connaisse la fin très rapidement. Il ne peut en être sûr à 100%, mais il sait, au fond, que l'héroïne ne changera pas sa ligne de conduite. Même ce qui se passe au tout dernier moment ne m'a pas vraiment surprise.

J'avoue avoir été agacée par l'amour inconditionnel que l'héroïne éprouve pour son fils, ce qui, elle le reconnaît elle-même, contribuera sûrement à l'éloigner de sa fille.

Remarque annexe:
Parmi les voisins de Rose, on trouve (si j'ai bien entendu), les Barou... J'aime bien ce clin d'oeil de l'auteur

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Nathalie Hons.
Ce livre m'a été offert par les éditions Audiolib. Il sort en audio aujourd'hui, le 16 mars.

Je ne peux pas dire que la lectrice ait mal interprété ce roman, mais j'ai trouvé qu'elle en faisait trop. Peut-être cela a-t-il contribué au fait que je suis restée plus distante que lorsque j'ai lu d'autres romans de Tatiana de Rosnay.
Quant à la musique, elle est trop présente. (Mais c'est l'avis d'une personne peu favorable à la musique dans les ouvrages audio.)
À certains moments, les protagonistes écrivent des lettres. À l'instant où la lectrice prononce la signature de la lettre, on entend un bruit de signature tracée. Je trouve cela peu pertinent: il me semble que soit on devrait entendre la personne écrire tout au long de la lettre (ce qui risque d'être vite lassant pour l'auditeur), soit on ne devrait rien entendre du tout.

Je trouve dommage qu'il n'y ais pas d'entretien avec l'auteur en fin d'ouvrage. Il y en a peut-être eu un dans «Elle s'appelait Sarah» (je ne sais pas, je ne l'ai pas lu). Si c'est le cas, à moi de me procurer l'ouvrage afin d'écouter l'entretien.
Néanmoins, il aurait été intéressant que l'auteur évoque «Rose» pour les auditeurs.

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