Editeur : Julliard

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mardi, 9 avril 2013

Le chagrin, de Lionel Duroy.

Le chagrin

L'ouvrage:
Le narrateur évoque sa famille: les Dunoyer de Pranassac. Il raconte ses parents, leur vie chaotique, ses frères et soeurs...

Critique:
L'auteur a changé les noms, et cet ouvrage est classé dans les romans, mais apparemment, il est très proche de l'autobiographie.

Ce genre d'ouvrage met forcément mal à l'aise le lecteur qui sait que c'est autobiographique. Je n'ai pu m'empêcher de me voir comme une intruse espionnant la famille de l'auteur, découvrant tous ses secrets, ses travers. D'un autre côté, si l'auteur l'a publié, c'était pour que ce soit lu. En général, je trouve que ceux qui font cela ne sont pas très sains. Ici, il me semble que c'est différent. Outre raconter sa famille, l'auteur explique sa démarche. Pour lui, écrire est nécessaire, vital. Raconter sa famille était un besoin. C'était un peu comme une psychanalyse, une purification. L'écriture l'aide à exorciser certaines choses, à mieux en comprendre d'autres. Cela se fait dans la douleur. Une douleur qui lui est nécessaire pour avancer dans la vie, après qu'elle a été vécue, expliquée, comprise, supportée. L'expérience finit par se révéler salvatrice. Beaucoup disent que c'est pour cela qu'ils se racontent. C'est sûrement vrai, mais Lionel Duroy le montre en exposant son cheminement, en décortiquant ses sentiments, ses réactions, ceux de son entourage, en disant son mal être... Il se force à analyser, à raconter, à retranscrire les faits et son ressenti. Il explique comment tel événement rejaillit sur sa vie d'adulte. Je pense que nous sommes tous ainsi. La façon de faire de l'auteur fait qu'on se penchera peut-être sur soi, et qu'on trouvera certaines correspondances: en effet, tel événement de mon enfance fait que... Les autres autobiographes le font aussi, mais «Le chagrin» est le premier livre que je lis où c'est fait de manière si explicite, si approfondie.

De ce fait, il fait quelque chose qu'habituellement, je n'aime pas. Il raconte le passé, mais fait des incursions dans son passé plus proche, voire dans son présent. Par exemple, il parle de Blandine comme étant sa deuxième femme, donc le lecteur sait déjà qu'il en a eu une autre avant. Ce n'est pas si grave, mais il fait souvent cela: dévoiler des résolutions de faits avant ou pendant le récit desdits faits. Son histoire est chronologique, mais quelque peu décousue à cause de ces «révélations».

J'aurai la même réflexion que celle que j'ai eue à propos de «Le château de verre». N'étant pas impliquée émotionnellement, je n'ai pu que vilipender Suzanne (la mère du narrateur), tout en ressentant une compassion teintée d'exaspération pour Toto (son père). L'auteur présente deux personnes qui, apparemment, s'aiment malgré tout. Cependant, ils s'aiment mal. En outre, ils n'acquièrent jamais la maturité nécessaire à des adultes. Suzanne souhaite une vie aisée, fait des caprices, ne se prend jamais en main, ne sait pas élever ses enfants. Toto se décarcasse, mais il encaisse les caprices de sa femme. Il se laisse écraser de manière assez injuste. Et il préfère cacher l'inévitable à Suzanne plutôt que d'y faire face, comme si fuir les problème les effaçait. À la différence de «Le château de verre», le narrateur est plus tranché. Sa mère lui a fait mal, il n'a jamais réussi à le lui dire, il le crie dans son livre. Quant à son père, je pense qu'il est parvenu à me faire ressentir (en beaucoup moins fort, bien sûr) ce qu'il ressentait pour lui: amour, admiration, mais aussi exaspération devant ses faiblesses. J'ai très bien compris, par exemple, que le narrateur mette longtemps à ne plus être du même bord politique que son père. D'abord par inculture, comme il l'explique, parce que son esprit critique n'est pas «développé». Mais aussi par amour, parce qu'il ne voulait pas trahir son père, et perdre cette complicité.
Mis à part cela, je ne suis pas très à l'aise pour parler du contenu du livre. D'abord, je pense qu'il faut en dévoiler le moins possible. Ensuite, grâce à ce travail d'explication des faits et de ses réactions, l'auteur explique tout. Tout est écrit: faits et analyses.

