Lecteur : Épin Marianne

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jeudi, 1 décembre 2011

Rien ne s'oppose à la nuit, de Delphine de Vigan.

Rien ne s'oppose à la nuit

L'ouvrage:
Delphine de Vigan évoque ici sa famille. Elle veut raconter l'histoire de Lucile, sa mère. Pour ce faire, elle plonge au coeur de la vie de ses oncles, tantes, et grands-parents maternels. Qu'a été la vie de Lucile? Pourquoi s'est-elle suicidée à soixante-et-un ans? Quelles furent ses relations avec sa famille? Pourquoi pouvait-elle se montrer si radicale envers certains membres?

Critique:
L'originalité apportée par Delphine de Vigan à ce genre de récits est qu'elle prend la parole pour expliquer sa démarche, ses raisons d'accomplir ce «voyage», les déboires auxquels elle se heurta, etc. Même si on peut se douter de tout cela, il est intéressant de voir son cheminement. Sa démarche soulève beaucoup de questions qu'elle aborde elle-même. Par exemple, pourquoi écrire sur sa mère? Pourquoi faire comme tant d'auteurs avant elle? Effectivement, pourquoi les gens s'intéresseraient-ils davantage à la famille de Delphine de Vigan qu'à celle de n'importe quel quidam? D'abord, ne nous leurrons pas, la biographie de la famille de la romancière intéressera davantage que celle de la mienne (par exemple), tout simplement parce qu'elle est connue. Ceux qui apprécient ses écrits auront forcément envie de lire cet ouvrage. Malheureusement, il y a un petit côté voyeur, pas forcément très sain, mais c'est ce qu'engendrera fatalement ce genre de récit. On pourrait penser que l'auteur se sert de sa notoriété pour publier un roman intimiste qu'elle ne pourrait éditer si elle n'était pas connue. C'est vrai. D'un autre côté, tant mieux pour elle si cela lui permet de mieux comprendre, d'accepter, de faire une espèce de psychanalyse. De plus, elle pourrait rétorquer à ceux qui lui feraient ce genre de procès qu'ils ne sont pas obligés de la lire.

Elle nous livre ici un portrait poignant d'une famille que les blessures ont davantage éloignés que rapprochés. Une famille qui a connu des moments de joie, mais dont certains membres souffraient d'un profond mal-être engendré par des malentendus, des non-dits, une impossibilité à communiquer comme il l'aurait fallu. Une famille qui a préféré se taire alors que l'une d'eux cherchait un soutien en dévoilant une chose qui l'empoisonnait, la rongeait. C'est probablement ce qui m'a le plus choquée: cette absence de soutien de la part de membres qui, pourtant, avaient souffert, et savaient à quoi s'en tenir.

L'auteur nous brosse un portrait à la fois solaire et désespéré de Lucile. Elle explique qu'elle espère que le lecteur ne trouvera pas sa mère trop dure. Pour ma part, je ne me suis pas placée en juge vis-à-vis de cette femme à qui la vie n'a pas vraiment souri. Lucile était hypersensible, et les émotions déferlaient sur elle de manière presque incontrôlable. Entre les traumatismes avérés et celui supposé qu'elle connut, on peut comprendre qu'elle ait perdu les pédales, et ait agi de manière extrême. C'était une femme complexe, charismatique, qui se jetait dans la vie de toutes ses forces. C'était une femme dure et fragile, parfois froide et agressive par maladresse.

Il est intéressant de voir comment Delphine de Vigan prend un chemin différent pendant l'écriture de l'ouvrage. Elle souhaitait faire ceci, mais se rend compte qu'elle ne peut pas. Par exemple, elle voulait remplir les blancs de choses qu'elle imaginerait, tout en restant au plus près de la vérité, et n'y parvient pas. Je comprends cela. Je pense que si j'étais confrontée à ce problème, il me serait impossible d'imaginer.
C'est peut-être pour cela que l'ouvrage semble un peu décousu. Par exemple, l'auteur parle de sa famille, puis de sa démarche, puis évoque d'autres moments de la vie de sa famille... Outre cela, elle dévoile certaines choses avant de raconter ce qui les a causées, ce qui fait que le lecteur a l'impression d'un récit très fragmenté, parfois désordonné. Cela m'a un peu gênée, mais cela ne gâche pas vraiment la lecture.
L'auteur rappelle sans cesse à son lecteur qu'elle parle de personnages qui ont vécu il n'y a pas si longtemps, dont certains vivent encore. Cet état de fait et la structure morcelée du livre font que j'ai eu du mal à percevoir les personnages dans leur globalité. En effet, elle capture beaucoup d'instants, mais ils ne sont pas vraiment continus. La deuxième partie est un peu moins elliptique parce que l'auteur et sa soeur ont vécu ce qui nous y est raconté.

