Editeur Audio : Sixtrid

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mercredi, 10 avril 2019

La griffe du chat, de Sophie Chabanel.

La griffe du chat

L'ouvrage:
Nicolas Pérard, propriétaire d'un bar à chats lillois, est retrouvé mort d'une balle dans le ventre. L'arme étant près de sa main, il s'agirait d'un suicide. Sa veuve est surtout triste parce que le chat vedette du bar, Ruru, a profité que la porte soit ouverte pour s'échapper. La commissaire Romano et son adjoint Tellier mènent l'enquête.

Critique:
Ce roman m'a beaucoup plu. Certes, l'intrigue est un peu classique dans le sens où on finit par soupçonner tout le monde, mais elle ne souffre pas de temps morts, et tout se tient. De plus, les personnages (surtout Romano et Tellier) sont bien campés, travaillés... Cela fait qu'outre l'intrigue principale, l'autrice dépeint également la vie des deux protagonistes. Par exemple, Tellier connaît des déboires qui le pousseront à de cocasses extrémités. Enfin, Sophie Chabanel agrémente son roman de notes humoristiques. Elles viennent de sa manière de dire certaines choses en tant que narratrice omnisciente, mais aussi de situations dans lesquelles sont précipités nos enquêteurs de choc. Par exemple, Romano accepte que le lieutenant Clément (boulet notoire qui a atterri sous le commandement de la commissaire parce que sa hiérarchie savait qu'elle n'aurait pas le coeur de le rejeter) prenne part à l'enquête. Les interventions de Clément et les pensées de Romano quant à lui sont toujours source d'humour. Finalement, malgré le peu de jugeote du lieutenant, on découvrira qu'au moins une de ses suppositions était vraie.

Romano et Tellier on un caractère bien trempé. Ils se complètent, se comprennent, et s'aperçoivent qu'ils se manquent au bout de trois jours de non collaboration forcée. La commissaire combat les préjugés concernant les femmes, et oublie parfois ceux concernant les hommes. J'ai apprécié qu'elle tienne absolument à son petit confort, qu'elle aille jusqu'à dormir dans une pièce différente de sa maison chaque soir, etc. Quant à Tellier, j'ai apprécié (par exemple) sa manière d'élever ses enfants, et aussi de ne pas les laisser tomber.

Comme je le disais, on finit par soupçonner tous ceux qui gravitaient autour de Nicolas. Je n'aime pas trop cette ficelle, mais ici, je l'ai trouvée bien exploitée, d'abord parce que l'autrice ne s'acharne pas à brandir ostensiblement tel personnage pendant une partie du roman, puis tel autre, en guise de coupable, et ensuite parce qu'elle a quand même créé un rebondissement que je n'ai pas vu venir.

J'aime beaucoup la toute fin.

Remarques annexes:
Le nom de la victime revient souvent dans le livre, ce qui est normal. Donc la lectrice le dit souvent... À cause de la ressemblance entre ce nom et celui du chanteur, je ne cessais de penser au nom du chanteur. ;-) (Je sais que cette remarque est stupide, mais j'assume. ;-) )
Autre remarque stupide (heureusement que le ridicule ne tue pas): Romano est toujours désignée par son nom, et on ne connaît pas son prénom (ou s'il est dit une fois, je l'ai manqué). De ce fait, dans ma tête, je l'appelais parfois Elsa, en pensant à la comédienne Elsa Romano qu'il me plairait d'entendre davantage sur des livres audio.

Voici une phrase qui m'a beaucoup fait rire: «L'opéra, c'est quand on regarde sa montre au bout de deux heures et demi, et qu'il s'est écoulé vingt minutes.»

J'espère que Sophie Chabanel écrira d'autres romans aussi sympathiques où on retrouvera les mêmes policiers.

Service presse des éditions Sixtrid.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Marie-Christine Letort.

Je pense ne pas exagérer en disant que Marie-Christine Letort est la comédienne parfaite pour ce roman, et donc pour les livres de ce genre où le rire côtoie la gravité. Son jeu est sans failles. Quel que soit le sentiment, son interprétation est naturelle. Elle passe sans difficultés de la gravité au rire, et n'en fait jamais trop. Tout cela sans modifier sa voix à outrance, ce dont elle n'a absolument pas besoin, sachant, par son intonation, faire comprendre qu'on passe de tel à tel personnage. S'il y a une suite, et qu'elle est adaptée en audio, j'espère que c'est Marie-Christine Letort qui la lira.

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lundi, 2 juillet 2018

La cabane des pendus, de Gordon Ferris.

