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lundi, 11 mars 2013

Le murmure de l'ogre, de Valentin Musso.

Le murmure de l'ogre

L'ouvrage:
Nice, mars 1922.
L'inspecteur Louis Forestier est confronté à une série de meurtres qui le déroutent: des femmes, puis des enfants. Le tout de manière spectaculaire. Il est convaincu qu'il doit comprendre la psychologie du tueur pour l'attraper. C'est pourquoi il fait appel à son ami, Frédéric Berthellon, psychiatre.

Critique:
L'auteur situe son roman en 1922. Ainsi, il tente de renouveler le genre. Par exemple, il complique la tâche de ses enquêteurs (si j'ose dire), car il ne sera pas question d'analyse ADN. En outre, c'est l'occasion pour le lecteur de «découvrir» d'autres techniques, par exemple, comment savoir si des taches retrouvées sont du sang animal ou humain... D'autre part, si Frédéric est ouvert, et semble bien connaître son métier, les recherches sur les maladies mentales sont encore hésitantes, et on en sait peu.

J'ai trouvé le début par trop classique. Pour moi, rien ne démarque cette enquête de celles qui fleurissent sous la plume d'autres auteurs de thrillers. C'est nouveau pour nos deux héros, mais pas pour le lecteur. Certains auteurs se démarquent en créant des originalités: caractères des personnages, pièce impossible à assembler avec les autres, style différent, événements incongrus. Ici, rien de tout cela. Il semble que Valentin Musso ait pris des ingrédients qui ont déjà fonctionné, et les ait mélangés sans y apporter sa touche personnelle.

J'ai trouvé le roman très lent. L'auteur accumule les ficelles classiques: le traumatisme du tueur, le fait que la famille du policier soit menacée, le tueur tatouant des lettres sur ses victimes et gardant des «souvenirs» de chacune, l'histoire d'amour arrivant «grâce» à l'enquête... Il y a bien quelques rebondissements, mais ils sont tardifs, et pas si surprenants.
La structure est intéressante (dès la deuxième partie, l'auteur alterne l'enquête et les pensées du tueur), mais elle est à double-tranchant, car si elle nous fait découvrir le fonctionnement du tueur, au bout d'un moment, on en a fait le tour, et ces passages deviennent prévisibles.

Au milieu de la deuxième partie, les choses commencent à prendre un tour quelque peu inattendu. Ce qu'on découvre n'est pas exceptionnel, mais cela relance l'intrigue. Par ailleurs, une découverte fait que Frédéric analyse un autre pan de la psychologie du tueur, étayant sa théorie par l'exemple d'autres cas similaires. Cela s'écarte des sentiers battus. De plus, à force de connaître le tueur, on se rend compte que la situation est plus complexe qu'il n'y paraît au départ.

J'ai apprécié Frédéric qui veut faire humainement son travail. Il ne considère pas ses patients seulement comme des personnes dangereuses. Il veut les traiter au mieux. Il arrive qu'il se trompe, mais cela le rend plus crédible. En outre, il n'a pas cette suffisance insupportable de certains, il se remet en question.
J'ai également apprécié le fait que l'auteur nous montre (dans l'entourage du tueur), un personnage pas si manichéen qu'il n'y paraît, qui finit par reconnaître ses torts, même s'il est trop tard.
J'ai également apprécié la façon dont le lecteur apprend une certaine chose dans les derniers chapitres. C'est bien amené, et c'est un rebondissement auquel je n'avais pas pensé. Enfin, c'est une autre pièce du puzzle quant à la psychologie du tueur, cela le rend plus humain, plus fragile. Sans oublier les réflexions non-dénuées d'ironie qu'est forcé de se faire Louis après cette découverte.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Julien Allouf. Ce livre m'a été offert par les éditions Thélème.
Julien Allouf a une lecture naturelle et fluide. Il joue sans surjouer. Par exemple, lorsque Frédéric expose ses premières théories, il marche sur des oeufs, car les policiers se méfient quelque peu de lui. Julien Allouf rend très bien les hésitations du psychiatre. C'est un exemple, mais tout au long du roman, le comédien montre son talent, adoptant à l'envi un ton bourru, précautionneux, caustique, joyeux, froid, etc, tout en restant parfaitement naturel. Il ne modifie pas trop sa voix pour les différents personnages, et c'est mieux ainsi. Les passages les plus délicats sont sûrement ceux où le lecteur côtoie le tueur. Là encore, le comédien s'en tire très bien, jouant intelligemment, et aidant le lecteur, par ce jeu subtil, à mieux entrer dans la tête du tueur.

