Lecteur : Eder Lorenza

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jeudi, 3 juin 2010

Wando passo, de David Payne.

Wando passo

L'ouvrage:
Ransom Hill est le leader d'un groupe de rock qui fut dissout après des disputes.
Au bout de dix-neuf ans de vie commune, Claire Deley (qui faisait partie du groupe) a quitté Ransom, et est retournée sur la plantation de ses parents, Wando Passo.
Ransom va l'y rejoindre. C'est ici que tout se jouera. Ransom devra prendre conscience de beaucoup de choses.
En outre, l'histoire de certains ancêtres de la jeune femme, arrivée 140 ans plus tôt, semble rejaillir sur la vie de Claire et de Ransom.

Critique:
Ce livre m'a captivée. Pour une fois, je suis d'accord avec les éloges qu'on peut lire en couverture. L'auteur nous raconte en alternance l'histoire de Ransom et de Claire et celle d'Adélaïde et d'Harlan, les ancêtres de Claire. Les deux histoires se croisent, se télescopent, se répondent. Parfois, certaines correspondances sont un peu grosses (comme la correspondance des deux quadrilles amoureux), mais on passera là-dessus.

Les personnages sont creusés. On comprend leurs motivations, même si on n'excuse pas ceux qui refusent de se remettre en question. On les plaint et on les blâme à la fois. Bien sûr, il y en a qu'on préfère, car ils tentent de faire au mieux pour tout le monde, et d'autres qu'on désapprouve, même si on comprend en partie leurs raisons.
Ces histoires croisées, pleines de sentiments et d'émotions, pourraient faire penser à un soap opera. Pourtant, les situations sont bien analysées, ce qui fait qu'au lieu de soupirer à cause d'un personnage qui se lamente, on prend part à sa douleur, à ses doutes, et on se surprend à vouloir savoir comment tout cela va se terminer.

L'intrigue est bien menée. Il n'y a pas de longueurs. Paradoxalement, je savais qui finirait par aimer qui dans l'histoire des ancêtres de Claire. Je l'ai su dès qu'ils se sont rencontrés, car c'est un topos du genre.
En outre, au travers de ses personnages, David Payne analyse un point de l'histoire. Il n'en parle pas seulement comme d'un fait historique, il nous parle des sentiments des personnes réduites en esclavage. Nous connaissons ce pan douloureux de l'histoire, mais il n'est pas mauvais de se souvenir à quel point certains humains étaient déconsidérés uniquement à cause de la couleur de leur peau. Mais dans l'histoire d'Harlan et d'Adélaïde, cela se double d'une haine pour le préféré. Harlan a donc, en plus de ce qu'il croit, des raisons personnelles d'en vouloir à un homme noir.
Il y a une correspondance avec l'histoire de Ransom et de Claire. On se rend compte (s'il était besoin de le rappeler), que le racisme n'est pas uniquement un mauvais souvenir. Il est toujours présent. Et malheureusement, la discrimination positive a fait son apparition. Elle n'est pas mieux que le racisme, car elle en est une forme. La société bien pensante essaie de se rattraper, mais tout cela n'est pas naturel.

À l'instar de Claire, je suis restée sceptique quant à cette histoire de sorcellerie. Force m'a été de constater que c'était vrai (dans le roman), et que ce n'était pas uniquement le souhait d'une femme assoiffée de vengeance, et la crainte d'un homme malade.

Je n'ai pas aimé la fin de l'une des histoires. Mais elle n'aurait pas pu se terminer autrement... cela aurait été trop beau...

Éditeur: Belfond.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Lorenza Eder pour la Bibliothèque Braille Romande.
Comme d'habitude, Lorenza Eder a su interpréter ce roman avec naturel, mettant le ton approprié, et parvenant à prendre des tons différents pour certains personnages sans trop en faire.

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jeudi, 7 janvier 2010

Mon père est femme de ménage, de Saphia Azzeddine.

