jeudi, 30 mars 2017

Les geôliers, de Serge Brussolo.

Les Geôliers

L'ouvrage:
Jillian Caine est scénariste. Elle est plutôt sur le déclin. C'est alors que le cinéaste Dieter Jürgen (réputé pour faire des films extrêmes) la recrute pour écrire le scénario retraçant une partie de la vie de Debbie Fevertown. Quinze ans auparavant, celle-ci a assassiné son mari et ses fils avant de prendre la fuite. Apparemment, elle pensait qu'ils étaient des extraterrestres, venu répandre le mal.

Critique:
Je suis passée par deux phases lors de ma lecture de ce roman. Au début, je trouvais que Brussolo en faisait trop, surenchérissant dans le spectaculaire. Ça ne m'incitait pas vraiment à continuer, car j'avais l'impression qu'il faisait tout comme ces auteurs que je n'aime pas: du spectaculaire, du macabre à foison, etc. L'idée de montrer qu'on ne pouvait pas trancher entre les différentes interprétations de ce qui est arrivé à Dipton est intéressante, mais s'essouffle vite, à mon avis.
En outre, il me semblait retrouver un écho de «La maison des murmures», et pour moi, certaines ficelles n'avaient pas à être à nouveau exploitées. Les personnages m'agaçaient. J'avais envie de leur dire qu'ils étaient tous idiots de s'être engagés là-dedans, sachant que cela pouvait être dangereux.

À partir d'une certaine découverte concernant Dieter, les choses ont changé pour moi. D'abord, j'ai trouvé que cette découverte montrait le début sous un nouvel angle, et que tout prenait sens. À partir de ce moment, j'ai retrouvé le Brussolo extrêmement créatif que j'affectionne. Si j'ai retrouvé des échos de ses autres romans (notamment «Le carnaval de fer»), cela a été avec plaisir, parce que l'idée n'est absolument pas exploitée de la même façon. Parmi toutes les inventions loufoques dont regorge ce roman (surtout la deuxième partie), j'ai une tendresse particulière pour ce que j'appelle «l'eau vivante». J'ai également beaucoup apprécié les premières conséquences engendrées par la régénération de Dieter.

Encore une fois, Brussolo invente des péripéties et des éléments extrêmes qui font passer les personnages par toutes les phases de l'horreur, mais qui, parfois, font rire le lecteur. Ici, par exemple, j'ai plutôt ri de voir ce qui arrive aux monstres morts après un combat sanglant, ou même lorsque certains mangent des morceaux de leurs congénères pendant qu'ils sont eux-mêmes mangés.
Dans la partie que j'ai moins aimée, j'ai quand même ri grâce à Miranda. C'est tellement commun de montrer une femme qui tente de perdre du poids, Brussolo a préféré parodier cela en montrant le contraire. Cela m'a beaucoup amusée.

Jill n'est pas vraiment intéressante. Souvent, les héros brussoliens sont mous, mais quelque chose les démarque. Pour moi, Jill est quelconque. Je lui préfère l'homme-hérisson.

Je me suis doutée qu'à la fin, un élément montrerait que les choses ne sont pas finies, mais je n'avais pas deviné quel serait cet élément. Je pensais que cela m'agacerait, mais finalement, non...

Éditeur: Folio.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par mon mari.

Lecture commune avec Miguel / Auprès des livres, vous pouvez lire sa chronique sur son blog.

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lundi, 24 août 2015

La fabrique du monde, de Sophie Van Der Linden.

La fabrique du monde

L'ouvrage:
Mei est une jeune Chinoise. Elle aurait souhaité continuer ses études, mais c'est son frère qui va à l'université. Elle travaille dans une usine où elle coud des vêtements.
Ce mois-ci, n'ayant pas été payée à cause d'une petite insubordination, elle ne peut aller passer les quatre jours de vacances du nouvel an chez ses parents. Elle restera seule dans l'usine.