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vendredi, 14 septembre 2012

La réserve, de Russell Banks.

La réserve

L'ouvrage:
Été 1936.
Jordan Groves est peintre. Il est marié à Alicia, ils ont deux enfants. Ce soir du 4 juillet, il a été invité à admirer les tableaux que possède le docteur Carter Cole. C'est ainsi qu'il va entrer dans la vie de la famille Cole, dont la représentante la plus charismatique est Vanessa, la fille du docteur. La jeune femme à la réputation sulfureuse ne laissera pas Jordan indifférent.

Critique:
Ce livre développe quelques idées intéressantes, mais elles n'ont pas vraiment contrebalancé le reste... D'abord, j'ai mis beaucoup de temps à entrer dans le roman. Il y a de longues descriptions des états d'âme des personnages. D'habitude, cela m'intéresse, ici, cela m'a pesé. Sûrement parce que la plupart d'entre eux ne savent que pleurer sur leur sort et justifier (à leurs yeux) leurs mauvaises actions. Jordan est le plus fort à ce petit jeu. Il est infidèle, capricieux, irascible, mais ce n'est pas grave puisqu'il ne souhaite pas faire mal! Le summum de la mauvaise foi est l'argument par lequel il se dédouane de ses infidélités: il ne tombe pas amoureux, donc ce n'est pas important. C'est d'ailleurs à travers ce couple que l'auteur pose cette question: est-il plus grave de tromper sans être amoureux ou d'être infidèle avec quelqu'un qu'on aime. À mes yeux, les deux sont une trahison. C'est pour cela que ces personnages m'ont agacée à tromper, puis à dire qu'ils allaient faire peau neuve, et repartir de zéro avec des conjoints qu'ils n'aiment pas assez pour leur rester fidèles.

Alicia ne vaut pas beaucoup mieux. Elle est plus franche, mais se complique beaucoup la vie. À partir du moment où elle sait qui elle aime, elle aurait eu une façon bien plus simple et logique d'agir. Bien sûr, le lecteur découvrira que c'est beaucoup plus complexe, ce qui fait que là aussi, j'ai eu du mal à comprendre les protagonistes. Au final, chacun se sert des autres pour son accomplissement, mais de manière égoïste.

Que dire de Vanessa? Être à plusieurs facettes, réclamant de l'amour, ne sachant donner le sien... Femme volage à l'enfance brisée, elle s'englue dans les chaînes que ses parents ont tendues pour elle. Malgré l'antipathie que sa conduite inspirera, elle suscitera également la compassion. Elle agit de manière irrationnelle, mais on peut comprendre ses motivations. D'autant qu'un mystère la concernant restera entier.

Les parents de Vanessa n'en ont jamais vraiment été. Même si on n'est pas sûr de l'une des choses qu'avance la jeune femme, leur éducation laisse beaucoup à désirer.
Hubert Saint Germain est sûrement le seul qui trouve grâce à mes yeux. Il représente la force tranquille, l'absence de calcul, les terres et le travail rude. Il cherche la simplicité.

Ces personnages sont très forts, mais outre mon absence de sympathie à leur égard, j'ai été bloquée par une espèce d'inertie qui m'a tenue tout au long de ce roman. Il me semble lent. Peut-être cela vient-il de ce que l'auteur prend le temps de décrire certaines choses, mais aussi de ce que le comédien qui l'a enregistré a une lecture trop sobre. Sa voix n'est pas assez forte, son ton n'est pas assez vivant.

