Editeur : Philippe Picquier

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lundi, 8 juin 2015

Nos jours heureux, de Gong Ji-Young.

Nos jours heureux

L'ouvrage:
Yujeong a trente ans. Elle a fait plusieurs tentatives de suicide. Sa tante Monica, qui est religieuse, lui demande alors de l'accompagner dans ses visites aux condamnés à mort.

Critique:
À lire le résumé, on a l'impression que Yujeong (qui est également la narratrice d'une grande partie du récit) a été élevée dans du coton, qu'elle n'a pas de vrais problèmes, qu'elle se paie le luxe de faire une dépression par ennui, et que sa tante veut lui montrer d'autres réalités en la confrontant au monde carcéral. Cependant, tout est bien plus complexe. La jeune femme est très loin de se lamenter pour rien. Il n'en reste pas moins que ces visites vont lui montrer autre chose, et qu'elle en sera bouleversée. En effet, ce monde est très loin de ce qu'elle côtoie tous les jours.

D'autre part, elle se surprendra à éprouver de la compassion pour un triple-meurtrier. L'auteur met d'ailleurs en parallèle la souffrance de la narratrice et celle de Yunsu. Comment comparer la bataille de tous les instants menée par Yunsu pour avoir une vie décente, pour ne pas être broyé, et la détresse sourde, oppressante de Yujeong? Ce n'est pas comparable, et ces deux détresses sont à prendre en compte. Si Yunsu fut frappé et abandonné par ses parents, s'il dut apprendre à ne compter que sur lui-même et à rendre coup pour coup, l'héroïne a dû apprendre à vivre avec ceux qui l'ont abandonnée moralement.

L'auteur ne dit jamais que Yunsu a mal tourné à cause d'une vie qui fut désastreuse dès le départ. Bien sûr, on s'en doute. Mais là encore, tout est plus complexe. Le lecteur se surprendra à penser qu'à la place du jeune homme, il aurait probablement mal tourné. Certains ne comprendront peut-être pas pourquoi il n'a pas agi différemment dans certaines situations. peut-être y aurait-il gagné. Certes, mais sa psychologie est si bien analysée, on se mettra si facilement à sa place, qu'on comprendra aisément qu'il n'ait pas pu faire autrement.

Nuançant encore ses propos, Gong Ji-Young évoque le thème du pardon. Elle ne dit pas qu'il faut absolument pardonner. En effet, trois personnes s'y essaient. L'une m'y parvient pas, l'autre le fait pour de mauvaises raisons et n'y parvient pas mieux (d'autant qu'elle est incomprise et repoussée), et la dernière semble y trouver la paix. Mais ce personnage agit ainsi à cause de circonstances très particulières.

Si Monica et d'autres essaient d'apporter aide et réconfort aux condamnés, la romancière ne montre pas un monde où tous ceux qui font cela sont sincères. Elle donne, avec finesse et sensibilité, plusieurs exemples de la manière dont se conduisent les uns et les autres.

Un roman à fleur de peau, qui pose pertinemment certaines questions, qui fait réfléchir.

Éditeur: Philippe Picquier.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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vendredi, 17 avril 2015

Rendez-vous dans le noir, d'Otsuichi.

Rendez-vous dans le noir

L'ouvrage:
Michiru a perdu progressivement la vue. Depuis la mort de son père, elle vit seule. Elle sort peu et seulement avec son amie, Kazue.
Un jour, quelqu'un sonne à sa porte. Lorsqu'elle va ouvrir, il n'y a personne. Elle ne sait pas encore qu'un homme est entré chez elle.

Critique:
J'ai beaucoup aimé ce livre. Il est un peu lent, mais exempt de remplissage. Otsuichi prend le temps de présenter ses personnages, leurs motivations, leur psychologie... Il fait cela de manière très réaliste.

En général, lorsqu'il y a une personne aveugle dans un livre, l'auteur nous dit que cette personne se déplace toute seule dans la rue, fait la cuisine sans problèmes, reconnaît les gens à leurs visages, etc. Je sais que certains aveugles se déplacent seuls, mais je sais aussi que ce n'est pas le cas de tous. J'ai très bien compris Michiru qui veut embêter le moins de monde possible, et donc, qui essaie d'avoir le moins d'envies, le moins de désirs possible. Je comprends également que Kazue tente de la secouer, mais même si elle lui propose son aide, je n'ai pas l'impression qu'elle se mette vraiment à sa place.
À un moment, Michiru pense que la cane blanche n'est pas très fiable, et explique pourquoi. J'ai exactement le même raisonnement qu'elle. Il est d'ailleurs logique.
Il y a quand même une chose que je n'ai pas comprise: il est dit que les handicapés parlent plus fort que la moyenne, et que c'est à cause de leur handicap... Cela me laisse perplexe.

Si Michiru se replie sur elle-même à cause de son handicap, Akihiro souffre, lui aussi, de sa différence qui le fait se renfermer en lui-même. L'auteur met ces deux situations en parallèle, semblant vouloir montrer que parfois, il faut se dépasser, et qu'un handicap peut exister, même s'il n'est pas reconnu.

L'intrigue est bien construite. Au départ, certains éléments (des coïncidences) m'ont paru gros, mais l'auteur les explique naturellement, et tout se tient.
La situation des deux protagonistes principaux engendre forcément une certaine tension. Pendant longtemps, tout semble bloqué, inextricable. Je me suis demandé comment l'auteur allait se sortir de cela. Encore une fois, il le fait simplement, de manière réaliste.

