Hortense

L'ouvrage:
2015. Voilà vingt-deux ans qu'Hortense Delalande, deux ans et demi à l'époque, a été enlevée à sa mère, Sophie. Le ravisseur est le père de l'enfant: Sylvain Dufaillet. Sophie a tout fait pour retrouver Hortense. À présent, elle mène une vie terne et monotone. Un jour, dans la rue, une jeune femme la bouscule par inadvertance. Sophie est persuadée de reconnaître Hortense. Elle décide de suivre la jeune femme (qui, apprend-elle, s'appelle Emmanuelle) et de tenter de vérifier ses soupçons.

Critique:
Mon sentiment est mitigé quant à ce roman parce que la fin m'a déçue. Jacques Expert a construit un livre qui m'a rappelé certains romans de Sebastian Fitzek. Ce n'est pas forcément une mauvaise chose, mais je dis ça pour expliquer que pour moi, il a pris le même genre de risques que Fitzek.

Le roman est à plusieurs voix. Certains chapitres sont racontés par Sophie, d'autres par Emmanuelle. À cela s'ajoutent les dépositions de personnes qui furent concernées, de près ou de loin, par l'affaire. Cela m'a plu parce qu'on a différents points de vue. Chacun voit les choses avec ses paramètres, son vécu, sa connaissance des autres personnes impliquées, son interprétation des événements. C'est intéressant, bien construit, et chaque point de vue se défend. Je pense surtout aux témoignages de ceux qui côtoyèrent Sophie (amis, police, juges), pendant sa quête.

Pour moi, l'auteur parvient à faire douter son lecteur jusqu'à la fin sur l'identité de la jeune femme: c'est une bonne chose. On n'a que la certitude de Sophie, et outre le fait que ses propos laissent parfois transparaître une certaine instabilité bien compréhensible, on sait que celui qui veut voir quelque chose le verra forcément. Donc, on garde toujours à l'esprit que même si elle est de bonne foi, Sophie est partiale, souhaitant de toutes ses forces retrouver sa fille. Ensuite, les «coïncidences» que crée l'auteur peuvent paraître des preuves, mais lorsqu'on les examine de près, elles ne prouvent rien, car elles sont trop minces. Emmanuelle aime le poulet grillé: comme beaucoup de monde. Le prénom de l'amie de son père nous fera faire la même association que Sophie, mais c'est un prénom courant. Il y a aussi la réaction du père d'Emmanuelle quand il découvre que sa fille fréquente beaucoup Sophie... Ce ne sont pas les seuls éléments. Ces «coïncidences» sont habilement trouvées et placées. De plus, il est intéressant de les expliquer soit par le fait qu'Emmanuelle est Hortense, soit comme des hasards.
Je regrette que lorsque c'est Emmanuelle qui raconte, les chapitres soient intitulés «Hortense». Que la jeune femme soit Hortense ou non, l'auteur aurait dû nommer ces chapitres du prénom qu'elle se donne à ce moment-là, comme le fait Helen Klein Ross dans «What was mine». Ce qui compte, c'est ce que pense la jeune femme au moment où elle raconte. Était-ce une subtilité pour pousser l'inconscient du lecteur à pencher pour une solution plutôt qu'une autre?

Le romancier fait un peu la même chose concernant Sophie. Il nous montre un personnage tourmenté, emporté, aux idées tranchées... Certes, mais c'est son caractère. On peut la blâmer d'envoyer tout le monde au diable quand elle trouve que l'enquête n'avance pas, mais on peut aussi penser que c'est une mère, et sa réaction se comprend.

D'autre part, l'auteur emploie certaines ficelles un peu grosses, notamment dans la structure du récit. Il est normal, voire indispensable, que Sophie raconte ce qui lui est arrivé par le menu, mais pourquoi insérer des retours en arrière? Le récit commence alors que Sophie pense reconnaître Hortense, puis il y a des retours en arrière. La réponse est simple: il faut appâter le lecteur. Pour ma part, j'aurais préféré un récit chronologique, avec certains retours en arrière (par exemple, ceux à propos de la vie de Sophie et Hortense lorsqu'elles étaient ensemble), mais plus tard. Bien sûr, un début chronologique appâterait moins le lecteur, mais je pense que je l'aurais davantage apprécié, ignorant où l'auteur voulait aller. Ici, je voyais bien que c'était pour nous faire un peu mariner, même si les retours en arrière sont intéressants. D'ailleurs, à un moment, les choses semblent un peu figées, on n'avance pas, Sophie hésite, etc. Cela m'a un peu agacée.