Un livre à côté duquel il ne serait pas très grave de passer.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Michel Villermoz pour les éditions Thélème.
Je sais bien que les éditions Thélème prônent la sobriété, mais ici, le comédien l'est trop. En outre, sa façon de prononcer Groves est exaspérante!

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mardi, 7 février 2012

Orgueil et préjugés, de Jane Austen.

Orgueil et préjugés

Note: Je n'aime pas écrire mister et missis en abrégé.

L'ouvrage:
Missis Bennet souhaite que son mari aille rendre une visite de politesse au nouveau voisin, Charles Bingley. Elle espère un rapprochement qui lui permettra de marier au moins une de ses cinq filles. En effet, invitations et soirées se succèdent. Outre mister Bingley, la famille Bennet rencontre son meilleur ami, mister Darcy, qui commence par engendrer leur antipathie, surtout celle d'Elizabeth, la deuxième fille Bennet.

Critique:
Voilà un livre qui raconte la société du dix-neuvième siècle de manière fine et caustique. Tout ce jeu des soirées, des mondanités, du code... tout ce qui me semblait ennuyeux et poussiéreux prend une nouvelle dimension sous la plume de Jane Austen. D'abord, l'auteur n'hésite pas à intervenir pour apprendre à son lecteur que tel ou tel personnage est comme ceci ou comme cela. Missis Bennet est de médiocre intelligence. Nous voilà avertis. Ce qui fait que lorsqu'elle parla et agit, j'ai été partagée entre rire et agacement. L'auteur m'avait bien prévenue, et force m'était de reconnaître qu'elle ne parlait pas à la légère. Mon rire a été renforcé par ce que pensait Elizabeth. La pauvre était honteuse de la façon d'agir de sa mère, et mortifiée d'avoir honte. Missis Bennet m'a agacée parce que malgré le ridicule dans lequel la plonge habilement l'auteur, au bout d'un moment, on a juste envie d'acheter un verrou spécialement pour sa bouche.

Jane Austen fait la même chose avec mister Collins. Elle nous prévient qu'il est suffisant, puis nous montre à quel point il l'est. Lui ne m'a pas agacée, peut-être parce qu'il n'apparaît pas tout au long du roman. Je me suis délectée à me moquer de lui avec la bénédiction de la romancière et d'Elizabeth.

Elizabeth est, bien sûr, un personnage sympathique. J'ai apprécié qu'elle soit très liée à sa soeur aînée, que les deux jeunes filles s'aiment sincèrement, et se comprennent malgré leur différence de caractère. J'ai aussi aimé qu'elle ait tant d'esprit, de repartie, qu'elle soit si piquante, qu'elle bouscule certaines idées reçues. Il m'a également plu que malgré le fait qu'elle sache gratter le vernis et voir l'hypocrisie que recouvre à peine la bienséance, elle se trompe sur certaines personnes. Elle n'est pas parfaite. Ce qui fait qu'au long du livre, elle évolue, s'assouplit, apprend à ne pas tirer de conclusions hâtives, à examiner les faits et les points de vue.
J'adore la manière dont elle maîtrise la conversation qu'elle a avec une lady Catherine courroucée et sûre d'elle.

Quant à Darcy, j'ai eu le même cheminement. Je trouvais qu'il avait du charisme, de la prestance, et qu'il ne laissait pas les langues vipérines influencer son jugement. Et puis, lui aussi révèle certains défauts, ce qui le rend plus humain, moins froid. Il est d'autant plus appréciable qu'il finit par en prendre conscience, et tenter de se corriger.

J'aime beaucoup mister Bennet. Je pense que je serais un peu comme lui, à sa place... Quel plaisir de se moquer de missis Bennet avec lui! Bien sûr, sa façon d'être est assez rude et injuste, comme le souligne Elizabeth, mais je n'ai pu plaindre missis Bennet.

