Editeur : Sabine Wespieser

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jeudi, 5 avril 2018

Point cardinal, de Leonor de Recondo.

Point cardinal

L'ouvrage:
Depuis son enfance, Laurent Dutillac ressent un mal être qu'il ne s'explique pas. Aujourd'hui, il est marié et a deux enfants de seize et treize ans. Il aime profondément sa famille. Peu à peu, il comprend d'où vient son problème: moralement, il est une femme.

Critique:
Au départ, je pensais ne pas chroniquer ce roman, parce qu'il ne m'a pas autant plu que ce à quoi je m'attendais. Mais après tout, pourquoi ne pas donner mon point de vue quand même?

Certains de mes reproches se sont atténués à la fin, parce que l'auteur donne une explication qui me satisfait. Je trouvais que Laurent était excessif lorsqu'il se travestissait en Mathilda, même s je comprenais confusément que cela venait justement du fait qu'il ne pouvait être une femme physiquement: lorsqu'on n'a pas quelque chose qu'on souhaite ardemment, on en fait forcément trop. Laurent lui-même le reconnaît plus tard. J'ai aussi râlé que le personnage principal s'attache aux signes de féminité selon la société, caricaturant la femme. La femme se maquille, porte des dessous en dentelle, des robes, des chaussures à talons, a les cheveux longs... Je me disais que s'il était une femme moralement, il n'était pas obligé de souhaiter avoir absolument tout cela. Ce reproche est normal venant de moi qui n'aime pas les clichés, et qui, en plus, dédaigne la plupart de ces soi-disant signes de féminité. Tout en râlant, je comprenais que là aussi, le personnage en faisait trop parce qu'il ne pouvait avoir tout cela.

J'ai aussi tiqué lorsqu'il explique qu'étant enfant, il n'aimait pas le foot et la brutalité de ceux de son âge qui s'y adonnaient. Ne pas aimer le foot n'est pas une caractéristique féminine. Être sensible non plus. C'est la société qui veut que les femmes soient sensibles et que les hommes ne le soient pas. L'auteur ne dit pas que cette aversion de Laurent explique forcément sa féminité morale, mais elle le sous-entend. Cela m'a gênée.

Ensuite, j'ai trouvé que la romancière en faisait trop concernant Thomas, le fils de Laurent. Pourtant, les réactions excessives de ce genre existent sûrement. Bien sûr, Leonor de Recondo montre d'autres réactions. Solange, la femme du héros, fait un long chemin avant de faire la part des choses. Malgré son refus, puis ses réticences, elle se remet en question. Ses actes sont compréhensibles, même si le lecteur ne les approuve pas toujours. Claire, la fille de Laurent, a un cheminement moins tortueux, et malgré sa peur et ses incertitudes, comprend beaucoup de choses en allant à la source de ce qui l'effraie, et en se mettant à la place de tout le monde.

La romancière montre un éventail de réactions dues au vécu des gens, à leur intolérance, ou parfois à un sentiment qu'ils ont davantage de mal à expliquer. En cela, le livre est bien pensé. Pourtant, je lui préfère le témoignage d'Andréa Colliaux ou même «Royaume interdit», de Rose Tremain. J'ai oublié beaucoup d'éléments de ces livres, mais j'en garde un bon souvenir, et il me semble que je n'ai pas eu de reproches à leur adresser. Ma perplexité est renforcée quant à ce roman parce que je sais que beaucoup de mes reproches ne sont pas vraiment fondés. Peut-être cela a-t-il à voir avec le style de l'auteur? Peut-être est-il, à mes yeux, trop dépouillé pour cette histoire... J'aurais peut-être préféré qu'un auteur comme Jodi Picoult s'empare du sujet, et en fasse un pavé où toutes les réactions seraient analysées en long, en large, et en travers, où certains personnages seraient davantage nuancés... En conclusion, je conseille ce livre, car malgré mes reproches, je pense que c'est un bon roman.

Éditeur: Sabine Wespieser.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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vendredi, 16 août 2013

L'église des pas perdus, de Rosamund Haden.

L'église des pas perdus

L'ouvrage:
Afrique du Sud, années 50.
Catherine King a huit ans. Sa meilleure amie, c'est Maria, la fille de la bonne. Les deux fillettes partagent tout.
Un jour, Catherine surprend son père en plein adultère. C'est alors que la famille vole en éclat, et que l'enfant est contrainte de quitter son paradis pour être exilée en Angleterre, le pays d'origine de sa mère. Maria attendra le retour de son amie.