Certains s'attendront peut-être à un thriller haletant, imaginant que l'homme entré chez Michiru est un fou dangereux. Ce n'est pas du tout le sujet. Personnellement, je préfère qu'il en soit ainsi. Je ne peux que recommander ce roman dont les personnages sont terriblement humains, et dont l'intrigue est bien menée.

Remarque annexe:
Lorsque l'auteur évoque le braille, il répond à une question que je me posais sur le braille japonais. Je me demandais si c'était le même que celui que j'utilise. Il se base sur le même schéma, mais les lettres ne sont pas les mêmes.

Éditeur: Philippe Picquier.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Pierre Luisoni pour la Bibliothèque Sonore Romande.
J'aime beaucoup ce lecteur qui, en plus de mettre le ton approprié, a une voix très sympathique (souriante, agréable).
Une amie m'a épelé les prénoms des protagonistes du livre. C'est là que j'ai découvert que le lecteur avait prononcé les «r» «l». Cela se prononce peut-être comme ça en japonais...

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lundi, 9 février 2015

La beauté du diable, de Radhika Jha.

La beauté du diable

L'ouvrage:
Une japonaise raconte son histoire. Elle a épousé, très jeune, le premier homme qui s'est intéressé à elle, de peur de ne pouvoir en avoir d'autres. Ce choix déterminera la direction que prendra sa vie.

Critique:
Cette héroïne qui se met à nu et qui passe par plusieurs phases, à la fois contradictoires et complémentaires, ne manquera pas d'interpeller le lecteur. Qu'on l'apprécie, qu'on la vilipende, qu'on la comprenne, qu'on la trouve insensée, on ne pourra lui être indifférent.

On sent très vite que son mariage lui apportera de la frustration. À ce stade, on pourrait dire que tout est trop balisé et donc sans surprise. Une Emma Bovary contemporaine: trop classique. Certes, mais Radhika Jha a plus d'un tour dans sa manche. Si son héroïne se révèle insatisfaite et cristallise ses frustrations dans un besoin compulsif que vous découvrirez en lisant le roman, et qui devient une addiction, son histoire est loin de s'arrêter là. Reconnaissant ses faiblesse, mais ne parvenant pas à les corriger seule, notre héroïne connaîtra un parcours qui la fera réfléchir.
La romancière a l'art de raconter. Chaque situation est très bien dépeinte. On n'a aucun mal à imaginer les affres par lesquels passe la narratrice, et il est impossible de la rejeter en bloc, malgré son égoïsme et le fait qu'elle aille très loin dans un engrenage qui ne la laissera pas intacte.

La jeune femme a une amie: Tomoko. Elle aussi a un certain charisme. Pourtant, je l'ai trouvée plus manichéenne que l'héroïne. Elle se paie le luxe de ne pas aimer sa vie, mais ne fait pas grand-chose pour en changer. Elle aussi est dans un engrenage, mais il semble qu'elle soit plus passive que son amie. On pourra m'objecter que Tomoko n'étant pas le sujet du roman, elle est moins creusée que son amie. En effet, beaucoup moins de choses sont expliquées à propos d'elle. Peut-être aurais-je compris ses motivations si je les avais connues... En outre, ce personnage ne m'a pas déplu. J'aurais simplement aimé en savoir plus.

Pour moi, Radhika Jha a créé une machine bien huilée, sans anicroches, jusqu'au moment de ce que j'appelle les incohérences. J'en ai trouvé deux, et à mes yeux, elles gâchent un peu l'ensemble, d'autant que je pense qu'elles auraient pu être évitées. Cependant, on peut voir la deuxième sous un autre angle, et alors, elle donne une piste intéressante quant à l'héroïne au lieu d'être une incohérence.

Afficher Attention: je dévoile des événements ayant lieu vers la fin du roman.Masquer Attention: je dévoile des événements ayant lieu vers la fin du roman.

Lorsque le mari de la narratrice la laisse avec la sage vieille dame, il explique cela en disant qu'il doit repartir très vite. Or, depuis le début du séjour, il ne cesse de répéter qu'ils ont le temps, que le voyage durera aussi longtemps que le souhaitera sa femme. Il suffisait qu'il dise qu'il devait partir parce qu'il avait eu un appel urgent de son travail... Bien sûr, l'héroïne et le lecteur savent que le but était que la jeune femme reste seule avec le couple âgé, afin qu'elle se ressource et fasse la part des choses, mais cela aurait pu être mieux amené.

La deuxième incohérence, c'est la manière dont le mari de l'héroïne a appris qu'elle se prostituait. Il aurait été très simple que ce soit Crocodile qui le lui dise par vengeance. C'était préparé. Or, l'héroïne est persuadée que c'est la mère de son mari qui le lui a dit par jalousie. Soit, mais comment l'a-t-elle appris? Le mari de la narratrice ne disant jamais comment il a appris la chose, on peut supposer que c'est Crocodile qui le lui a dit, et que l'héroïne rejette la faute sur celle qu'elle n'aime pas. Cela annulerait ce que j'appelle la seconde incohérence.

Enfin, je n'ai pas compris pourquoi l'héroïne tenait tant à ce que le dépositaire de son histoire meure. Elle s'en explique, mais c'est un peu flou. Serait-elle devenue folle après tant d'événements choquants?

Un roman captivant, une réflexion sur nos choix et leurs conséquences.

Éditeur: Philippe Picquier.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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