Quant à Jane, il m'a plu que sa douceur tempère le feu dont est faite Elizabeth. Cependant, elle m'a un peu agacée à ne voir le mal chez personne... Bien sûr, elle a raison sur quelques points. En outre, elle aussi évolue... Donc, elle m'a été globalement sympathique, même si sa naïveté m'a un peu ennuyée.

J'aime bien Mary... ou plutôt... j'adore la manière qu'a l'auteur de la railler!

Le récit passe par plusieurs phases... pour moi, il y a trois parties. D'abord, c'est le jeu mondain, les rencontres, on se jauge, on se juge. C'est surtout cette partie qui m'a fait rire. C'est probablement ma préférée du roman.
Ensuite, l'auteur introduit un peu de suspense et de frisson (compte tenu des circonstances, de l'époque), à cause de l'affaire Lydia. J'avoue m'être un peu ennuyée pendant cette partie.
Enfin, les personnages, ayant évolué, se revoient, et s'expliquent. C'est cette partie la plus tendre, la plus sincère, la plus romantique.
J'ai apprécié que le dernier chapitre explique ce que tout le monde devient.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Mélodie Richard. Ce livre m'a été offert par les éditions Thélème.

Je ne sais pas comment fait Mélodie Richard... Il me semble (après avoir entendu trois livres interprétés par elle), qu'elle pourrait lire n'importe quoi avec un égal talent. Les trois romans que j'ai entendus appartiennent à des registres différents, et à chaque fois, elle s'en sort brillamment. J'adore, par exemple, la façon dont elle interpréta mister Collins, faisant subtilement ressentir au lecteur toute la bêtise de l'homme. Tout son jeu est ainsi. Se calquant sur les indications de la romancière, elle a su donner à sa voix les intonations appropriées. Là encore, je pense que ce roman n'est pas aisé à lire à voix haute.
Quant à sa prononciation des noms anglophones, elle est un peu plus marquée que dans «Jane Eyre», mais reste naturelle. Je pense qu'elle a senti que dans ce roman très anglais, elle devait tout de même prononcer certains noms de manière un peu plus anglaise.
À noter qu'elle est la seule lectrice francophone (à ma connaissance) qui prononce convenablement Lizzie. Allez savoir pourquoi, les lecteurs francophones s'obstinent à dire Lidzie, voire Litsie. Or, cette prononciation ne convient pas. Lizzie, ce n'est pas italien. Lizzie n'étant pas une pizza, on n'a pas à les prononcer pareil. ;-)
On me dira que je n'arrête pas de râler quant aux prononciations des lecteurs. J'en suis consciente, mais il faut savoir qu'il est extrêmement désagréable d'écouter un livre où les noms sont prononcés de manière alambiquée. Et puis, il m'arrive de complimenter... Mélodie Richard, par exemple. :-)

Là encore, les chapitres sont annoncés, ce qui est une bonne chose... sauf deux... ;-) (Je pinaille.)

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mardi, 31 janvier 2012

Jane Eyre, de Charlotte Brontë.

Jane Eyre

Note: Tout au long de la chronique, de petites phrases dévoilnt certains pans de l'histoire. Je n'ai pas pu exprimer mon avis sans faire autrement. J'en suis désolée pour ceux qui ne connaissent pas le roman.

L'ouvrage:
Jane est orpheline. Elle demeure chez sa tante, Sarah Reed. Celle-ci ne la garde que parce qu'elle l'a promis à son mari sur son lit de mort. Elle la rabaisse et laisse ses trois enfants la maltraiter. La fillette en conçoit une vive rancoeur.
Désespérée, elle finit par demander à partir en pension.

Critique:
Certains diront que ce livre n'est rien d'autre qu'une banale histoire d'amour trop romantique pour être crédible, et qu'on peut en lire de semblables sous la plume d'auteurs telle Danielle Steel. Il faut pourtant distinguer les histoires d'amour faciles du formidable roman qu'est «Jane Eyre».
D'abord, le style de l'auteur ne peut laisser indifférent. Elle sait décrire les paysages, le climat, les sentiments, les personnages avec une précision et un talent admirables. En quelques phrases, voilà le lecteur plongé dans cette ambiance particulière: romantique, gothique, énigmatique. On s'imagine très bien rencontrant Jane ou monsieur Rochester au détour d'un chemin verdoyant, d'un petit sentier, d'un paysage enneigé. Les descriptions de Charlotte Brontë font que tout paraît réel, et donc réaliste.

