Un village sans histoires

L'ouvrage:
Après un chagrin d'amour, le narrateur, allemand, va s'installer dans le village de Courtillon, dans la campagne française. Il observe les habitants, et finit par connaître tous les événements marquants de Courtillon.
Un jour, la belle tranquillité éclate: une adolescente, Valentine Charbonnier accuse un habitant du village de pédophilie.

Critique:
Le point fort du roman est qu'à plusieurs reprises, il télescope les points de vue. Selon la façon de voir, de raconter, les choses changent, on les voit autrement ou de manière plus complexe. J'aime beaucoup les auteurs qui font cela. Ici, c'est particulièrement pertinent. Sur plusieurs points, c'est au lecteur de décider ce qu'il veut croire. Je pense surtout à l'accusation de Valentine. Deux explications sont données, et le lecteur, qui n'aura jamais le fin mot de l'histoire, devra choisir laquelle il croira. J'ai facilement choisi, car la façon d'agir d'un personnage montre sa non-crédibilité.
Dans le même ordre d'idées, il y a toutes les suppositions que fait le narrateur au chapitre 22. En général, les auteurs font ce genre de choses pour faire du remplissage. Chez Charles Lewinsky, c'est à propos. Cela montre, encore une fois, un événement sous différents angles, et c'est passionnant.

Le narrateur reste longtemps mystérieux. Il écrit à l'absente. Il lui raconte la vie du village. Il m'a un peu fait penser au narrateur du roman «Le lion», de Joseph Kessel, qui finit par devenir le confident de la famille Bullit, chacun s'attachant à lui pour différentes raisons, chacun déversant en lui ses sentiments. À l'instar de ce narrateur, celui d'«Un village sans histoires» ne nous livre jamais son identité. Cela le rend plus flou, plus neutre. Cela va avec son envie de ne plus rien éprouver, d'être extérieur à ce qui se passe, de ne voir les événements que comme une distraction.

On apprend son histoire par petites touches. L'auteur fait cela très bien. Il dit quelque chose, et le lecteur se fait une idée. Puis il dit autre chose, et on doit revoir cette idée, y ajouter ce nouveau paramètre. À un moment, il donne un indice avant de dire ce qu'était le métier du narrateur. Cela fait que dès que le métier est évoqué, le lecteur sait ce qui est arrivé. J'ai aimé cette espèce de jeu de pistes qui ne s'enlise pas dans des lenteurs et des répétitions. Le romancier dose habilement ses éléments, il ne fait pas de remplissage, et ne s'amuse pas à faire languir le lecteur.
Concernant ce qui est arrivé au narrateur, un lecteur pervers ne pourra s'empêcher de se demander s'il raconte les choses telles qu'elles sont ou telles qu'il voudrait qu'elles soient. Je pense que non, mais je n'ai pas pu m'empêcher d'avoir cette arrière-pensée, étant donné que de multiples exemples montrent l'importance de la manière dont un récit est fait, dont des événements sont vus.

Le narrateur est attachant, même si son histoire peut paraître banale. Il met son coeur à nu, même si cela lui est très difficile. D'autre part, malgré son refus (bien compréhensible), de souffrir à nouveau, il n'est pas aigri. J'ai quand même trouvé qu'il en faisait trop, à la fin. Je n'aime pas la manière dont se termine les choses. Je pense que ce n'est pas digne du narrateur, et qu'en quelque sorte, en faisant ce que souhaite Élodie, il la trahit.

L'écrivain rend très bien l'ambiance d'un petit village où tout se sait, où les commérages vont bon train, où on n'hésite pas à vilipender quelqu'un dont on n'a aucune preuve qu'il est coupable, où les rancoeurs s'exacerbent... J'ai été déçue de la manière dont les villageois «règlent» les problèmes, mais finalement, cela va très bien au village et à son atmosphère. Cela en donne une mauvaise image, mais c'est réaliste. Dans les villages campagnards, on ne trouve pas qu'entraide et petits cancans. On trouve aussi chantage, rancunes, et faux-semblants. C'est sûrement Jojo que le lecteur plaindra le plus.

Éditeur: Bernard Grasset.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Anik Friedrich pour la Bibliothèque Sonore Romande.
Je remercie la lectrice qui a épelé le nom de l'auteur.

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