Lecteur : Annen Olivier

Fil des billets - Fil des commentaires

mercredi, 9 mars 2011

Artères souterraines, de Warren Ellis.

Artères souterraines

L'ouvrage:
Mike McGill est détective privé. Ses affaires ne sont pas florissantes: il lui reste trois dollars sur son compte bancaire. Il a engagé une longue lutte contre un rat mutant qui lui pourrit la vie. C'est alors que le chef du cabinet du président des États-Unis l'engage. Il doit retrouver un livre perdu depuis les années 50. Cet ouvrage est censé détenir le pouvoir de guérir l'homme de ses perversions. Pour le retrouver, Mike devra accomplir une odyssée sauvage, et plonger au coeur de l'enfer.

Critique:
Voilà un polar atypique. Son style et certaines scènes en choqueront sûrement certains. Cependant, j'espère qu'ils surmonteront cela, car sous des dehors crus, malsains, et sales, ce livre cache un véritable trésor. Ce n'est pas seulement un catalogue de travers énoncé d'un style ordurier. En général, un style cru me déplaît souverainement. Ici, j'ai trouvé qu'il allait bien avec le ton général du livre et avec les milieux décrits. Je n'imagine pas ce roman écrit autrement. Par ailleurs, le langage n'est pas ordurier en permanence. Cet ouvrage n'a pas vraiment de style, car on y retrouve des miettes de poésie, des phrases bien écrites, bien construites, sans une once de vulgarité.

Habituellement, la description d'attitudes malsaines et perverses me dérangent. Ici, l'écoeurement est le but. Le lecteur se retrouve dans la position de Mike qui découvre les horreurs dont sont capables certains hommes. On me dira que toutes ces barbaries sont caricaturales, et ne savent que donner une mauvaise image de l'Amérique. Comme pour le roman en lui-même, il faut creuser: chercher les hommes sous la perversion. Ce que voit Mike est un échantillon. Il le dit lui-même. En effet, il est «un aimant à merde»: il ira toujours dans les endroits où on trouvera de la perversion.
La critique d'une certaine population est renforcée lorsque les personnages se rendent dans un restaurant misogyno-macho conseillé par Bob, et que celui-ci se fait un devoir de manger son énorme assiette de viande crue. Le lecteur ne sait pas si cela lui plaît, mais il est sûr qu'il se contraint à finir son assiette pour ne pas être banni du restaurant, et pour faire comme tout le monde, pour faire ce qui se fait. C'est aussi une forme de perversion: pourquoi vouloir à toute force se conformer à une règle qu'on ne comprend pas? L'auteur fait ici la critique des gens qui se comportent en moutons de Panurge.
Il effleure également l'une des grandes faiblesses de l'Amérique: son refus d'admettre le génocide indien. C'est évoqué dans un dialogue où Mike fera preuve d'humour noir (comme souvent au long du livre), tout en appuyant là où ça fait mal:
«Que sais-tu des cultures amérindiennes?
-Juste l'essentiel: qu'on les a empoisonnés avec des couvertures infectées. Je me demande toujours pourquoi on ne s'offre pas des couvertures miniatures en cadeau à Thanksgiving.»

Ce livre contient des aspects amusants. Outre certaines réflexions de Mike, outre l'étalage de déviances qui, à force de surenchérir dans l'horreur, peuvent devenir loufoques, la parodie de la quête du saint Graal fera sourire. Tel un chevalier, Mike subira des épreuves (dont l'injection d'une substance saline dans les testicules), et sauvera sa belle de plusieurs dangers. Il est le chevalier assez pur (le seul à ne pas souffrir de déviance au milieu de toute cette crasse décrite), pour pouvoir atteindre le saint Graal, c'est-à-dire le livre que recherche la maison blanche. Comme le Graal, ce livre le mettra en danger. Mike est envoyé d'un propriétaire au suivant, comme cela pourrait être le cas dans un conte cruel.
L'aspect de la quête en forme de conte pourrait engendrer des longueurs, et pourtant, il n'en est rien. Je ne me suis absolument pas ennuyée. Ce livre est trop original pour que l'ennui ait droit de cité.
La toute fin est à l'image du livre dans son ensemble. Je trouve ça très fort de la part de l'auteur: en un bref chapitre, il rend l'ambiance général du livre.