D'autre part, beaucoup de situations sont exemptes de manichéisme. Par exemple, ce que vit Jane au pensionnat de Lowood. Au premier abord, on peut voir cela comme cliché: la pension insalubre, le directeur prônant une vie ascétique, et de son côté, ne se privant de rien; les institutrices tyranniques... D'abord, ces faits sont tirés de l'expérience de Charlotte Brontë. Ensuite, on sait bien que ce genre de choses existent. Enfin, l'auteur ne s'arrête pas là. Elle crée miss Temple, personnage totalement différent: compréhensive, douce, aimable, elle est l'opposé de monsieur Brockelhurst et de miss Scatchered.
De plus, l'épidémie de typhus fait réagir les autorités, et la pension finit par devenir habitable.

En outre, les personnages créés sont au-dessus de toute mièvrerie. Leur caractère est trop marqué pour cela. Ils ressemblent trop peu à d'insipides héros que l'on trouverait dans n'importe quel roman bâclé.
C'est surtout la personnalité de Jane qui me fait penser que ce roman est intemporel. Malgré l'époque très différente, malgré les conditions de vie, je me suis identifiée à cette jeune fille hypersensible et passionnée, qui ne sera jamais réellement dominée par personne, qui n'acceptera pas l'assujettissement, ne voudra pas d'un bonheur falsifié. Tout au long du roman, j'ai été d'accord avec ses choix. Par exemple, je comprenais que sa colère envers l'injustice avec laquelle les Reed la traitèrent l'aient quelque peu aigrie contre eux. J'ai aussi compris que l'avis des autres à son égard lui importe tant. En effet, beaucoup ont besoin d'être approuvés et aimés par ceux qu'ils aiment. J'ai été sensible à ce que le relationnel soit toujours le plus important pour Jane.
Elle m'a un peu agacée lorsqu'elle se montre plus tyrannique envers monsieur Rochester qu'il ne le faudrait, à mon avis. Mais j'ai compris sa démarche: confrontation de deux caractères forts, refus, là encore, d'être sous le joug de quelqu'un fût-il amoureux.
Certains voient Jane comme une féministe avant l'heure. C'est surtout qu'elle n'accepte pas la domination quelle qu'elle soit. En outre, elle a assez de caractère et assez confiance en elle pour abolir la distance artificielle mise par les hommes entre son rang et celui de monsieur Rochester pour lui dire qu'elle est son égale.
C'est un personnage fascinant, à l'esprit ouvert.

Il va de soi que mon côté fleur bleue a fondu devant le portrait de monsieur Rochester. La blogueuse qui tient le site Bleue et Violette lui préfère Heathcliff («Les Hauts de Hurlevent»), je ne sais pas trop pourquoi. Heathcliff est excessif où monsieur Rochester est emporté. La souffrance d'Heathcliff le fait aller très loin dans le mal, alors que celle de monsieur Rochester finit par le faire réfléchir et être de plus en plus posé et avisé (même si elle manque de le rendre fou).