Si l'auteur fouille les chairs à vif, lève les tabous, exhume les non-dits, raconte l'horreur sans complaisance, elle a, elle aussi, certaines limites. Elle ne peut évoquer la vie amoureuse de sa mère. Est-ce de la pudeur? Un blocage? Apparemment, l'auteur préfère mettre l'accent sur la mère qu'était Lucile.

Je trouve dommage qu'il n'y ait pas un entretien avec l'auteur en fin d'ouvrage. Cela s'y prêtait.

Heureusement pour moi, je connaissais Delphine de Vigan (j'ai lu et apprécié «Les heures souterraines»), et je n'ai pas fui devant les prix qu'a eu ce roman. En effet, les prix me font reculer, en général.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Marianne Épin. Ce livre m'a été offert par les éditions Audiolib.
J'ai été ravie de retrouver cette comédienne qui a su interpréter cet ouvrage sans jamais tomber dans le pathos. J'ai trouvé cependant un peu dommage qu'elle ne joue pas complètement le jeu quand il s'est agi de chanter une partie du générique de «Dallas». Peut-être a-t-elle eu peur de surjouer. Je pense que cela n'aurait pas été du surjeu.

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vendredi, 14 janvier 2011

Purge, de Sofi Oksanen.

Purge

L'ouvrage:
1992, Estonie occidentale.
La vieille Aliide vit seule, dans sa maison aux confins de la campagne. Ce jour-là, elle remarque une jeune fille devant sa porte. La femme, Zara, est sale, et semble affolée. Aliide la fait entrer. Au gré des heures, les deux femmes se parlent, et replongent dans leur passé.

Critique:
Sofi Oksanen plonge son lecteur dans un pan de l'histoire de l'Estonie. Je ne connaissais pas du tout ces événements. Malheureusement, on constate que l'histoire se répète: guerre de pouvoir, interrogatoires musclés, brimades, emprisonnement des prétendus rebelles, actes discrets des femmes dans la résistance... Tout ceci est exposé avec justesse. Il semblerait que l'auteur ait connu certains détails historiques par le biais de sa grand-mère, et elle les a réutilisés pour ce roman.

La romancière entremêle l'histoire du pays à celle de ses personnages. C'est, là encore, très réaliste. Les vies d'Aliide, d'Ingel, de Hans ont été influencés par la politique du pays. Cela a également contribué à faire de la vie de Zara ce qu'elle est, même si elle n'était pas née au moment des faits.

Sofi Oksanen exprime les différentes formes de souffrance de ses personnages de diverses manières. Je pense surtout à la pudeur effrayée de Aliide lorsqu'elle évoque le viol subi. Elle tente de l'effacer en l'évoquant par des actes, des gestes, des pensées détournées.
Quant à Zara, dont le corps et la dignité furent souillés, elle évoque tout cela sans tabou, elle crie sa détresse, la jette à la figure du lecteur. Ces deux manières d'exprimer une douleur sont également poignantes et bouleversantes.
On retrouve cette écriture feutrée lorsque nous découvrons ce qui est arrivé à Hans.

Il va de soi que j'ai trouvé les coups de foudres très gros. C'est d'autant plus dommage que ce livre se veut fin. Ici, l'auteur a usé d'énormes ficelles peu crédibles.