Le roman suscite un débat intéressant, celui qu'ont Mike et Trix quant à anéantir la perversion chez les gens. Faut-il tuer certaines caractéristiques d'une personne afin de la rendre plus saine? Mike et Trix avancent tous les deux des arguments pertinents. Mais le plus important n'a pas été donné: à partir du moment où une perversion nuit à quelqu'un, il faut tenter de l'éradiquer. Trix dit que la zoophilie ne nuit à personne. Elle semble oublier que les animaux ne sont pas consentants. Ce qui révulse là-dedans, ce n'est pas tant que certains hommes aient ces désirs malsains que le fait qu'ils les assouvissent et fassent souffrir d'autres êtres vivants. D'un autre côté, rien ne dit que ce «traitement» réussirait, et que les hommes en ressortiraient jouissant de toutes leurs facultés mentales.

Le personnage de Mike est attachant: anti-héros au bord de l'amertume, il lui reste assez de candeur pour être choqué et dégoûté par les atrocités de ce monde. À la fin, il finit par sortir de son marasme, et poussé par l'amour ou sa conscience, ou les deux, il accomplit quelque chose d'héroïque. Le style et le ton du roman font que cet acte ne paraît pas mélodramatique ou larmoyant.
J'aime moins Trix, même si certains aspects de sa personnalité m'ont plu. Elle est intéressante, mais je n'ai pas accroché à ce personnage. Je l'ai trouvée rebelle dans le mauvais sens du mot. Il me semble qu'elle revendique à tort et à travers, et donc, pas toujours à bon escient.
Je lui préfère la jeune fille étrange qu'on rencontre très brièvement au chapitre 2, et qui tente d'opérer une rencontre entre deux cultures. Cette Pythie moderne aurait mérité d'être davantage approfondie.

Je suis sûre que ce roman fourmille d'autres symboles que je n'ai pas su décrypter. C'est un livre riche, qui invite à la réflexion tout en permettant à son lecteur de s'amuser un peu. S'il y avait une adaptation à l'écran, le metteur en scène aurait énormément de matière pour faire un film très réussi.

Éditeur: Au diable Vauvert.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Olivier Annen pour la Bibliothèque Braille Romande.
Je ne sais pas si le lecteur a pris autant de plaisir que moi à lire ce roman, mais s'il lui a déplu, il a parfaitement su le cacher. Son interprétation est juste. Un tel ouvrage doit être assez difficile à lire à voix haute. Il s'en tire très bien.

Acheter « Artères souterraines » sur Amazon

jeudi, 21 octobre 2010

Boomerang, de Tatiana de Rosnay.

Boomerang

L'ouvrage:
2007.
Antoine Rey veut faire une surprise à sa soeur, Mélanie. À l'occasion de son anniversaire, il l'emmène à Noir-Moutier, là où la famille Rey passa ses étés jusqu'en 1973. L'année suivante, en 1974, leur mère, Clarisse, était morte. C'est à partir de ce moment que leur père, François, a cessé d'être heureux.
Ces quelques jours dans le paysage de leur enfance font ressurgir des souvenirs que Mélanie avait oubliés.

Critique:
Tatiana de Rosnay analyse certains thèmes avec justesse et délicatesse.
Le plus présent est sûrement, comme le souligne Antoine, celui de la mort. Outre le travail d'Angèle, il y a les morts brutales de Clarisse et de Pauline. L'auteur rappelle à quel point tout peut basculer à une vitesse confondante, et pour des raisons très bêtes. Ici, c'est surtout l'ignorance et la négligence qui sont en cause.
Est également exploité le thème de la tolérance. Certains personnages se ferment totalement à quelque chose qui, pour eux, est nuisible, et ils ne peuvent même pas dire pourquoi ça l'est. Je suis toujours effarée de découvrir qu'au vingt-et-unième siècle, des gens peuvent encore refuser ce que refusent certains membres de la famille Rey. La réaction de Mélanie m'a beaucoup déçue, d'ailleurs.