Critique:
À cause de la quatrième de couverture, je croyais que ce livre était sirupeux, plein d'amours impossibles et contrariées. Heureusement, j'ai dépassé mon a priori, car j'apprécie beaucoup la lectrice qui l'a enregistré. Bien sûr, il y a bien quelques triangles amoureux dont l'auteur aurait peut-être pu se passer, mais ce n'est pas aussi terrible que ce que je pensais. Par exemple, elle établit tout de suite que Tom et Isobel ne sont pas faits l'un pour l'autre. Soit. Alors, pourquoi se sont-ils mariés? D'autre part, je trouve dommage qu'un personnage soupire sans espoir après Catherine. Cela explique pourquoi ce personnage agit, mais rien ne motive vraiment cet amour, et en plus, l'héroïne en profite. Que de choses très humaines, me direz-vous...

J'ai apprécié l'idée qu'un personnage appartient à un pays, à un climat. Si l'être humain s'adapte, il en est qui ne peuvent pas. Cathy n'a pas seulement perdu son père, le jour de son départ, mais son pays. À l'instar d'Alice dans «Retour à Brixton beach», il lui sera impossible de s'épanouir ailleurs. Comme si son âme était rattachée à son petit village.
J'ai également apprécié que Cathy ne change pas et fasse fi de l'apartheid tout comme lorsqu'elle était enfant.

L'auteur a su rendre une ambiance particulière: les personnages communient avec la nature. Le don de voyance de Maria fait d'elle un personnage à la limite du surnaturel. Elle s'accorde bien avec ce qui arrive dans le roman, et avec l'ambiance parfois feutrée qui accompagne certains événements. La ferme où on cohabite sans toujours s'apprécier, où on se cherche, où un amour naîtra, revêt parfois des aspects gothiques. Au milieu de cela, l'église revient comme une rengaine. C'est le pivot du roman. C'est là que les souvenirs de Maria et de Catherine se promènent, c'est là qu'arriveront certaines choses importantes. L'église n'accepte pas tout le monde. Par exemple, Hendrick est l'un des rares à voir les deux fillettes qui ne sont pas vraiment des fantômes, mais qui ne sont pas non plus de chair et de sang.
À côté de cela, évoluent les cancanières. Ce petit village ne fait pas exception: il renferme ses cancanières. Leurs interventions m'ont fait rire, d'abord parce qu'elles ne peuvent que supposer, mais aussi parce qu'elles semblent réellement se trouver hors du cercle harmonieux que constituent les héroïnes et la nature. Seul, Hendrick parvient à entrer dans ce cercle, et à en sortir pour écouter les cancanières qui l'exaspèrent. Il est comme un garde qui fait tout ce qu'il faut pour que les héroïnes ne soient pas ennuyées.

J'ai également trouvé judicieux que Rosamund Haden émaille le récit du présent de réminiscences du passé. Cela donne du rythme à l'ouvrage, et cela permet de retrouver, par petites touches, nos deux héroïnes lorsqu'elles étaient insouciantes.

Le seul reproche que je ferai tient à une partie de la structure. À l'instar d'autres, Rosamund Haden commence par un morceau de la fin. Au lieu de me faire languir, ce «morceau de fin» m'a donné des indices tout au long du roman, ce que j'aurais préféré éviter.

Éditeur: Sabine Wespieser.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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vendredi, 16 novembre 2012

Les séparées, de Kéthévane Davrichewy.

Les séparées

L'ouvrage:
1981. Alice et Cécile sont adolescentes. Leur amitié est quasiment fusionnelle.
2011. Cécile est à l'hôpital, dans le coma. Elle repense à sa vie, à Alice, à cette amitié qui fut mise à mal au cours de leur vie.

Critique:
La force de ce livre, c'est qu'il intéresse malgré une histoire des plus banales, illustrées par certaines situations très clichées. Je pense que je l'ai apprécié parce que tout ce qui est raconté est terriblement vraisemblable. D'autre part, l'auteur s'attache à bien expliquer les sentiments et les motivations de ses personnages. De ce fait, les clichés sont pardonnables. Quant à la banalité de l'histoire, elle est positive, car beaucoup d'entre nous pourront s'identifier à ces deux filles dont le seul tort est de n'avoir pas forcément agi comme il l'aurait fallu, de n'avoir pas vraiment su communiquer, de s'être laissées emporter par des sentiments très puissants.

