Editeur : À vue d'oeil

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mercredi, 9 avril 2014

La ville des voleurs, de David Benioff.

La ville des voleurs

L'ouvrage:
Leningrad, 1941.
Lev a été capturé alors qu'il détroussait un soldat allemand mort. Il se retrouve en cellule avec Kolya. Celui-ci est accusé de désertion. Un colonel prend la carte de rationnement de chacun d'eux, et leur promet de la leur rendre s'ils lui apportent une douzaine d'oeufs dans moins d'une semaine pour le gâteau d'anniversaire de sa fille.

Critique:
Moi qui n'aime pas trop les romans traitant de cette période (à cause du fait que beaucoup d'auteurs profitent du sujet pour écrire des livres qui, à mon avis, ne méritent pas le succès qu'ils obtiennent), j'ai beaucoup aimé ce roman. D'abord, il m'a donné un angle d'approche que je connaissais peu: les faits se passent en Russie. D'autre part, cette exigence à la fois loufoque et terrible ne pourra qu'interpeller le lecteur.

L'intrigue est prenante. On suit ces deux personnages dans leur odyssée semée d'embûches, de bonnes rencontres, d'atroces découvertes, le tout dominé par l'humour à la fois lourd et revigorant de Kolya. On se demandera plusieurs fois comment cette folle équipée se terminera. On respire au rythme de nos deux amis, il est très facile de s'identifier à eux (surtout à Lev, le narrateur). Dans un récit où la tension est omniprésente, les héros découvrent d'autres émotions, dont certaines sont exacerbées par l'urgence de la situation ou l'imminence d'un événement.
Certaines situations paraîtront presque irréelles, par exemple, cette partie d'échecs, disputée sur l'initiative de Kolya, et qui n'est qu'un prétexte. Elle sera l'une des pièces de ce voyage initiatique que la guerre force nos héros à accomplir. En effet, leur périple n'est pas seulement cette quête d'oeufs: il sera également moral.

Kolya est tour à tour attendrissant et exaspérant. Personnage haut en couleur dont la crudité des propos m'a autant agacée que Lev, mais personnage dont la verve et la générosité ne laisseront pas indifférent. Kolya saura faire rire le lecteur à des moments où il ne s'y attend pas. Et comment ne pas prendre la mesure de l'être éternellement généreux et gai qu'il est lorsqu'on pense au «cadeau» qu'il fait à lev?...
J'ai apprécié l'histoire «Le chien dans la cour» qui revient comme une rengaine, et dont Kolya finit par livrer l'ensemble.

Si on se fie au prologue, et au nom de famille de Lev (qui est celui de l'auteur), cette histoire est vrai. C'est celle du grand-père de l'auteur. Je ne sais pas trop quoi en penser, car cela pourrait être (comme souvent) des «artifices» afin de faire croire à la véracité d'un récit. Qu'elle soit vraie ou non, elle m'a plu.

Éditeur: À vue d'oeil.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Michelle Jodogne pour la Ligue Braille.
La lectrice a une voix très claire, très agréable.

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vendredi, 5 octobre 2012

La femme du marin, de Katherine Scholes.

La femme du marin

L'ouvrage:
1990.
Stella, trente-et-un ans, est journaliste. Elle est actuellement en Éthiopie. C'est alors qu'elle apprend que son père, William, a disparu en mer. On lui demande de rentrer dans le petit village australien de son enfance. Village qu'elle a fui, quinze ans plus tôt. Stella sait qu'y retourner, ce serait raviver les blessures de son passé. Pourtant, elle fait le voyage.

Critique:
J'ai terminé ce roman pour voir comment l'auteur arriverait à la fin que j'avais devinée. En effet, l'intrigue est cousue de fil blanc, et contient beaucoup de clichés du genre. Le père égoïste, presque tyrannique, qui ne déviera pas de sa ligne de conduite. La mère qui a sacrifié sa vie, qui veut aider sa fille, mais n'ose pas s'élever contre le père. L'amour qui naît très rapidement, et sera indéfectible... Je n'avais pas deviné pourquoi Zeph n'était pas revenu, mais je savais que c'était pour une raison indépendante de sa volonté. L'explication est encore plus décevante que ce que j'avais imaginé, car c'est un topos du genre.
Comme si une intrigue extrêmement balisée ne suffisait pas, Katherine Scholes y ajoute d'interminables lenteurs, notamment vers la fin. Il serait si simple pour Stella d'aller demander une explication. Mais non, l'auteur retarde le dénouement par de très gros remplissages. En outre, les deux premiers chapitres se passent en 1990, puis à partir du chapitre 3, on est en 1975, et on découvre ce qui s'est passé quand Stella avait seize ans. La structure est habituelle, mais je ne l'aime pas trop, car je la trouve artificielle. Ici, elle fait que l'auteur dévoile encore plus son intrigue (déjà pas bien mince), en donnant quelques indices au moment où Stella se demande si elle doit retourner au village. Ces petites indications sont censées être sibyllines, et faire saliver le lecteur. En fait, elles donnent presque toute la trame des événements de 1975.

Pendant une grande partie du roman, Stella m'a agacée. Je la trouvais trop sûre d'elle. Ensuite, elle m'a paru fade et mièvre. Je l'ai finalement appréciée à partir du moment où elle décide de tenir tête à son père.