Je n'ai pas aimé Saint John. Je n'ai pas trop compris comment Jane avait pu se laisser influencer par sa piété. Peut-être est-ce parce que je ne suis pas croyante, et que Jane l'était. J'ai aimé qu'elle lui tienne tête, et refuse le simulacre de vie qu'il lui proposait. J'ai apprécié qu'elle ne s'avoue pas vaincue, et ose penser que malgré tout, elle valait mieux, et méritait davantage que cela. Du reste, Saint John la cerne très mal. Il dit qu'elle a l'esprit de sacrifice. Or, il n'en est rien. Jane fera ce qu'elle croira être bien, mais si on ne lui en est pas reconnaissant, elle partira. C'est ce qui me plaît chez elle. Ce n'est ni une petite dinde ni quelqu'un qui sera bon quoiqu'on lui fasse. À l'inverse de son amie, Helen Burns, elle refusera de tendre l'autre joue. Jane rendra amour et affection, et s'éloignera de la haine. Elle a eu le bon sens de vouloir une réconciliation avec madame Reed, au jour de sa mort... Elle n'aurait pas excusé le passé, mais aurait souhaité une fin «amicale».
On retrouve un peu le même ordre d'idées lorsque Jane, lucide malgré son jeune âge, explique qu'elle ne pourrait pas vivre pauvrement. Cela la démarque encore des héroïnes trop parfaites, et donc fades.

Pour en revenir à Saint John, à mes yeux, sa bonté était feinte, car guidée par un soi-disant devoir. Il ne pensait qu'aux conventions,voulait faire le bien sous certaines conditions. Jane était un accessoire dans son «ascension», et au lieu de la comprendre, de faire preuve d'ouverture d'esprit (comme le lui commande sa foi), il n'a su que réagir en enfant gâté qu'on prive de son jouet. Il brandit sa bonté comme un étendard, en fait beaucoup trop, s'en vante... Cela ne fait pas de lui quelqu'un d'appréciable. Il agit avec sa tête à l'inverse de Jane qui fait le bien parce que son coeur le lui dicte. Là où la foi de la jeune fille l'aide à bien agir, celle de Saint John l'enroule dans des chaînes dont il voudrait entraver ceux qui sont heureux.

On me dira que l'auteur accentue trop certaines choses. Par exemple, Jane et monsieur Rochester ont un physique ingrat, mais ont des qualités humaines. De l'autre côté, Blanche Ingram est très belle, mais son coeur est dur et cupide. Elle n'aime pas grand-monde, et considère tous ceux qu'elle n'aime pas comme des rebuts. Il est pourtant évident que ce genre de clivages existent, étant donné qu'il survit de nos jours.

J'ai cependant un reproche à adresser à ce roman. Malgré son épaisseur, je l'ai trouvé trop court. Je ne me suis pas ennuyée un seul instant, et j'ai été désolée de quitter les personnages. Je ne sais pas comment l'histoire aurait pu être poursuivie, mais je ne me serais pas lassée de lire le quotidien du couple. D'ailleurs, ma scène favorite est celle où Jane, monsieur Rochester et Adèle sont en voiture, et où le maître et sa pupille se livrent à une joute oratoire très amusante, Edward exprimant son désir de garder Jane pour lui seul dans un pays enchanté, et Adèle répliquant par des arguments pragmatiques.

J'ai souri lorsque l'auteur évoque le péril que seraient l'Inde et son climat pour quelqu'un de chétif et fragile comme Jane. Certes, le climat est différent, on y attrape des maladies inconnues en Europe. Mais la manière dont c'est exprimé montre l'Inde comme mère de tous les dangers. On voit que pour l'auteur, cette contrée est abstraite de par son éloignement, et que cette méconnaissance en fait quelque chose dont on a peur. C'est d'autant plus incongru que c'est l'Angleterre qui colonisa l'Inde.

Paragraphe à ne pas lire si vous n'avez pas lu le roman:
À la fin, je pense que le traducteur aurait dû traduire «you» par «tu». Le couple étant marié et s'aimant profondément et passionnément, je l'aurais plutôt vu se tutoyer. Il est vrai que je ne connais pas assez les moeurs de l'époque pour dire si cela aurait été conforme à la norme... Néanmoins, Edward et Jane ne sont justement pas conformes à la norme.