L'auteur raconte les mécanismes d'une amitié. Les deux filles s'adorent, mais n'arrivent pas toujours à tout se dire, ce qui les mènera à ne pouvoir avoir des discussions vraiment sérieuses sur leur amitié. Je pense, moi aussi, qu'une véritable amitié me peut être basée que sur la franchise. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas user de diplomatie, mais de vraies amis sauront expliquer pourquoi ils ne sont pas d'accord, pourquoi telle chose les a blessés, etc. Une véritable amitié n'est pas fondée sur une opinion toujours partagée, mais sur un véritable échange, et l'acceptation de ce que pense l'autre.
Cette relation a également été pourrie par divers actes des deux filles, dont certains ne pourront que paraître sordides. Si je m'explique ce que fait Alice, Cécile me semble plus sournoise. Je n'arrive d'ailleurs pas à comprendre ce qu'Alice finit par apprendre, ce que le lecteur sait depuis un moment... Pour le coup, l'auteur a choisi la facilité du cliché, car rien n'explique vraiment ce qui a poussé Cécile à faire cela.
Si le roman semble très travaillé, la fin me paraît bâclée justement parce que ce dont je parle plus haut n'est pas expliqué, mais aussi parce qu'elle laisse le lecteur dans l'expectative de ce qui va arriver.

Le personnage de Philippe est sûrement celui qui a le plus de présence. Il est également le plus sain du roman. Il entre vite en conflit avec son père, et n'a pas la force d'affronter cela seul. Il finit par vouloir aider sa soeur, mais il est peut-être trop tard. Le jeu dangereux auquel il se livre avec Alice a l'attirance et la saveur de l'interdit. Interdit pas seulement à cause du fait qu'elle est mineure... Ce jeu trouble aura un écho, plus tard, plus définitif, rédhibitoire, car ici, les protagonistes ne sauront pas s'arrêter, à l'inverse de Philippe qui, dans tout ce qu'il a fait (même vivre), a su s'arrêter avant que les choses ne dégénèrent.

Je n'ai pas aimé la structure. Au départ, je l'ai comprise, car elle a une certaine logique: on voit les filles ensemble, on passe à trente ans plus tard, puis les souvenirs... Seulement, par la suite, l'auteur ne se contente pas de naviguer entre le passé et le présent, elle parle du passé, puis d'un passé un peu plus proche, puis d'un passé plus lointain... J'ai fini par me mélanger un peu dans tous ces moments évoqués en vrac. La romancière voulait peut-être montrer les errances mentales des filles... en effet, lorsqu'on laisse son esprit vagabonder, les souvenirs ne sont jamais chronologiques...

Remarques annexes:
On peut s'amuser à fondre les prénoms des deux amis l'un dans l'autre. Cela donne Alicécile ou Alicecile. L'auteur a-t-elle choisi ces prénoms à dessein? Voulait-elle montrer le vampirisme malsain de cette amitié, mais en même temps deux personnes qui ne font que vivoter sans l'autre?

Après avoir appris une nouvelle qui l'a choquée, Alice piétine son portable, mettant fin à la conversation. Je trouve ça très bête. J'en ai un peu assez que, dans certains romans, les personnages se livrent à ce genre d'actes grandiloquents et gratuits. Je comprends que l'héroïne souffre, ait besoin de l'exprimer, et que sa manière de le faire ne sera pas réfléchie. Cependant, je trouve ce genre d'actes spectaculaires totalement idiots.

Éditeur: Sabine Wespieser.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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jeudi, 19 juillet 2012

Sincères condoléances, d'Erling Jepsen.

sincerescondoleances

Note: Ce livre est la suite de «L'art de pleurer en choeur».

L'ouvrage:
Le père d'Allan vient de mourir. Celui-ci n'a pas vu ses parents depuis de nombreuses années. En outre, il n'a cessé de dénoncer les maltraitances de son père dans ses écrits. Allan voudrait rester indifférent à cette mort. Par politesse, il envoie une couronne à sa mère assortie d'un protocolaire «Sincères condoléances». Cela fait que celle-ci l'appelle et lui demande de venir la voir. Accompagné de sa soeur, Sanne (qui eut également à souffrir des abus du père), Allan se résout à retourner dans le village de son enfance.

