Lecteur : Grillet Anne

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jeudi, 2 juin 2011

L'adieu à la femme sauvage, d'Henri Coulonges.

L'adieu à la femme sauvage

L'ouvrage:
Allemagne, février 1945.
Johanna et son amie, Hella, assistent à la représentation d'un cirque. C'est alors que la ville est bombardée. C'est la débandade.

Critique:
À l'heure où beaucoup d'écrivains usent et abusent de ce sujet douloureux qu'est la seconde guerre mondiale, il est bon de lire un livre pas très récent, évoquant ce sujet à travers les yeux de personnages comme une enfant, une femme blessée, etc.
L'auteur aborde avec justesse et sensibilité certains thèmes assez difficiles. Franz explique à Johanna que si l'Allemagne a été bombardée, c'est la faute des nazis. Franz est radical en disant que c'est la faute des allemands. D'autres, comme Miléna, savent prendre du recul. Quant à Martha, elle déteste Johanna parce qu'elle est allemande, et lui met tous les crimes nazis sur le dos. Apparemment, les sentiments de Martha sont plus complexes, plus inavouables, comme le subodore Miléna...
Quoi qu'il en soit, les personnages sont forts, et intéressants, ont quelque chose à dire, qu'on les apprécie ou non.

Justement, je n'ai pas réussi à apprécier Léni. D'abord à cause de sa préférence marquée pour l'une de ses filles. Cela fait qu'elle s'enferme dans ses souvenirs... ou plutôt dans son refus de se souvenir.
Ensuite, c'est une mère, c'est à elle d'assumer le rôle de la personne protectrice vis-à-vis de Johanna. Pourtant, elle n'en a pas la force. J'ai trouvé cela égoïste de sa part. Bien sûr, elle ne le fait pas exprès, mais elle n'a pas su aller puiser les ressources qui auraient fait d'elle une mère sur qui Johanna aurait pu s'appuyer.

Johanna est fascinante. En peu de temps, elle est forcée de grandir, à douze ans et demi. Henri Coulonges brosse le portrait d'une fillette admirable, dont les colères renforcent l'humanité et le réalisme. L'enfant qu'elle est encore ressurgit quand elle est avec le professeur ami de son père. Mais là encore, elle sait analyser ce qui lui arrive. Elle n'est plus la petite fille insouciante et vite effrayée du premier chapitre. Le livre est le parcours initiatique de cette enfant, son apprentissage, comme en accéléré, de la vie.
À ce propos, la nuit où Johanna erre dans la rue, avant qu'elle ne retrouve sa mère, est, pour moi, la partie la plus réussie du roman. L'ambiance est très bien rendue, ainsi que les sentiments de Johanna. Le lecteur voit déjà la grande force morale de la fillette.
En outre, on a l'impression d'être au milieu d'un immense «bal masqué»: une foule d'anonymes se côtoie, ces inconnus se perdent, se rencontrent...

Si les derniers actes de Johanna sont en accord avec sa personnalité, j'avoue ne pas être d'accord avec l'événement, créé par l'auteur, qui la pousse à cela. Il aurait pu choisir une autre fin: le roman n'en aurait pas été moins vraisemblable. Je l'aurais préférée, mais pas seulement parce que j'aime tel ou tel genre de fin. Non, mais parce qu'elle n'aurait pas détonné. Cette fin a gâché ma lecture. Je pense que l'auteur l'a imaginée ainsi pour accentuer l'amertume du lecteur... mais elle ne me convient pas.

Éditeur: Stock.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Anne Grillet pour la Bibliothèque Braille Romande.
J'apprécie beaucoup Anne Grillet qui parvient à mettre l'intonation appropriée sans trop en faire. C'est assez impressionnant lorsqu'un personnage hurle, par exemple, et que, sans crier, Anne Grillet fait passer le désarroi (ou la douleur, ou autre) du protagoniste.

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mercredi, 1 septembre 2010

L'argent des autres, d'Émile Gaboriau.

L'argent des autres

L'ouvrage:
Vincent Favoral est caissier dans une banque. Il fait mener une vie austère à sa femme et à ses enfants.
Un soir, alors que la famille est sur le point de dîner, le patron et ami de Vincent, le baron de Taller, vient demander un entretien immédiat avec lui. Après cela, Vincent annonce à sa famille qu'il a commis une grave faute, mais n'est pas le seul coupable. Sa famille et ses amis, présents, l'aident à fuir alors que la police vient l'arrêter.