Quand j'avais environ douze ans, j'ai lu la seule version de «Jane Eyre» qui fut éditée en audio jusqu'à présent. Je découvris plus tard que c'était une version abrégée. (Je ne savais pas, à l'époque, que les versions abrégées existaient. Pour moi, ne pas enregistrer un livre en entier était (et est toujours) absurde.) Plus tard, j'ai lu une version enregistrée par une lectrice bénévole... encore abrégée, découvris-je par la suite. (Ce qui veut dire que le livre papier avait été édité en version abrégée.)
Je trouve dommage qu'il ait fallu attendre 2012 pour qu'une version intégrale de ce roman paraisse en audio. Je ne suis pas particulièrement attachée aux auteurs dits classiques, mais je pense que les soeurs Brontë sont des incontournables: style âpre, vif, langue châtiée, thèmes et intrigues intemporels, personnages tourmentés et attachants... J'espère que leurs autres romans sortiront en audio.
À noter que les éditions Lyre-Audio puis les éditions Thélème ont sorti «Les hauts de Hurlevent» en 2011.

Remarque annexe:
J'ai un peu ri en pensant aux personnes qui, de nos jours, ne peuvent pas se passer de leur téléphone portable, alors qu'à l'époque des soeurs Brontë, 100 milles était une distance presque incommensurable.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Mélodie Richard. Ce livre m'a été offert par les éditions Thélème.

Bien que n'ayant lu, jusqu'ici, que des versions tronquées du roman, j'y étais très attachée, et je me préparais à être très sévère envers la comédienne qui s'est risquée à l'enregistrer. Heureusement, Mélodie Richard a satisfait mes attentes. D'abord, elle n'a pas fait ce que font tant de lecteurs (bénévoles ou non), c'est-à-dire prendre un horrible accent anglophone (souvent faux, en plus) pour prononcer les noms. Cela aurait totalement gâché ma lecture. Elle prononce les noms de manière naturelle.
En outre, elle a su jouer comme il le fallait, rendant le caractère passionné des protagonistes, sans trop en faire, ce qui aurait rendu sa lecture mièvre, et aurait totalement saccagé le roman. Elle prend une voix plus grave pour les hommes, mais là encore, elle n'exagère pas. Elle le fait donc de manière juste. J'ai apprécié l'intonation qu'elle adopte pour madame Fairfax. Elle fait partie de ces rares comédiens qui montrent qu'ils jouent le rôle d'une personne âgée, mais ne prennent pas une voix chevrotante, ce qui est caricatural. Mélodie Richard fait cela plus subtilement.
Je suis heureuse qu'un roman que je considère comme un monument de la littérature ait été brillamment interprété. Je pense vraiment qu'il n'est pas aisé à lire à haute voix.

Avant, les lecteurs des éditions Thélème n'annonçaient pas les numéros des chapitres quand la version papier en avait. Je trouvais cela dommage. Ici, les chapitres sont annoncés. J'espère qu'il en sera ainsi, dorénavant. Cependant, je ne sais pas s'il y a eu des coupes au montage, ou si la lectrice a cédé à l'habitude, mais malheureusement, certains chapitres ne sont pas annoncés.

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jeudi, 26 janvier 2012

Rosa Candida, d'Audur Ava Olafsdottir.

Rosa Candida

L'ouvrage:
Le narrateur a vingt-trois ans. Il a une fille qu'il a eue par accident. Sa mère est morte. Il quitte son père et son frère jumeau, emportant une certaine variété de fleurs. Il va devenir le jardinier d'un monastère.