L'histoire ne souffre pas de longueurs, sauf peut-être quand Antoine et Mélanie attendent la confession de Gaspard.
L'auteur nous réserve quelques surprises. Je me suis doutée de l'une d'elles.
La fin est en accord avec le reste du roman.

L'écriture de Tatiana de Rosnay est fluide, sans fioritures, sans phrases compliquées. Certaines réflexions d'Antoine sonnent comme des devises, des petites phrases à garder précieusement.

Le personnage d'Antoine est certainement le mieux construit du roman. Il passe son temps à se sous-estimer, à mettre en avant son manque de confiance en lui-même. Il prend de l'assurance au long du livre. Il lui arrive d'agir bêtement, mais cela le rend plus humain. Il a passé sa vie à s'effacer, et au début du livre, il ne sait pas encore qu'Astrid lui a rendu service en le quittant. Le lecteur ressent très bien la souffrance d'Antoine qui n'arrive pas à oublier sa femme, qui voit ses enfants se transformer, et qui ne maîtrise plus rien. Il ne veut et ne peut pas agir de manière ferme à cause de la sévérité excessive de son propre père.
Au final, ce sera Antoine le plus persévérant, le plus tolérant. Il saura tirer le meilleur de ce qu'il va vivre, de ce qu'il va découvrir.
L'auteur a su faire un portrait touchant et réaliste de cet homme qui, en deux ans, va connaître une espèce de transformation.

Le personnage de Mélanie m'a plutôt agacée. Et pourtant, elle est vraisemblable. Elle a simplement un caractère qui ne me plaît pas.
D'abord, j'ai été exaspérée par son obsession de l'homme. Mélanie, il lui faut un homme, quitte à en prendre un qui ne l'aime pas. C'est d'ailleurs ce qui se passe: au début, Antoine veut la consoler d'une rupture avec un homme dont il était clair pour tous, Mélanie la première, qu'il ne l'avait jamais aimée. C'est à cause de gens comme Mélanie que tant d'êtres qui ne s'aiment pas vraiment se mettent ensemble, quitte à finir par se séparer.
Bien sûr, il y a d'autres cas de figure, mais je n'aime pas l'idée du «mieux vaut être mal accompagné que seul» prônée par Mélanie.
Ensuite, elle finit par préférer le mensonge, le secret, le silence, l'ensevelissement dans le non-dit. Quelle attitude méprisable! Elle prétend qu'elle ne veut pas blesser son père, mais rien ne l'empêchait de savoir la vérité sans la dire à son père.

François est un personnage intéressant. Il peut sembler cliché, mais il m'a semblé très réaliste. Clarisse avait apporté de la fantaisie, du rire, de la joie à sa vie guindée et morne. Il est prévisible qu'il ait cessé de vivre à sa mort, et ait passé sa vie à en mourir. Il ait logique qu'il n'ai pas su élever ses enfants, alors que son coeur était brisé.
Cela explique la façon dont Antoine et Mélanie se sont construits.

J'ai aimé Angèle. Tolérante, indépendante, casse-cou, gaie, directe, voire un peu brusque... Elle sais tirer le meilleur parti de la vie, et insuffle confiance et assurance à Antoine.

Qu'on aime ou pas les personnage du roman, ils ne laisseront pas le lecteur indifférent. Ils sont analysés de manière pertinente, et même ceux qu'on voit peu (Joséphine, Régine, solange, etc), attirent l'attention.

Un livre juste, bien pensé, bien écrit. À lire!

Éditeur: Héloïse d'Ormesson.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Olivier Annen pour la Bibliothèque Braille Romande.
Olivier Annen a très bien interprété ce roman. Il a su prêter sa voix à Antoine, est parvenu à lui donner corps, ainsi qu'aux autres personnages, grâce à une lecture sensible, toute en finesse, et dénuée de cabotinage.

Acheter « Boomerang » sur Amazon