À la fin, je pense que l'auteur, après avoir enfin clarifié et dénoué la situation, aurait dû nous montrer davantage certains personnages. On attend ça pendant plusieurs chapitres (dont certains traînent énormément), et on n'a qu'un aperçu... ;-)

Bref, un roman un peu trop à l'eau de rose, rassemblant un peu trop de clichés...

Éditeur: À vue d'oeil.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Simonne Frenssen pour la Ligue Braille.

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samedi, 23 avril 2011

Pour vous, de Dominique Mainard.

Pour vous

L'ouvrage:
Delphine M a trente-cinq ans. Elle a créé «Pour vous», une agence de service à la personne. Elle rend tous les services qu'on lui demande, du moment qu'on paie: cela va de la promenade du grand-père jusqu'à... la location d'enfant.
Un jour, un certain monsieur Jones lui demande de taper le contenu de cahiers qui sont une espèce de lettre que lui a écrite son amant avant de mourir. Cette demande n'est pas anodine.

Critique:
Au départ, j'ai adoré le personnage créé par Dominique Mainard. Pas seulement pour son cynisme, mais aussi à cause de son regard si averti sur notre monde, et pour sa manière de tirer parti des gens. Certains la trouveraient amorale, je la trouve intelligente. Elle n'exploite pas la douleur des gens, c'est eux qui choisissent de demander ses services ou pas. (D'ailleurs, il est étonnant de voir tous les types de demandes qui arrivent chez «Pour vous». Elles sont assez représentatives de la misère et de la bizarrerie humaine. Je pense que l'auteur n'exagère pas à ce sujet.) Delphine sait ce qu'elle veut, et se débrouille pour l'obtenir.

Ensuite, elle piétine les conventions, les préjugés de la société, la bienséance... Elle aime l'argent. Est-ce un crime? Surtout qu'elle ne fait rien de vraiment nuisible. J'avoue beaucoup aimer la façon dont elle traite sa mère. Mère qui, apparemment, n'en fut pas vraiment une... Ce n'est pas pour autant que Delphine est insensible. Elle est pragmatique, analyse bien ses clients, mais on voit bien (malgré ce que pense Adorno), qu'elle n'est pas toujours en train de jouer. Elle a été touchée par celle qui lui permit (tant moralement que financièrement) de créer son agence. Elle a également éprouvé de la compassion, et même peut-être un peu d'amitié pour Adorno. Elle est également quelque peu attendrie et maternelle avec Karol. Bien sûr, elle semble mépriser Marja et la plupart de ses clients, mais le lecteur n'est pas très loin de ressentir la même chose...

J'ai donc été déçue lorsque Dominique Mainard a fissuré ce personnage jusqu'à le transformer. J'ai trouvé tout cela peu crédible, à commencer par ce stupide coup de foudre que rien, et surtout pas la personnalité de Delphine, n'explique.
On me dira que justement, la froide et calculatrice Delphine n'attendait qu'un coup de pouce de la vie pour se révéler une midinette. On me dira qu'elle cachait sa vraie nature sous un cynisme exagéré... Je n'y crois pas. Ce n'est tout simplement pas crédible. Qu'elle tombe amoureuse, qu'elle s'assouplisse, d'accord. Mais que cela soit si brusque, et que cela soit d'un parfait inconnu... Elle le connaît un peu, certes, mais cela n'explique pas vraiment son coup de foudre.
J'ai trouvé cela dommage... Dominique Mainard a créé un personnage intéressant et consistant, puis l'a soudain rendu cliché, creux, et plat... Certes, il fallait bien raconter une histoire, un changement... mais je n'ai pas aimé la tournure et la brutalité de ce changement.

Le paroxysme de la déconstruction du personnage est atteint à la fin. Delphine fait une chose qui n'est pas compatible avec sa personnalité. Ensuite, sa lettre finale montre une autre chose qui m'agace profondément. C'est un moyen pour Dominique Mainard de rester politiquement correcte, comme si un personnage tel qu'on voit Delphine au début était inconcevable, comme s'il fallait absolument qu'une femme finisse par ressentir ce qu'elle ressent à la fin... Dans ce livre, la romancière a osé quelque chose, mais n'est pas allée jusqu'au bout. Je trouve ça très dommage. Je ne peux donc pas dire si j'ai aimé ou non ce livre... j'en ai adoré certains aspects, et détesté d'autres... Au moins, il ne m'a pas laissée indifférente. ;-)

Quant à ce qu'elle finit par faire de «Pour vous», cela laisse le lecteur perplexe. Que Delphine soit touchée par divers événements, soit. Mais son geste est assez inconcevable lorsqu'on la connaît. Il est trop théâtral, et ne lui apportera rien.

Delphine occupe beaucoup de place, mais les personnages qui l'entourent ou ont gravité autour d'elle sont également intéressants. Je me suis surprise à m'attacher à ceux qu'elle aimait bien, et à mépriser un peu les autres, tout en les comprenant.

Éditeur: À vue d'oeil.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Cachou Kirsch pour la Ligue Braille.
Encore une fois, ce fut une joie d'entendre la voix et le jeu de Cachou Kirsch. Quelle fraîcheur! Quel naturel! Je regrette juste qu'il reste quelques erreurs de lecture.

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