Critique:
Ce livre n'est réellement intéressant que si on a lu et apprécié «L'art de pleurer en choeur». J'étais impatiente de le découvrir. Je voulais savoir l'après de ces enfances brisées. Surtout que dans le premier livre, Allan ne souffre pas vraiment. Ce n'est pas lui le plus à plaindre. Son père et lui partagent encore une certaine complicité, et le garçonnet d'alors ne voit pas vraiment le mal commis autour de lui. Ce roman raconte que par la suite, lui aussi pâtit de la tyrannie du père.

L'ouvrage explore différentes façons de réagir à un événement à la fois attendu et redouté. La mère (Margret) veut oublier le père. Quant à Sanne, on dirait que l'événement la fait revivre, la libère, même si ensuite, elle a d'autres crises. Allan gratte les blessures, cherche des explications, veut aller au fond du problème. L'auteur décrit bien les sentiments de chacun. Pour moi, Allan est celui qui réagit le plus sainement. C'est pour lui une espèce de catharsis. Il sait qu'il doit en passer par là avant de pouvoir espérer avancer plus sereinement.
Cependant, sa relation à son père restera ambiguë, ce qui est normal. C'est résumé par l'attitude qu'à Allan vis-à-vis de la casquette du défunt. Tour à tour désirée (au point de provoquer une dispute, et de faire faire un acte extrême à l'un des personnages), chérie, puis dédaignée, elle représente cette relation étrange qu'Allan n'a jamais pu vraiment rompre, mais qui au fil du temps, ne lui a apporté que chagrin.

Erling Jepsen évoque aussi différentes interprétations d'un même fait. Par exemple, Allan voit que son père a gardé des articles de journaux le concernant. Il pense tout de suite que c'est une manière d'exprimer son amour, même s'il ne voulait plus le voir. Margret, elle, donne l'explication au lecteur. Elle est plus plausible et va mieux au caractère du père.

Le romancier décrit une famille traversée par des années de souffrances, de révoltes rentrées, de maltraitances mal digérées... Malgré les éclairs d'espoir, malgré la vie à laquelle Allan et Sanne s'accrochent, les parents ont fait trop de dégâts. Allan et Sanne devront, encore une fois, parcourir cette route seuls. Ils ne pourront compter que l'un sur l'autre. Leur mère ne les a jamais aidés, et continue de les enfoncer, insidieusement, et malgré son empressement à les revoir.

Margret et Azger sont ceux que j'ai le moins compris. Comment Margret ose-t-elle continuer à vivre, comment parvient-elle à dormir après la manière ignoble dont elle a trahi ses enfants, surtout Sanne? Elle a beau avoir souffert, je n'ai ressenti pour elle que mépris. Elle est haïssable.
Ensuite, sa mesquinerie flagrante accentuera le dégoût du lecteur. Enfin, elle trouve le moyen de passer pour une victime et de se chercher des excuses. On me dira qu'elle ne pouvait pas, par le passé, partir avec ses enfants. On me dira que c'est bien plus compliqué. On dira ce qu'on voudra: aucune excuse ne devrait être accordée à cette femme qui contribua, entre autres, à la déchéance de ses enfants. Mon dégoût et mon mépris pour Margret a été renforcé par le désespoir muet de Sanne. Sanne qui dépense son énergie à enfouir son traumatisme, à tenter de garder la tête hors de l'au, et qui trouve encore la force de penser aux autres, tout en gardant espoir que quelque chose peut être sauvé.

Quant à Azger, j'ai eu du mal à le cerner. Dans «L'art de pleurer en choeur», il n'était pas vraiment franc, mais il me semblait qu'Allan et Sanne auraient pu se reposer sur lui si les choses empiraient. Je n'arrive pas à comprendre pourquoi la souffrance infligée à son frère et à sa soeur l'a rapproché de ses parents. Si, au départ, il tente de les aider (dans «L'art de pleurer en choeur»), ensuite, il semble qu'il cautionne tout ce qui arrive. Est-il jaloux de la complicité d'Allan et de Sanne? Tenait-il à être le premier dans le coeur de ses parents?

L'écriture est simple, le récit est parfois tendre, parfois violent. Violent de non-dits, de malentendus. Certaines situations sont oppressantes. Un roman où les sentiments sont tour à tour enfouis et exprimés de manière exacerbée. Un récit où chacun apprend à vivre avec ce qu'il ne peut changer.

Remarque annexe:
Dans «L'art de pleurer en choeur», le père était épicier, et là, il est laitier...Est-ce dû à la traduction ou l'auteur n'a-t-il pas pris la peine de vérifier ce détail au moment d'écrire le tome 2?