Mon père est femme de ménage

L'ouvrage:
Paul est en quatrième. Il est amoureux de Priscilla. Il observe le monde autour de lui, et porte un jugement sur tout ce qu'il voit, jugement qu'il veut nuancé. Sa soeur passe des concours pour être miss. Sa mère est paralysée, et passe ses journées devant la télé. Son père est femme de ménage, souvent de nuit. Le vendredi soir, Paul n'a pas école, alors, il va aider son père.

Critique:
Voilà un petit roman agréable à lire, et qui, en plus, fait réfléchir. Il est agréable parce que l'auteur, par le biais de son personnage, a choisi un moyen infaillible d'intéresser et d'interpeller son lecteur: le faire rire. Les remarques de Paul, la façon dont il les exprime, et la justesse desdites remarques, tout cela fait que le lecteur prend part à l'histoire que nous raconte Paul.
Car cette histoire est banale et triste. La famille de Paul connaît un sort peu enviable. La mère se laisse complètement aller du fait de sa paralysie, la soeur a un petit pois dans la tête, et le farcit de balivernes, et le père ne cesse de travailler pour gagner une misère. Paul pose un regard à la fois amusé, déçu, et protecteur sur cette famille. Il la sait à la dérive, mais tente de la reconstruire en forçant les discussions, même si elles sont un peu bébêtes. En outre, ce qu'il ressent pour son père est complexe et terriblement réaliste. Il est conscient du fait que la vie de son père est terne et rude. Il l'aime pour tout le mal qu'il se donne. Mais il a du mal à admirer quelqu'un qui gagne sa vie en faisant des ménages. Cela peut se comprendre: c'est un adolescent, et à son âge, le paraître compte beaucoup. Pourtant, il combat ce sentiment qui fait qu'il voit son père comme inférieur...
Pour moi, le père de Paul est admirable. Quelqu'un qui fait des ménages au lieu de se laisser abattre, au lieu de pleurer sur son sort, qui tient à donner toutes les chances de réussir à son fils, qui se saigne aux quatre veines, est admirable. Et Paul, au fond de lui, le sait bien. La preuve est l'impossibilité dans laquelle il est d'avouer son échec scolaire.

Cette histoire pourrait facilement tomber dans le misérabilisme. Et pourtant, non. Guidée par son narrateur, elle prend toute sa force. Bien sûr, le lecteur se rend compte de la situation, et voit les larmes sous le rire. Mais le rire sauve tout, et fait de ce roman un roman à part. Le narrateur, très mûr par certains côtés, et immature par d'autres, abreuve son lecteur de remarques pertinentes, et même si certains de ses jugements semblent un peu hâtifs et un peu simplistes, on ne peut s'empêcher de penser que son regard est, finalement, assez juste. Sauf une fois (la fois où il se dit qu'il aimerait être musulman). Et là, lui-même s'étonne d'avoir méjugé la situation.
Il prend la vie comme elle vient, et tente de tirer parti des bonnes choses.

Et puis, il y a aussi du rire qui, en plus de cacher la tristesse, montre l'hypocrisie de certains adultes. Je pense surtout à la scène où Paul se fait punir parce qu'il dit à un de ses camarades de classe qu'il pue. Il ne fait que constater.
On rit beaucoup aussi à l'évocation d'une autre camarade de classe de Paul (celle à qui il demande son nom de famille). Mais là encore, une fois gratté le vernis du rire, on ne voit qu'une personne qui ne sait que répondre à ce qu'elle croit être des attaques par la violence.

Le livre est construit ainsi: on rit beaucoup de certaines scènes et situations, mais cela fait qu'elles marquent plus que si on nous les avait dépeintes dans leur terrible simplicité. C'est pour cela qu'à mon avis, ce livre est un très bon roman. Et puis, la toute fin (la dernière phrase), nous fait rire sans réserve!

Éditeur: Léo Scheer.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Lorenza Eder pour la Bibliothèque Braille Romande.
Une fois de plus, Lorenza Eder a très bien su interpréter ce roman, avec naturel, vivacité, et talent. Ce fut un plaisir d'écouter sa lecture vivante. Bravo à elle!