Quant à la fin, elle est brutale et rapide. J'ai compris l'écrivain, il voulait donner une forte impression, et en dire le moins possible. Certes, mais cela fait qu'il laisse certaines questions sans réponses.

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Comment Sophie a-t-elle pu mettre l'enlèvement d'Hortense en scène? Comment se fait-il qu'on n'ait jamais retrouvé Sylvain? Cette question est en partie expliquée, mais je ne suis qu'à moitié convaincue. Pourquoi la police n'a-t-elle jamais trouvé le cadavre d'Hortense? Sans forcément enquêter sur Sophie, ils auraient dû entrer dans la chambre pour prendre des empreintes, etc. Même si Sophie cachait le cadavre pour les laisser opérer, il y aurait eu des traces... Pourquoi Sophie a-t-elle tué sa fille? Sûrement parce qu'elle a piqué une colère qui a mal tourné, mais j'aurais voulu en savoir plus. D'autre part, à un moment, j'ai envisagé ce qu'on découvre à la fin, surtout parce que Sophie insiste sur le fait qu'elle ne comprend pas son imprudence: elle a ouvert la porte, ce soir-là, alors qu'elle savait qu'elle n'aurait pas dû, puisqu'elle était menacée par Sylvain. Mais j'ai pensé que l'auteur n'avait pas pu faire cela, car c'était trop gros, et qu'il aurait trop d'explications à donner, puis j'ai pensé que s'il l'avait fait, il donnerait ces explications.

C'est toutes ces questions sans réponses qui, pour moi, rendent le tout bancal. En fait, la majorité du récit me paraît bonne, malgré les petites aspérités évoquées, mais j'ai la sensation que Jacques Expert a souhaité trop en faire, et s'est lancé un défi qu'il n'a pas tout à fait relevé. Il louvoyait dans des eaux troubles: il fallait que cela reste vraisemblable, qu'il y ait des indices trompeurs, mais qu'ils ne court-circuitent pas trop les choses, qu'il y ait aussi des indices orientant vers la vérité... J'ai la sensation que le tout ne tient pas très bien, que c'est un peu branlant. Je recommande tout de même ce roman pour les points de vue intéressants, et le doute qui subsiste jusqu'à la fin.

Remarque annexe:
Il y a une minuscule incohérence qui vient sûrement d'un manque de relecture. Emmanuelle dit que sa mère s'appelait Nathalie, puis plus tard, elle dit qu'elle s'appelait Pauline.

Service presse des éditions Audible FR, dont vous trouverez le catalogue sur le site Audible.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Anouk Adrien.
Je connais très peu cette comédienne: je l'ai entendue une fois audiodécrire un film. Sa voix est agréable. Elle a pris le parti de la modifier un peu selon que Sophie ou Emmanuelle parlait. Elle change le timbre, mais en plus, sa voix est empreinte d'enjouement pour Emmanuelle, et d'austérité pour Sophie. J'ai apprécié cela. Parfois, elle en fait peut-être un peu trop, mais cela peut se défendre. Par exemple, lorsque Sophie évoque ses années de bonheur avec Hortense, elle est passionnée, il est donc normal que la lectrice le montre. Ici, j'ai trouvé cela un peu mièvre, mais c'était peut-être voulu, connaissant Sophie.
À un moment, Emmanuelle fredonne «Aujourd'hui peut-être», de Fernand Sardou. J'ai trouvé dommage que la comédienne chante un air inexact.

J'ai été déçue de constater que la structure du livre n'était pas respectée. Il y a neuf pistes pour plus de cinquante chapitres.

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