Critique:
Voilà un roman contenant tous les ingrédients du roman-feuilleton, voire un peu larmoyant, de l'époque. Il me fait un peu penser à «Les deux orphelines».
Ici, on trouve moult digressions et longueurs: retours en arrière, personnages racontant leur histoire, stratégies élaborées pour arriver à ses fins, machinations machiavéliques, histoires d'amour passionnées dès le premier regard... C'est un roman policier, mais l'intrigue policière est agrémentée d'intrigues secondaires.
L'auteur nous fait croire que certains personnages sont détestables, puis nous racontent leur histoire, et nous découvrons qu'en fait, ils sont très bien. C'est le cas de mademoiselle Lucienne.
La façon dont Gilberte et Marius communiquent, au début, et comprennent que chacun s'adresse à l'autre est très grosse.
Les personnages sont manichéens: les «gentils» le sont extrêmement, et les «méchants» ne sont pas complexes: ils sont égoïstes, avides d'argent...
Comme par hasard, toutes les intrigues finissent par se croiser, les personnages se découvrent des liens de parenté, ou s'aperçoivent que tel personnage tient une place prépondérante dans leur histoire.

Le roman m'a plu, car il faut le recontextualiser pour l'apprécier. Écrit par un auteur du vingt-et-unième siècle, il m'aurait été désagréable. Ici, les «défauts» que j'ai cités m'ont plutôt fait sourire, car j'imaginais le lecteur de l'époque, suspendu à la plume d'Émile Gaboriau.
De plus, les ficelles sont si grosses (les digressions, le manichéisme, les intrigues qui se recoupent, etc), qu'on les voit venir, et qu'on se prend au jeu. Par exemple, j'ai essayé de deviner les liens entre tel et tel personnage.
En outre, cela fait plaisir, parfois, de se plonger dans un roman de ce genre.
Et puis, l'histoire est très bien écrite: pas d'erreurs de syntaxe, une langue châtiée, mots bien choisis, vocabulaire étendu... de ce point de vue, ce fut un régal!
Enfin, le lecteur, emporté par le style et l'intrigue, prend part à l'histoire, et espère bien que le bien triomphera. Et puis, même si les personnages sont manichéens, l'un d'eux force l'admiration. Il s'agit de Gilberte. Elle n'est pas une petite poupée en sucre, bêtasse et affectée, comme on l'exige de certaines filles de son époque. Elle est pugnace, tient tête à l'autorité paternelle, et a des valeurs morales.

Bref, un livre divertissant, qu'on lira avec plaisir et en souriant un peu en n'oubliant pas de le remettre dans son époque.

Éditeur: Alteredit.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Anne Grillet pour la Bibliothèque Braille Romande.

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lundi, 28 décembre 2009

El Bronx, de Jérôme Charyn.

El Bronx

L'ouvrage:
Isaac est maire de New York. Il combat la corruption et la misère. Il a fondé une association (Merlin) spécialement pour les enfants. Il a déjà réussi à remettre certains garnements dans le droit chemin.

A présent, il souhaite intégrer un enfant précis aux merlinois. Il s'agit d'Aliocha, douze ans. Le garçon fait partie du gang des Bouffons, dirigé par son frère de dix-neuf ans, Paul, qui est actuellement en prison. La spécialité d'Aliocha, c'est la peinture. Il se charge de décorer les murs de la ville avec les épitaphes qu'on lui commande pour des frères de gang.

Critique:
L'auteur décrit ici un univers dans lequel on a peur de pénétrer: l'univers des gangs, de leurs règles, des policiers corrompus, des hommes haut placés avides de pouvoir, des riches qui pensent pouvoir tout acheter... En général, je n'aime pas la description d'un tel univers. Mais Jérôme Charyn ne se consente pas d'aligner les clichés et la violence. Ses personnages ne sont pas uniquement des brutes épaisses qui ne réfléchissent qu'avec leurs poings, et dont le maître mot est «vengeance». Non!
Le personnage de David, par exemple, n'est pas seulement un chef de gang. C'est un passionné d'avions. Le fait qu'il ait une passion le rend plus humain.
Aliocha force l'admiration. C'est un garçon que la vie a poussé à grandir très vite, et il ne tourne pas mal, comme on pourrait le croire d'un enfant livré à lui-même. Il a une conscience, du savoir-vivre, etc.