Tous les personnages sont intéressants: leur passé, leur personnalité, comment ils ont décidé d'agir de telle ou telle manière.
C'est à Zara que va ma préférence. Ses rêves et sa candeur sont piétinés, mais elle se bat, matérialisant tous ses espoirs et ses désirs dans la photo qu'elle garde comme une espèce de talisman. Au coeur de l'enfer, Zara a su préserver une part d'elle-même.
Que dire d'Aliide? Elle est très complexe. J'ai compris ses motivations (quant à sa vie privée), car elle a été guidée par la frustration et la jalousie qui sont de très forts sentiments, et qui, on le sait, peuvent pousser au pire. Pourtant, je ne l'ai pas suivie. Ce personnage n'a pas su m'émouvoir, parce qu'elle a agi égoïstement. Tout ce qu'elle a fait, elle l'a d'abord fait en pensant à elle-même. Le bien-être de son entourage l'indifférait, même celui de l'homme qu'elle disait aimer. Derrière des actions apparemment honorables (tout ce qu'elle a fait pour Hans), se cachait de sordides motivations. Elle n'évoluera qu'à la toute fin du livre. Au dernier moment, elle saisit la chance de rédemption offerte par Zara.

Si le livre renferme de très nombreuses qualités, ma lecture a été gâchée par le style. Dans un entretien en fin d'ouvrage, l'éditrice explique que ce style évoque pour elle celui de Marguerite Duras. Je n'y avais pas pensé, mais c'est effectivement le cas. Et c'est pour ça que je n'ai pas du tout adhéré à ce style. Je me souviens avoir fui Marguerite Duras à cause de cela, ne la lisant que lorsque c'était nécessaire: pour mes études.
Le style est donc très marqué. Il y a souvent des phrases courtes où le sujet est répété, comme martelé. Il y a une volonté d'enfoncer cette souffrance ressentie dans le crâne du lecteur.
De plus, il y a de longues énumérations qui donnent un effet de précipitation, comme si tout cela s'abattait sur les personnages, inexorablement.
Enfin, certaines phrases semblent être déconstruites, ou construites à la va-vite. Les titres des chapitres donnent également cette impression. Je sais que ce n'est pas le cas, et que l'effet est justement celui recherché. Tous ces procédés sont là pour mettre en avant certains effets, mais malheureusement, cela m'a plutôt rebutée.

Outre le style, la structure du livre m'a gênée. Il existe pourtant beaucoup de livres «en puzzle», comme je les appelle, c'est-à-dire où les retours en arrière sont nombreux. De plus, Sofi Oksanen balise son histoire, car chaque «chapitre» commence par une date et le pays où se passe l'action. Je pense que ma gêne est due au fait qu'en temps normal, je n'adhère pas vraiment à cette structure, qu'en plus, les retours en arrière n'étaient pas chronologiques, et qu'enfin, cela s'ajoutait au style qui me déplaisait.
Tout cela fait que j'ai mis un bon moment à entrer dans l'histoire et dans la peau des personnages.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Marianne Épin et Frédéric Meaux. Ce livre m'a été offert par les éditions Audiolib. Il sort en audio le 19 janvier.

Je connais Marianne Épin de puis plusieurs années, car elle a déjà enregistré pour d'autres éditeurs par le passé. Cela faisait longtemps que je ne l'avais pas entendue. Elle a parfaitement su mettre sa voix et son talent au service de l'écriture de Sofi Oksanen: adaptant son débit, son intonation, le timbre de sa voix aux exigences de l'écriture. Ce roman ne doit pas être facile à lire à voix haute.
Quant à Frédéric Meaux, il a su exprimer les sentiments de Hans par son intonation toujours parfaite.

La musique m'a exaspérée! J'avoue ne pas être fan de musique dans les livres, mais là, c'était vraiment trop! Il y a de la musique à chaque début de piste. Elle est assez longue: le lecteur ne parle que plusieurs secondes après qu'elle a débuté, et la musique s'arrête plusieurs secondes après que la date, le pays, et le titre du chapitre ont été énumérés.
En outre, j'ai trouvé cette musique désagréable. Il m'est déjà arrivé de penser que l'arrangement musical allait bien avec le livre, apportait même un plus au roman. Mais ici, c'était plutôt le contraire.

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