Handle with care

Note: Il semblerait que ce roman ne soit pas encore sorti en français. J'ai pris le parti d'en faire quand même la critique, car Picoult étant appréciée, je pense qu'il sortira.
Je ne sais pas comment se traduit le nom de la maladie de Willow, je l'écrirai donc comme c'est écrit dans la version originale.
D'autre part, je pense que dans la traduction française, l'avocate de Charlotte s'appellerait Marine (elle s'appelle Marin), et j'écrirai Marine au long de ma critique.

L'ouvrage:
Willow est atteinte d'osteogenesis imperfecta, c'est-à-dire que ses os se brisent très facilement. Elle avait déjà des fractures à la naissance. Elle peut se casser un os en faisant n'importe quel mouvement un peu brusque.

Après une rencontre avec un avocat, Charlotte O'Keefe, la mère de Willow, décide d'intenter un procès à son obstétricienne et amie pour n'avoir pas décelé la maladie de Willow avant la dix-huitième semaine de grossesse.

Critique:
Voilà un livre qui ne pourra laisser personne indifférent, un livre qui force les gens à se poser des questions sur ce qu'ils feraient à la place des parents de Willow, et surtout, quelles seraient leurs raisons. En parcourant le net à la recherche de la bonne orthographe de certains noms, je suis tombée sur une critique de deux ou trois lignes, sans nuances, d'une libraire (si j'ai bien compris), qui dit que c'est se prendre la tête pour rien, que Willow va bien, alors pourquoi faire un procès? Malheureusement, ce livre héritera de beaucoup de jugements hâtifs de ce genre. C'est regrettable, mais c'est ainsi.

Ici, il y a plusieurs points de vue quant au procès. Charlotte est pragmatique. Et malheureusement, dans cette situation, il faut l'être. Sa raison première, c'est l'argent. Ce qui ne veut pas dire, comme certains le pensent, que Charlotte n'est qu'un rapace avide de profiter du handicap de son enfant. Non. Cela veut dire qu'elle est réaliste, et sait que l'amour ne fait pas tout. Pour une enfant souffrant d'osteogenesis imperfecta, comme pour des enfants souffrant d'autres maladies ou handicaps, il faut de l'argent. Tout est plus cher pour les soins, les traitements, les aménagements, etc. Nier cette réalité est stupide. J'ai d'ailleurs été choquée que certains parents d'enfants ayant le même mal que Willow vilipendent Charlotte, ramenant ses intentions à: elle aurait voulu pouvoir avorter, la mère indigne!
Même si la motivation de Charlotte est pécuniaire, elle s'interroge: qu'aurait-elle fait si elle avait su? Aurait-elle avorté? Elle ne peut pas apporter de réponse. Je trouve cela beaucoup plus franc et beaucoup plus réaliste que lorsque j'entends des gens se récrier: «Comment ça?! Mais chaque enfant a le droit de vivre!!!» Bien sûr. Je ne dis pas qu'il faut se faire avorter pour un oui ou pour un non, je dis que l'hypocrisie des gens me dégoûte. Il ne faut pas oublier deux choses: d'abord, que devient l'enfant s'il a besoin de soins constants, et que les parents ne peuvent plus les assumer? Ensuite, tous les parents ont-ils le courage, le temps, et l'énergie d'assumer ce que cela implique? Les hypocrites qui crient au scandale seraient peut-être les premiers à faire une dépression parce que tout ne va pas comme ils veulent.
En outre, il faut penser à l'enfant qui est souvent à l'hôpital, qui a une espérance de vie limitée, etc. Sera-t-il heureux? Et bien sûr, la société lui laissera-t-elle une place?
Je ne prends pas parti, car ces questions sont trop délicates pour pouvoir être tranchées, mais je pense qu'avant de crier au scandale, les gens devraient se renseigner sur tout ce qui joue, et sur comment faire pour que ces enfants soient le plus possible intégrés à la société. C'est justement ce que fait Jodi Picoult dans ce roman: elle ne tranche pas, mais explique toutes les nuances, comme elle s'applique à le faire, en général, dans ses romans.

Pendant le procès, l'avocat de la partie adverse attaque Charlotte sur des gens comme Helen Keller. J'ai été surprise que Marine ne saute pas sur l'occasion pour lui faire remarquer son erreur: Helen Keller est devenue aveugle et sourde après une maladie contractée, si mes souvenirs sont bons, à l'âge de deux ans. En tout cas, c'est arrivé après sa naissance. Peut-être est-ce une erreur de l'auteur. J'aurais tendance à penser que c'est bien cela puisque Marine n'intervient pas.

La réaction de Sean est un peu dure à comprendre. Il réagit un peu comme tous les hypocrites qui parlent sans savoir. Il dit qu'il ne remplacerait jamais sa fille, mais ce n'est pas ce qu'on lui demande. Il ne veut pas comprendre le point de vue de Charlotte, arguant qu'ils s'en sortiront très bien comme ça. Ce n'est pas réaliste du tout! Bien sûr, il pense aussi à la manière dont réagira Willow quand elle comprendra, mais justement, quelqu'un qui comprend réellement les tenants et les aboutissants a un jugement nuancé.

C'est encore une réaction d'hypocrites et d'ignorants qui fait qu'on assiste à des scènes comme l'arrestation de Sean à Disneyworld et surtout à celle de l'école où on dit à Charlotte que pour la protection de Willow, il vaut mieux qu'elle ne revienne pas. D'un côté, on méprise quelqu'un qui fait un procès à son médecin, car elle aurait pu avoir le choix d'avoir son enfant ou de se faire avorter, et de l'autre, on fait bien sentir sa différence à l'enfant en l'empêchant de vivre comme les autres, alors que la mère que tout le monde hue s'efforce de donner à sa fille la vie la plus normale possible. Les soi-disants bien pensants qui disent que c'est honteux ne sont même pas fichus de donner sa chance à Willow.