En outre, l'auteur créé des situations terribles, mais amusantes à la fois. Par exemple, la première fois qu'Aliocha est contraint de se rendre chez Isaac, le lecteur sourit. D'abord parce qu'Aliocha y va à reculons et en pestant, et ensuite parce qu'on assiste à la rencontre de deux mondes, rencontre à laquelle l'auteur nous a préparés depuis le début. C'est aussi un peu cliché, mais on excuse l'auteur, car l'histoire qui naît de cette rencontre est plaisante à lire. En plus, il évite le cliché du garçon des rues et de la fille de riches, égoïste qui ne connaît que les joies de la vie. En effet, Marianna n'est pas du tout un personnage cliché.

L'histoire de Fantomas a le même effet: l'auteur nous l'annonce de manière à nous effrayer, puis il détruit cette peur par la suite, ce qui fait qu'on en rit.

D'après ce que j'ai compris en lisant les titres des romans du même auteur, ce livre ne serait pas le premier où apparaît Isaac. Si vous en savez plus, n'hésitez pas à me le dire.

Éditeur: Mercure de France.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Anne Grillet pour la Bibliothèque Braille Romande.

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lundi, 8 juin 2009

Les limites de l'enchantement, de Graham Joyce.

Les limites de l'enchantement

L'ouvrage:
Fern a été adoptée par une femme du village, madame Cullen, que tout le monde appelle Maman. Fern grandit en apprenant la science des plantes auprès de Maman. Elle apprend comment soigner tout un tas de maux, elle s'instruit dans l'art d'être sage-femme.

L'existence tranquille que connaît la jeune fille se fissure avec l'apparition de personnages mystérieux, dont un pour qui elle éprouve une étrange attirance.
En outre, la santé de Maman se dégrade...

Critique:
L'intrigue de ce livre se déroule en 1966. Pourtant, les thèmes abordés sont terriblement actuels. Maman résume assez bien les choses quand elle dit qu'on est rejeté lorsqu'on est différent. Malheureusement, on retrouvera toujours cela, que ce soit en 1500, en 1966, en 2009... Dans ce livre, ce qui est positif, c'est qu'on ne retrouve pas le schéma un peu cliché de «tout le monde se ligue contre la gentille Maman». Le thème est très bien exploré par Graham Joyce. L'apogée est atteinte au moment de «l'évaluation» de Fern.

Le personnage de Fern est très intéressant, car la jeune fille est tiraillée entre la façon dont l'a élevée Maman et les conventions du monde extérieur. Fern est sans artifices, ce qui lui joue certains tours pendant son évaluation. Elle ne sait pas dissimuler, ne sait pas mentir, même pour se protéger.
On retrouve aussi cette confrontation lorsque Fern suit des cours pour être sage-femme.
On remarque à quel point la jeune fille est inexpérimentée lors de la tentative de séduction qu'elle fait sur ce pauvre Arthur. Elle est tellement préoccupée par sa peur de devoir coucher avec lui qu'elle ne pense qu'à lui faire absorber les victuailles contenant des plantes censées lui ôter toute envie de conclure... La scène est très amusante. L'auteur réussit à la fois à nous faire rire de Fern et avec elle.
La fin montre une évolution de la part de la jeune fille. Il semble qu'elle ait réussi à trouver comment combiner les valeurs que Maman lui a enseignées et en lesquelles elle croit avec certains codes du monde extérieur. Elle est libérée de ses démons, et son coeur va naturellement vers quelqu'un qui ne l'a jamais déçue.

L'intrigue est bien menée, on sent peu à peu le piège se refermer sur Fern, et cela fait qu'elle découvre certaines choses.
Par ailleurs, les personnages sont épais. Bien sûr, certains sont détestables, et c'est leur seul trait de caractère, mais des personnages comme Bill ou Judith sont intéressants parce que complexes.

Il y a un moment du livre où Fern «pose la question». Pour cela, elle doit entrer en transe. Le lecteur partage ce moment avec elle: ce qu'elle voit, ce qu´elle rêve... tout cela est très bien décrit. A la fin, un doute subsiste. Fern a-t-elle réellement vécu le viol ou l'a-t-elle imaginé? Malgré ce qu'elle finit par découvrir, je n'arrive pas à accepter qu'elle l'a imaginé, surtout que l'explication qu'on lui en donne me semble fumeuse: cette théorie comme quoi elle le souhaitait inconsciemment me paraît extrêmement tirée par les cheveux.

Un autre mystère reste entier: on ne saura pas comment Judith tient l'un des personnages. On ne peut que supposer. Ou bien l'explication est-elle sous-entendue, et je n'ai pas su la saisir.

Je vous recommande ce livre avec lequel on ne s'ennuie pas une seconde.

Éditeur: Bragelonne.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Anne Grillet pour la Bibliothèque Braille Romande.

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