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lundi, 7 décembre 2009

Moka, de Tatiana de Rosnay.

Moka

L'ouvrage:
Un mercredi après-midi comme les autres. Le téléphone sonne chez Andrew et Justine Wright. On apprend à Justine que son fils de treize ans, Malcolm, a été renversé par une voiture, et qu'il y a eu délit de fuite. L'adolescent est dans le coma.
C'est alors que l'angoisse commence pour la famille Wright.

Critique:
Voilà un livre très riche. L'auteur décrit très bien la souffrance ressentie par cette famille dont l'avenir bascule du jour au lendemain. Chacun exprime sa détresse d'une manière différente, et chacun a parfois du mal à comprendre les actes ou l'inertie des autres. On ressent très bien l'oppression qu'engendre cette situation.
Il y a un contraste saisissant entre l'horreur que vit la famille Wright et le quotidien des uns et des autres. C'est exprimé notamment par la scène où on décide de mettre Justine dans le secret des dieux, et de lui faire sentir le parfum dont elle doit traduire le texte publicitaire. Les deux personnes qui se chargent de cela sont ridicules, mais c'est accentué par ce que le lecteur sait quant au séisme qui vient de secouer la famille Wright. C'est une critique de la futilité de certaines personnes: ils illustrent et prônent la société de consommation dans tout son artifice.

En parallèle, Justine nous raconte son quotidien avant que cela arrive: on découvre une famille soudée, mais qui cache certaines blessures. Là encore, c'est très réaliste.
Tatiana de Rosnay a su donner de l'épaisseur à ses personnages. Ce qu'ils vivent fait qu'on découvre leur psychologie. Les parents de Justine ont l'air d'être caricaturaux, mais en fait, ils sont criants de vérité. Il existe des personnes de ce genre.
Malcolm n'est pas décrit comme la caricature de l'adolescent. (J'ai malheureusement vu ça chez d'autres auteurs.) Il est décrit comme une vraie personne avec ses goûts, sa sensibilité, son humour, etc.

Plus tard, nous découvrons Eva et sa vie, et là encore, l'auteur sait nous plonger, en quelques pages, dans l'univers d'une autre famille... L'histoire de ce livre est banale, mais elle se différencie par ses personnages bien campés, le style sobre et sans fioritures inutiles, et cette façon que l'auteur a de décrire si bien les sentiments et les situations, de tout analyser, d'explorer sans pitié les plaies et les douleurs causées par la vie et les hommes.

La narratrice, Justine, est traductrice. J'ai particulièrement apprécié la façon dont ce métier est dépeint dans le roman. Je me doutais de certaines choses, mais j'en ai appris.

J'ai du mal à croire que l'aversion des Français pour les Anglais et vice versa soit à ce point poussée... Enfin, je fais confiance à l'auteur, puisqu'elle a su aborder les autres thèmes de manière intelligente et fine...

Le seul petit reproche que je pourrais faire, c'est qu'il y a une longueur au moment où Justine se rend chez Eva. Le lecteur devine assez vite ce qui s'est réellement passé, et trouve le temps un peu long en attendant qu'Eva le devine. J'avais même deviné quelque chose lorsque Justine voit le mari d'Eva en pleine conversation téléphonique (avec son portable), la première fois qu'elle va chez le couple.

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur ce roman, mais j'aurais peur de trop en dévoiler. Je vais donc m'arrêter là, malgré ma frustration.

Éditeur: Plon.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Lorenza Eder pour la Bibliothèque Braille Romande.
Elle a remarquablement interprété ce roman. Étant donné le sujet qui fait que les personnages sont à fleur de peau, il aurait été très facile de trop en faire, d'être mièvre, gnan gnan, mélodramatique... Lorenza Eder a brillamment évité ces écueils, et a su transcrire les sentiments décrits par l'auteur. J'ai particulièrement aimé (mais ce n'est qu'un exemple), le «Vous ne vous êtes même pas arrêtés.» d'Eva qu'elle a dit avec mépris et tristesse.

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