Le narrateur aborde la parution de «Priez pour nous», le premier livre où il évoque sa famille. Il est choqué de la manière froide dont les critiques décrivent ses parents. C'est justement parce que les critiques ne sont pas impliqués, ce n'est pas leur famille. Ils voient donc les faits brutes et les exposent.
Je me suis demandé quelle était la différence entre «Priez pour nous» et le début de «Le chagrin» puisque les deux évoquent l'enfance du narrateur. Peut-être le premier est-il encore plus romancé. D'ailleurs, à l'origine, il commençait par quelque chose d'inventé: un fait que le narrateur a imaginé au cours de son enfance, sublimé, et qui s'est exprimé dans ce début de roman. En outre, il semblerait que Lionel Duroy se soit beaucoup inspiré de sa vie pour ses romans, prenant un fait et le développant, lui faisant prendre un autre cours, construisant un récit autour. Je pense qu'il n'est pas le seul, mais comme il se raconte dans «Le chagrin», on ne pourra s'empêcher de reconnaître des épisodes de sa vie dans certains romans. Il le dit, d'ailleurs, concernant l'un d'eux.

Éditeur: Julliard.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Jean-Pierre Schamber pour l'association Valentin Haüy.
Encore une fois, j'ai été ravie de retrouver ce lecteur dont l'interprétation n'est jamais fausse. Je pense qu'il aurait été facile de prendre un ton larmoyant pour interpréter ce livre, ce qui l'aurait totalement desservi. Heureusement, le lecteur, comme à son habitude, n'en fait pas trop tout en ne tombant pas dans la monotonie.

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lundi, 27 juillet 2009

Famille et autres supplices, de Béatrice Shalit.

Famille et autres supplices

L'ouvrage:
Laura Habner est professeur de français. Elle a pris une année sabbatique, afin de se consacrer à l'écriture de la biographie de l'un de ses ancêtres.
Laura et son mari, Antoine, sont séparés. Leur fille, Louise, traverse une crise d'adolescence.
Laura vient de se réconcilier avec sa mère après vingt ans de brouille.

Cette nuit-là, Louise vient réveiller sa mère, car un homme gît dans leur salon, et il faut l'aider. C'est le professeur de philosophie de l'adolescente. Il vient de se faire plaquer par son petit ami, et n'a nulle part où aller...
Maxime, le frère de Laura, a été renvoyé du domicile conjugale, sa femme ayant découvert son infidélité. Il n'a nulle part où aller...
En outre, le père de Laura, disparu depuis de nombreuses années, refait surface...
L'année sabbatique de Laura promet d'être mouvementée.

Critique:
Assez souvent, les auteurs qui s'essaient à nous faire rire se plantent magistralement. Leurs ficelles sont trop grosses, certaines sont répétées à outrance, bref, c'est souvent raté. Ici, je n'irai pas dire que je me suis tordue de rire, mais les situations sont cocasses, et les personnages attachants. Bien sûr, les hésitations de Grégoire le rendent moins crédible, mais dans l'ensemble, toutes les situations décrites sont amusantes. On pourrait objecter que l'auteur présente certaines choses d'une manière donnée exprès pour qu'on en rie, et que c'est un peu gros... par exemple, le chat mangeant les hormones de Grégoire, ou Louise écrivant un roman pour décrire tout ce que ses parents lui ont fait subir, Grégoire sortant "déguisé" en femme, le prénom féminin qu'a choisi ledit Grégoire, la décision finale de la propriétaire de Laura... Soit, mais la plupart des anecdotes de la vie de ces personnages est bien racontée, et plaisante à lire. Un livre de ce genre fait plaisir, car il est détendant sans être agaçant, comme ces livres qui se veulent amusants et sont lourds.
De plus, Béatrice Shalit s'ingénie à inventer des situations qui, énoncées, semblent plutôt négatives, et les tourne de telle façon que l'on ne peut qu'en rire: le père de Laura a commis des actes répréhensibles, Louise est en pleine révolte, la maison de Laura est envahie, Maxime a trompé sa femme avec une jeunette et doit en subir les conséquences...

Ma critique n'est pas très longue, car je ne peux pas trop en dire pour ne pas trop en dévoiler. Je suis restée floue, et ne suis pas entrée dans les détails pour vous laisser le plaisir de la découverte. Sachez seulement que je vous recommande ce livre si vous voulez vous détendre.

Éditeur: Julliard.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Suzanne Walsh pour la Ligue Braille.

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lundi, 23 mars 2009

Un homme accidentel, de Philippe Besson.

Un homme accidentel

L'ouvrage:
Le narrateur, dont nous ignorons le nom, est policier à Beverly Hills. Il nous raconte l'événement qui bouleversa sa vie, l'année passée, sa rencontre avec Jack Bell, acteur déchu.
Cette année-là, la femme du narrateur, Laura, est enceinte. Le couple est heureux. C'est alors que Billy Greenfield, un jeune prostitué, est retrouvé assassiné. Le narrateur et son coéquipier, McGill, doivent mener l'enquête. C'est ainsi que le narrateur croise la route de Jack Bell.