Une autre situation est très bien analysée par Jodi Picoult. Willow déteste qu'on la scrute, ce qui est tout à fait normal. La scruter, c'est lui crier sa différence. Mais à un moment du livre, elle regarde avec insistance un autre enfant. Elle fait ce qu'elle déteste qu'on lui fasse, car malheureusement, c'est dans la nature humaine. On regardera bizarrement quelqu'un ou quelque chose de différent de ce qu'on connaît.

Les personnages et les situations de ce roman sont complexes. Personne n'est à blâmer, sauf peut-être un peu Sean, qui est assez borné. La psychologie des personnages est bien sûr, très intéressante. En outre, si Amélia est forcément un peu mise de côté (et là, c'est Sean qui réagit mieux que Charlotte), elle l'est moins que les enfants bien portants de «Ma vie pour la tienne». Le personnage d'Amélia inspire la compassion du lecteur. Elle souffre de sa normalité, en quelque sorte. Elle est très attachante.
Le lecteur comprend qu'elle s'intéresse à certaimes choses qui peuvent paraître futiles au regard de ce qui se passe autour d'elle, comme le fait d'être délivrée de son appareil dentaire. Cela paraît secondaire, mais outre qu'Amélia n'est qu'une adolescente, et que malgré tout, elle a le droit à un peu d'égoïsme, c'est aussi une façon de montrer qu'elle aussi existe et a besoin qu'on fasse attention à elle.

Le personnage de Willow l'est aussi, mais contrairement aux autres, il est un peu cliché. En effet, Willow compense sa maladie ou son handicap en lisant beaucoup (elle ne peut pas aller jouer dehors et courir avec d'autres enfants), et en réfléchissant comme si elle était surdouée. Je veux bien que cette théorie de la compensation soit vraie par certains côtés, mais chez Willow, je trouve que c'est exagéré.
Il y a quand même des avantages collatéraux: Willow nous apprend des petites choses insolites et amusantes.
En outre, j'ai trouvé un peu lourd que tous les personnages s'adressent à Willow tout au long du livre. Dans une interview, l'auteur dit que c'est un plus, qu'elle pense que c'est le roman où elle pouvait faire cela, et que par extension, les personnages s'adressent directement au lecteur... je n'ai pas vraiment ressenti cela.

Le personnage de Charlotte est sûrement le plus complexe... Malgré tout ce que certains disent au long du livre, c'est sûrement elle qui aime le mieux Willow. Elle finit par mieux savoir ce qu'il faut faire que certains médecins, parce qu'elle tient à ce que sa fille souffre le moins possible. En outre, pour sa fille, elle n'hésite pas à perdre une amie et à passer pour une femme sans coeur aux yeux de ceux qui ne réfléchissent pas.
Les deux reproches que je lui ferais, c'est de ne pas avoir réagi comme il aurait fallu lorsqu'elle a su qu'Amélia était mal, et aussi, sa diatribe concernant l'aide qu'apportent les gens. Bien sûr que, comme elle le dit, ils sont bien contents d'être à leur place et pas à la sienne, bien sûr qu'ils proposent leur aide pour se donner bonne conscience, et bien sûr que tout cela est très hypocrite. Mais comme le dit Sean, certains sont sûrement sincères. Je sais bien, moi, quand quelqu'un me propose son aide, qui est sincère et qui ne l'est pas.
En outre, que dirait-elle si les gens affichaient clairement leur indifférence?
Bon, la façon dont les voisins des O'Keefe apportent leur aide est stupide, il faut bien le reconnaître!!! Le pompon revient à celle qui, ensuite, vient réclamer son plat. Elle voit bien que Charlotte a des préoccupations beaucoup plus importantes, et elle fait son caprice pour récupérer son plat, là, maintenant, tout de suite, à la seconde, comme si sa vie en dépendait. C'est plutôt ce genre de comportements qu'il faut blâmer au lieu de huer Charlotte qui fait un procès à son médecin.

Le personnage de Marine est également intéressant, car son expérience apporte une pierre à l'édifice de la nuance. Elle aussi juge Charlotte, mais elle est bien obligée de revenir sur son jugement, ou du moins, de constater que tout n'est pas tout blanc ou tout noir.
Dans l'interview sus-citée, Jodi Picoult explique qu'elle a surpris ses lecteurs avec le retournement de situation de l'histoire de Marine. Pour ma part, j'avais tout de suite compris que Marine découvrirait quelque chose de ce genre. Si on n'est pas trop bête, on s'en doute.

Que dire de la fin?... On s'attend à quelque chose de ce genre puisque l'auteur tente toujours d'écrire des romans où la fin est un retournement de situation. Je trouve qu'à force, c'est agaçant, et ça devient prévisible, ôtant toute surprise à la chose.

Je remercie ici Jodi Picoult qui m'a donné l'orthographe de deux prénoms que je ne trouvais pas.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par les éditions Recorded Books. La distribution est:
Celeste Ciulla: Charlotte O'Keefe
Jessica Almasy: Amélia O'Keefe
James Colby: Sean O'Keefe
Charlotte Perry: Marine Gates
Alma Cuervo: Piper Reece
Cassandra Morris: Willow O'Keefe

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