Critique:
Malheureusement pour moi, je n'ai pas du tout sympathisé avec le personnage principal. Je pense que ceux qui apprécient ce roman aiment surtout ce personnage très particulier. Il est rêveur, a la possibilité de ne pas se soucier du lendemain, et donc de poursuivre son rêve. En soi, c'est une bonne chose. Cependant, beaucoup de choses chez lui m'ont exaspérée.
C'est très bien de tout faire pour accomplir ses rêves, mais je n'ai pas aimé l'irresponsabilité totale dont il fait preuve. Avoir un enfant par accident, c'est déjà discutable. Mais en plus, ne pas vraiment s'en occuper, fuir sa vie, se détourner de son père... tout cela m'a déplu. Je m'attendais à le voir mûrir au cours de son voyage. Je me disais que ce voyage était quelque peu initiatique, que le héros finirait par comprendre certaines choses... Pour moi, il ne grandit pas vraiment. Il apprend à vivre avec la souffrance des départs (définitifs ou non) que la vie lui inflige. Son père évolue puisqu'il finit par le comprendre. Mais lui...
Parfois, ses réactions font sourire, car il a l'air d'une espèce d'ingénu parachuté dans notre époque. Seulement, c'est plus agaçant qu'amusant. J'ai eu envie de le secouer, de lui dire de sortir de sa bulle... On dirait qu'il vit à côté du monde et non dedans. Je pense que c'est son décalage, sa rêverie, sa fragilité, son ingénuité, et même son immaturité, qui charment ceux qui tombent amoureux de ce roman. En effet, le personnage a un certain charisme. J'y ai été absolument insensible, mais je comprends qu'il puisse toucher. C'est un personnage qui invite à croire en soi. C'est très bien, mais lui a la possibilité matérielle de poursuivre son rêve. Tout le monde ne l'a pas. Je trouve un peu dommage qu'il n'ait pas eu à se battre davantage pour son rêve, ce qui l'aurait peut-être mûri. On me dira qu'il finit par avoir une grosse responsabilité, et que cela le fera mûrir... C'est vrai. Il commence à évoluer à partir du moment où il accepte cette responsabilité, mais l'évolution n'est pas flagrante. Elle débute avec cette acceptation.

Quant à l'histoire, il ne se passe pas grand-chose. En général, cela ne me dérange pas. Ici, j'ai été gênée parce que le lecteur se retrouve dans une espèce de huis clos avec le personnage, et pour moi qui ne l'appréciais pas, cela a été éprouvant. D'habitude, j'aime bien lire les petits détails d'un moment de la vie d'un personnage, et quand il ne se passe rien, mais qu'il y a une ambiance, et que les personnages sont sympathiques, cela me convient.

J'ai apprécié les parents du narrateur. Le père est touchant: il dispense une affection maladroite, mais sincère. Il veut ce qu'il y a de mieux pour ses fils, il veut garder vivante l'image de sa femme...
La mère était, elle aussi, une rêveuse. Elle s'entendait très bien avec le héros. Il me semble, pourtant, qu'elle n'avait que le côtés positifs de cette propension à la rêverie. La façon dont elle agit à la fin m'a émue. Elle prouve que l'amour est capable de nous faire accomplir l'impossible. En outre, sa délicatesse, sa préoccupation pour les siens jusqu'au bout font d'elle un être à part.
Le lecteur a d'autres aperçus d'elle, notamment à travers ses recettes et son amour des fleurs. Les recettes font sourire, car elles sont un peu loufoques, et nous montrent cette femme comme une magicienne. Quoi qu'elle fasse (soupe de cacao), quels que soient les ingrédients dont elle se serve (des pruneaux dans la soupe de poisson), et quelles que soient les doses (elle ne les a pas notées sur son cahier), ce sera toujours délicieux. C'est elle que l'on regrette d'avoir manquée, c'est sa fantaisie que l'on aurait voulu rencontrer au détour de ces pages, c'est avec elle qu'on aurait aimé cuisiner, rire, et peut-être même aimer les fleurs.

Je n'aime pas du tout les fleurs. Je me suis donc un peu ennuyée lorsque le narrateur en parlait, et détaillait certains de ses travaux. Cependant, j'ai la sensation qu'un personnage que j'aurais apprécié aurait bien mieux fait passer cela pour moi.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Guillaume Ravoire. Ce livre m'a été offert par les éditions Thélème.
Je ne connaissais pas du tout ce comédien. Sa voix est douce, agréable, empreinte de sérénité. Sa lecture est fluide. Il ne surjoue pas, et n'est pas monotone. Malgré mon aversion pour le personnage, je pense que le lecteur a réussi à entrer dans sa peau, et à interpréter le livre comme il le fallait.

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