Critique:
Voici une histoire à la fois banale, émouvante, et surtout, dérangeante. Le lecteur aux idées arrêtées, aux préjugés ancrés ne pourra pas accepter ce que nous dévoile le narrateur. J'espère que ce roman pourra rendre certaines personnes plus nuancées... Je vais vous paraître un peu naïve, mais je ne pensais pas qu'on découvrait ce que découvre le narrateur à propos de lui-même aussi tard. Je pensais que les personnes qui s'en cachaient le savaient depuis longtemps, mais s'en cachaient à cause des préjugés idiots de la société. Je pensais qu'on savait tout de suite... Bien sûr, il y a un cas similaire dans «Grande avenue», de Joy Fielding, mais là, l'héroïne a été maltraitée par son mari, et l'auteur nous laisse entrevoir que c'est ce qui fait qu'elle s'est tournée vers les femmes. D'autres me rétorqueront qu'on peut être attiré par les hommes et les femmes. Soit, mais je croyais que ça aussi, on le savait dès qu'on était en âge d'être attiré, et ici, le narrateur le découvre.

Voilà donc le portrait d'un homme à l'aspect froid, mais qui, en fait, est très sensible. Il semble que sa rencontre et sa découverte sur lui-même aient révélé d'autres aspects de sa personnalité. Cela nous montre qu'en chacun de nous, résident des zones d'ombre, même si nous pensons bien nous connaître, on peut se surprendre soi-même.

L'auteur réussit à nous faire éprouver une profonde pitié pour cet homme qui se met à nu, cet homme qui nous ouvre son coeur, et en même temps une profonde aversion pour cet homme qui ment sans vergogne à sa femme, et qui essaie même de se rapprocher d'elle lorsqu'il veut encore se persuader que sa brève escapade n'aura pas de suite. C'est un homme très égoïste qui refuse de tenir compte du mal que sa trahison et ses manières d'agir font autour de lui. Il accepte tout ce qui lui arrive par la suite, reconnaissant bien qu'il l'a mérité, mais lorsqu'il pensait n'être jamais découvert, il ne s'est jamais attardé sur sa façon d'agir envers Laura.
Ce personnage complexe et ambigu (il nous dévoile un autre pan de son passé qui le rend trouble), est fascinant.

Le narrateur émaille son récit de retours en arrière, de sauts dans le futur par rapport à l'intrigue, de moments descriptifs. Tout cela a son charme. Les incursions dans l'enfance du personnage principal nous permettent, au détour d'un chapitre, de construire encore mieux l'image que nous avons de ce personnage.
Les descriptions ralentissent l'action. Elles sont de petites pauses où le narrateur s'attarde sur un sentiment, un paysage, nous plongeant encore plus profondément dans l'intrigue et dans la tête dudit narrateur.
Les sauts dans le présent nous dévoilent petit à petit la façon dont toute cette histoire s'est terminée. On pourrait en vouloir à l'auteur de dévoiler une grande partie de la fin avant de nous la raconter en détails, mais non. C'est là une autre force de ce roman. Malgré ce que l'on sait, on veut poursuivre, le but n'est donc pas de «savoir la fin», mais de continuer à partager les sentiments les plus intimes et les plus exacerbés du personnage principal. L'intrigue ne passe pas au second plan, car on veut savoir comment tout cela est exactement arrivé, mais elle n'est pas la seule chose qui importe. Le style de l'auteur compte autant que l'intrigue.

Le seul reproche que j'adresserai est celui de la crudité de la première scène d'amour entre Jack et le narrateur. Le personnage principal (et donc l'auteur) explique qu'il fait exprès de nous décrire cette scène dans toute sa crudité, afin de rendre compte de la brutalité du désir des deux personnages. Soit, mais c'est justement ce genre de scènes qui fera dire aux lecteurs pleins de préjugés que les histoires entre homosexuels ne sont que des histoires de baise. Bien sûr, pendant le reste du roman, les sentiments sont décrits, mais peut-être aurait-il fallu que l'auteur contrecarrât cette impression en intercalant une scène d'amour tendre.
Bien sûr, je ne peux me défendre de reprocher également le coup de foudre, comme je le fais à chaque histoire d'amour qui commencent ainsi.

Éditeur: Julliard.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Vincent Lavieuville pour la Bibliothèque Braille Romande.
Le lecteur a su magnifiquement transmettre la mélancolie, puis le désespoir de ce personnage blessé. Son interprétation est parfaite. Je pense qu'un livre de ce style n'est pas facile à lire à haute voix, et je crois que si j'ai pu ressentir toute la sensibilité de l'auteur et toute la profondeur de son style, c'est beaucoup grâce à l'interprétation de Vincent Lavieuville.
Je sais qu'une version audio de ce roman est sortie dans le commerce, chez Editio Audio, et qu'elle est lue par Pierre Forest. Je comptais lire cette version, mais on m'a demandé d'évaluer la lecture de monsieur Lavieuville. Il se trouve que je tiens Pierre Forest pour un excellent comédien, et que j'apprécie sa voix élégante et raffinée. J'espère donc qu'il enregistrera d'autres ouvrages que je pourrai lire, car cela fait longtemps que j'attends qu'il réenregistre des livres.

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