Lecteur : Délèze Sylvie

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lundi, 29 décembre 2008

Contre-enquête sur la mort d'Emma Bovary, de Philippe Doumenc.

Contre-enquête sur la mort d'Emma Bovary

L'ouvrage:
Emma Bovary est morte après avoir ingéré du poison. Son mari, Charles, affirme qu'elle a laissé une lettre expliquant son geste, il l'a trouvée dans son secrétaire, et l'y a replacée ensuite. Seulement, personne ne la trouve.
Par ailleurs, l'un des médecins appelés au chevet d'Emma, laissé seul avec elle un instant, raconte qu'elle a repris connaissance, et a chuchoté, avec le peu de forces qui lui restait, qu'elle avait été assassinée.
On se doit d'enquêter.

Critique:
L'idée de lire un roman relatant une enquête quant à un suicide raconté dans un autre roman m'a beaucoup plu. J'avais tout de même peur que l'auteur ne puisse pas se sortir de cette situation, car si je me souviens bien, dans le roman de Flaubert, le lecteur "voit" Emma avaler le poison. Il ne fait donc aucun doute que c'est un suicide. L'auteur trouve un moyen assez simple, mais intelligent de contourner cela: tout ce qui est raconté par Philippe Doumenc sont les faits, alors que Flaubert s'est servi de ce fait divers pour construire un roman. C'est une bonne trouvaille, et ça permet à l'auteur de changer certains faits, et d'inventer un personnage.

D'autre part, il est intéressant de retrouver certains personnages de "Madame Bovary" soumis à des interrogatoires. Si on suit la logique de Philippe Doumenc, Flaubert a bien décrit le caractère de chaque personnage. ;-) Tout ça pour dire que Philippe Doumenc n'a pas changé énormément de choses, et en tout cas, a gardé le caractère des personnages qu'il a su montrer dans son roman.

Ce petit roman est une réussite, à mon avis. Il m'a donné envie de relire le roman de Flaubert. Je mettrai juste un petit bémol à mon enthousiasme: après tous les interrogatoires et les dépositions, il y a quelques longueurs. L'histoire d'amour entre Rémi et Marie en fait partie, même si elle permet d'éclaircir un point de l'enquête.

Éditeur: Actes Sud.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Sylvie Délèze pour la Bibliothèque Braille Romande.
Je trouvais que Sylvie Délèze était une bonne lectrice, mais là, il me semble qu'elle est meilleure qu'avant. Sa voix est plus dynamique, son intonation est plus affirmée, elle rend le texte encore plus vivant qu'elle le faisait, tout en ne surjouant pas. Bravo à elle!!!

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lundi, 11 décembre 2006

Un drôle d'héritage, de Dorothy Gallagher.

Un drôle d'héritage L'ouvrage:
Dorothy Gallagher est issue d'une famille juive, émigrée d'Ukraine. Sa famille fait partie de ces personnes originaires de pays pauvres, venues aux Etats-Unis en espérant que la chance leur sourirait.
Dorothy évoque ici certains membres de sa famille, afin de les expliquer, et peut-être aussi de mieux les comprendre.
Elle commence par ses parents. Elle choisit de décrire d'abord leur vieillesse. Son père était tellement pingre qu'il avait fini par couper le chauffe-eau. Parallèlement, il se faisait escroquer par un certain Roy, qui prétendait qu'il investissait son argent dans la construction d'immeubles. Cela rapporterait énormément, assurait Roy. Dorothy mettra bon ordre à ce commerce, Roy étant en train de ruiner son père, et de déposséder ses descendants.

Ensuite, elle évoque d'autres parents, dont un cousin qui a laissé un manuscrit contant brièvement sa vie, manuscrit que Dorothy insèrera dans son texte.

Critique:
Le texte démarre très fort. La description de la pingrerie du père de Dorothy est, à mon avis, un moment très important. Elle plante son décor familial. Ce qu'elle évoque est tellement bien décrit qu'elle réussit à nous faire rire d'une situation dramatique, en en montrant tout le grotesque. En effet, son père coupe le chauffe-eau, renvoie toutes les femmes de ménage qu'engage Dorothy, et refuse qu'une infirmière vienne soigner sa femme, assurant qu'elle n'est pas malade. Il est pourtant flagrant qu'elle a besoin de soins: elle ne tient pas sur ses jambes. A peine essaie-t-elle de marcher qu'elle tombe. Et là, nous avons un passage terrible où le père affirme que sa femme ne tombe pas. Et elle, qui vient de s'écrouler et qui a mis plusieurs minutes à se relever, de renchérir qu'elle ne tombe pas, avant de s'effondrer par terre. Cette scène m'a donné le fou rire. La mauvaise foi, le refus d'être guéri ou d'avoir une vie plus facile au service de la pingrerie! La mère qui pousse la servilité jusqu'à nier qu'elle a besoin de soins! Tout cela arrive parce que le père a passé sa vie à travailler durement, alors que pour lui, comme pour beaucoup, les Etats-Unis, c'était l'Eldorado. Donc, en surface, cette pingrerie fait rire, et lorsqu'on en connaît les raisons, elle donne envie de pleurer.