Éditeur: Sabine Wespieser.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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mardi, 8 novembre 2011

L'art de pleurer en choeur, de Erling Jepsen.

L'art de pleurer en choeur

L'ouvrage:
Le narrateur a onze ans. Il vit avec ses parents et sa soeur, Sann, qui a quatorze ans.
Son père est épicier. Son commerce n'est pas florissant, parce qu'il existe des supermarchés. C'est alors qu'il prononce un éloge funèbre à l'enterrement de la fille du boucher. Son éloquence émeut certains, et on vient plus volontiers dans son épicerie. Mais cela ne durera pas.

Critique:
Par certains côtés, ce roman m'a rappelé «le jour où le temps s'est arrêté». C'est une famille unie en apparence, où les choses se disent à demi-mots, où on s'aime maladroitement, où on communique mal, où pleurer est une mise en scène qu'on pratique ensemble afin de recouvrir tous les non-dits... L'écriture et les personnages m'ont plu.

Le jeune narrateur est à la fois agaçant et attendrissant. Il a la candeur de l'enfance. Il est dévoué corps et âme à sa famille, surtout à son père. Il est touchant parce qu'il veut toujours que tout le monde s'aime, et fera tout ce qu'il pense être bien pour unir sa famille. Certains de ses actes montrent que malgré son ignorance, son instinct le pousse.
Cependant, son amour inconditionnel, son refus de voir, son obstination naïve à cacher la vérité par des choses dont lui-même pressent qu'elles ne sont que prétextes, tout cela m'a agacée. Il a onze ans, mais parfois, on dirait qu'il en a huit. On me dira qu'il est tenu dans l'ignorance par les adultes qui ne veulent pas dire la faute (ce serait lui donner vie), et par Sann qui ne peut pas la dire.
À ce sujet, j'ai apprécié le flou que le point de vue du narrateur engendre chez le lecteur. Ça faisait qu'au début, je m'accusais de voir le mal partout. ;-) Et puis, quand les choses se sont précisées, même si au final, le narrateur ne voit toujours pas où est le mal (parce qu'il ne sait pas exactement ce qui a été fait), j'ai encore mieux ressenti la détresse du personnage abusé. À cause du point de vue du narrateur, l'auteur l'évoque avec pudeur, laissant le lecteur découvrir les conséquences... Sans violence (c'est d'autant plus affreux), l'auteur nous fait découvrir la fourberie d'un homme qu'au départ, on croyait intègre. Un homme qui a l'air des plus ordinaires, qu'on ne soupçonnerait pas, qu'on verrait même comme timoré... C'est là l'une des forces du roman. Avec son air falot, il trompe son monde.

L'auteur semble voir le salut dans la ville. En effet, le seul qui prend tout de suite la mesure du mal accompli, c'est Azger (le grand frère du narrateur), qui habite en ville. Quand il habitait chez ses parents, il semblait avoir besoin de dérivatifs pour faire face. À quoi?... C'est en ville que Sann et le narrateur seront en sécurité, même s'ils sont perdus. Contrairement à ce qu'on voit en général, c'est la campagne qui fait image d'arriérée, de corrompue. C'est la ville qui est synonyme d'évolution positive, de réflexion, de progrès. J'ai d'ailleurs trouvé un peu gros que l'inconnu qui héberge Sann et le narrateur ne profite pas d'eux...

Force est de constater que le seul personnage vraiment lucide et vers qui ira la sympathie du lecteur est celui qui ne s'embarrasse pas d'apparences, celui qui passera même pour fou. C'est de ce personnage qu'on médira, alors que c'est le plus à plaindre.

Je ne sais pas trop quoi penser de la mère... Elle m'est plutôt antipathique. Parfois, elle se dissocie quelque peu de la famille (en chantant dans une langue que les autres ne connaissent pas, par exemple), mais elle ne protège pas vraiment ses enfants. Elle est très pieuse, mais ne fait rien quand sa fille en a besoin. Et pourtant, il est évident qu'elle sait que Sann a besoin d'aide.
Quant à Azger, il le sait mieux que quiconque, et pourtant, même sur son propre terrain (la ville), obéit encore à l'autorité parentale, autorité qu'il a pourtant défiée avant que les enfants tentent de trouver refuge auprès de lui. Il apparaît alors comme un salut, surtout avec ce qu'il a fait auparavant, mais sa protection est illusoire, voire trompeuse.

Éditeur: Sabine Wespieser.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Marie-France Javet pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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