Critique:
En général, je me méfie des livres courts. Ici, ma réticence était atténuée par le fait que le résumé m'a attirée. Je ne regrette absolument pas ma lecture. Sophie Van Der Linden ne s'embarrasse pas de fioritures. En un style à la fois délicat et percutant, elle décrit sans larmoiements le quotidien des ouvrières, traitées guère mieux que des machines. Malgré la monotonie des jours, les jeunes filles aspirent à une vie meilleure, et ne perdent pas espoir.

Le style change, devient à la fois poétique et tourmenté lorsque Mei rêve. À ce moment, les phrases sont plus courtes, les verbes sont à l'infinitif, les idées sont exprimées en peu de mots, mais le style ne perd rien de sa force. Cette manière de faire rend même le tout plus marquant. L'auteur privilégie les sensations, les décrivant de manière à la fois dépouillée et précise, les enchaînant à un rythme aussi effréné que dans la tête de Mei. Les images naissent tout de suite. Cela contraste avec les jours mornes pleins d'actions répétitives et épuisantes (tant nerveusement que physiquement) qui se profilent.

Sophie Van Der Linden use d'un vocabulaire riche, de tournures simples. J'ai été touchée (entre autres) par la façon dont Mei décrit la musique qu'elle entend (la cassette oubliée par un jeune couple).

L'héroïne tente de faire taire ses envies d'autre chose, sachant qu'elle ne peut pas y prétendre, et que rien ne sert de se faire mal. Pourtant, lors de ces quatre jours, un événement va se produire. Après cela, Mei ne pourra plus museler celle qui, en elle, souhaite vivre et non plus vivoter. C'est à cette transformation que le lecteur assiste. Il voit Mei marcher inexorablement vers son destin. On ne peut pas vraiment regretter ce qu'on n'a pas connu, mais comment continuer lorsqu'on entrevoit qu'il existe quelque chose de bien meilleur?
Avec justesse, la romancière met son héroïne à nu, et raconte simplement le cheminement d'une jeune fille modeste qui ne parvient pas à accepter d'être la victime de l'injustice qui règne partout dans notre monde.

Le titre est une très bonne trouvaille. Il évoque bien sûr cette usine où des ouvrières s'abîment la santé pour trois fois rien à coudre des vêtements qui, on le suppose, sont destinés aux pays comme le nôtre. Ce titre évoque également la vie qui s'applique à façonner la jeune narratrice, et à lui montrer qu'il existe autre chose... C'est ce qui arrive tous les jours à chacun d'entre nous: la vie, c'est la fabrique du monde.

Un roman que je ne suis pas près d'oublier. Un livre qui, malgré la simplicité qu'il décrit, restera comme une musique lancinante dans la tête du lecteur, et se rappellera à sa conscience.

Note: Certains «chapitres» (ceux où Mei dort et rêve), n'ont pas de numéros. Les chapitres suivants sont numérotés, mais les numéros qu'auraient pu porter les «chapitres» décrivant les rêves sont sautés. Je suppose que cela a une signification, tout comme le style plus «précipité» lors de ces passages. Peut-être l'auteur a-t-elle souhaité mettre l'accent sur ces rêves par ces «effets».

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Élodie Huber pour les éditions Des oreilles pour lire.
Ce livre m'a été envoyé par Audible.

Pour moi, il est judicieux d'avoir choisi Élodie Huber pour interpréter ce roman. Sa voix douce ainsi que son jeu subtil et naturel sont en accord avec le style de l'auteur. La comédienne a parfaitement incarné Mei: douceur, égarement, rêves, révoltes... Élodie Huber fait passer toutes les émotions de la narratrice, trouvant sans difficultés apparentes le ton et la dose de jeu nécessaires. Il aurait été aisé de trop en faire, de rendre Mei larmoyante par un ton affecté.

J'aime beaucoup Élodie Huber qui, en plus d'être talentueuse, est très modeste. Elle parvient toujours à entrer dans la peau des personnages et à rendre fidèlement le style des auteurs qu'elle enregistre. J'espère l'entendre sur davantage de livres audio.

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