Tout le livre est bâti sur cette espèce d'entremêlement du rire et des larmes. Le début représente bien la suite du livre. Ce début est quand même plus marquant que le reste de l'ouvrage. La suite s'essouffle un peu, elle est un peu tiède par rapport au début. Malgré cela, cette histoire est agréable à lire. On prend plaisir à découvrir cette famille qui passe par les aléas de la vie, dont les membres sont tour à tour acides et fragiles. On apprend les rancoeurs qui ont opposé la mère de Dorothy et ses tantes. L'une de ses tantes n'a pas digéré ce qui s'est passé lorsqu'elle était très jeune. Elle le ressasse, et en souffre toujours. Là encore, on rit un peu de cette façon acerbe et aigrie qu'elle a d'en parler, mais on a pitié de cette femme dont la vie a été marquée dès l'enfance, et qui s'est toujours sentie rejetée par sa famille. Elle illustre bien le fait que ce qui se passe dans l'enfance suit la personne toute sa vie.

C'est un livre juste, qui, à travers une famille à la fois particulière et commune, avec les drames personnels de chacun, les façons de faire de chacun, nous offre un éventail de gens simples et attachants. C'est un livre qui montre avec justesse que chaque histoire est toujours la même histoire, tout en se différenciant.

Éditeur: Autrement.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Sylvie Délèze pour la Bibliothèque Braille Romande.

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jeudi, 14 juillet 2005

Le territoire des barbares, de Rosa Montero.

Le territoire des barbares L'ouvrage:
Sophia Zarzamala (dite Zarza) est le personnage principal du roman. Au début, quelqu'un lui téléphone, et lui dit "Je t'ai retrouvée". Elle s'enfuit, et petit à petit, on apprend sa vie. Il y a des flashbacks où elle se rappelle son passé (et c'est comme ça qu'on apprend qui la poursuit et pourquoi) et on la voit, dans le présent, essayant de se sortir de là. Elle a réussi à se créer une nouvelle vie, et la voilà obligée de replonger au coeur de l'enfer qu'elle a eu la chance de fuir. Dans ce chaos, Zarza tente de préserver son frère, Miguel, la seule personne pure qui ne l'a jamais trahie, le seul être qui compte vraiment. C'est pour lui qu'elle essaie de rester vivante.

Critique:
Zarza est torturée. Elle a essayé de couper les ponts avec son ancienne vie, mais ce coup de téléphone l'y replonge. L'ambiance générale du roman est sordide: entre le père sadique, le frère malsain, l'autre frère attardé... Ensuite, on se demande si Zarza ne préfère pas les eaux noires de la méchanceté, parce qu'elle rencontre un homme qui lui laisse sa chance, et elle gâche tout. Elle souille ce qu'elle touche, ceux qui l'aiment et lui font confiance. Et bien sûr, elle est accro à la Reine, à la blanche. En fait, Zarza a l'air d'osciller entre le gouffre et la lumière. C'est un personnage fascinant, qui a vécu des choses traumatisantes, des atrocités, qui a plongé très bas, qui a été jusqu'à faire sciemment le mal à ceux qui lui voulaient le plus de bien (Urbano et Miguel), et qui essaie quand même de s'en sortir, alors que ce qu'elle a vécu, et certains de ses actes pourraient lui faire abandonner la lutte. La dimension psychologique est très importante, le personnage de Zarza est très riche. Elle est tiraillée entre les deux mondes, et elle agit parfois comme la dernière des dernières, mais comment faire autrement quand on est acculé, quand on a besoin de sa dose de drogue, ou quand on ne croit plus en rien?... A l'époque de l'histoire, Zarza ne se drogue plus.

Rosa Montero écrit très bien. Elle a parfois de petites phrases très percutantes, mais aussi très sombres... Le monde qu'elle décrit est dur, et il faut avoir le coeur accroché. La réalité qu'elle nous montre nous frappe au visage, nous force à observer ce monde sans pitié, ce monde où l'horreur est toujours présente.

Ce livre m'a beaucoup plu et impressionnée.

Éditeur: Métailié.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Sylvie Délèze pour la Bibliothèque Braille Romande.

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