La cabane des pendus

L'ouvrage:
Écosse, après-guerre.
Douglas Brodie, ancien policier devenu reporter, est appelé par son ami d'enfance, Hugh Donovan. Celui-ci est accusé du viol et du meurtre d'un enfant. Le détective va tenter de prouver son innocence.

Critique:
Certains verront peut-être, dans le résumé de ce livre, la promesse d'une enquête prévisible. Gordon Ferris parvient très bien à en faire quelque chose de bien plus intéressant. Il captive très vite son lecteur en contant tout de suite la vie et les blessures (tant morales que physiques) de Douglas et Hugh. Je me suis très vite prise de sympathie pour eux. À travers leur vécu, l'auteur rappelle les traumatismes engendrés par la guerre. N'importe qui, à la place de Hugh, serait devenu accro à la substance qui aurait pu lui faire oublier sa douleur. De plus, connaître leur passé leur donne une dimension humaine.

Au départ, je pensais avoir deviné qui était coupable du crime dont on accusait Hugh. Cependant, les choses sont plus complexes, et elles dévoilent peu à peu un mélange de secrets et de corruption, le tout baigné dans une grande violence tant physique que psychologique. Ce livre m'a touchée parce qu'il est très réaliste. Tout ce que découvre le héros est vraisemblable, quelle que soit l'époque. Cela fera forcément passer le lecteur par toute une palette de sentiments très forts.

Globalement, l'intrigue est bien menée, mais j'ai trouvé dommage que l'auteur traîne dans le dernier quart. Douglas passe beaucoup de temps à aller ici et là, et pour moi, c'est trop détaillé. Je regrette aussi qu'il y ait au moins un élément discutable. Le personnage principal menace quelqu'un afin de l'obliger à dévoiler son jeu. De ce fait, il provoque une horrible conséquence qu'il ne prévoyait pas du tout. Pour moi, il était évident que cela arriverait.
Ces petits reproches ne doivent pas vous empêcher de lire ce roman dont les qualités surpassent les défauts, à mon avis.

«La cabane des pendus» est le premier tome d'une série de quatre. Cette enquête est inextricablement liée à la vie privée du personnage principal. C'est ce qui la rend d'autant plus intéressante pour moi. Je suis donc curieuse de voir si les autres enquêtes ont un rapport si étroit avec le détective. Si c'est le cas, j'aimerais savoir comment fait l'auteur. En effet, une autre affaire de meurtre qui concernerait une autre personne de l'entourage de Douglas semblerait un peu tirée par les cheveux. Mais une énigme moins personnelle serait-elle aussi captivante? Toutes ces questions font que si les éditions Sixtrid s'attaquent à la suite, je la tenterai.

Service presse des éditions Sixtrid.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Bernard Malaka.

Je me rends compte que j'ai entendu ce comédien sur très peu de livres. J'apprécie son jeu. Dans ce roman, il a su allier sobriété et sensibilité. Cela n'a pas dû être simple. Le chemin de Douglas étant jonché de cadavres, et l'ancien policier plongeant au coeur d'une horreur grandissante, il aurait été facile de trop en faire ou d'avoir une lecture trop froide.
À plusieurs reprises, Douglas fait allusion aux accents de ses interlocuteurs. Il explique aussi que lui-même module un peu le sien selon qu'il parle à untel ou unetelle, se transformant ainsi en caméléon. Ces accents ne sont pas imitables en français. J'ai donc été ravie que le lecteur ne tente pas d'en inventer.

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lundi, 4 juin 2018

Tout homme est une nuit, de Lydie Salvayre.

Tout homme est une nuit

L'ouvrage:
En 2014, Anass apprend qu'il a un cancer. Peu à peu, de moins en moins à l'aise dans sa vie quotidienne, il décide de s'installer dans un village de Provence.

Critique:
Lydie Salvayre touche un point sensible dans ce roman. Dans le village, Anass est étranger. Son prénom (que certains imaginent arabe) et le fait qu'il soit un peu typé avivent l'imagination. Au café, les hommes supposent, cancanent, excitent leur haine (dont ils ignorent la cause) contre ceux qu'ils considèrent comme différents d'eux. Au début, une chose m'a gênée: tous ces hommes qui s'énervaient après Anass semblaient une masse indistincte de laquelle personne ne se démarquait. Ils avaient tous l'air d'abrutis ne sachant réfléchir. Heureusement, l'auteur corrige assez vite cela. Gérard, un habitué, fait parfois valoir qu'à Anass en tant que lui-même, on n'a rien à reprocher. L'auteur s'applique à montrer la bêtise des raisonnements de ces hommes d'abord en leur faisant dire des énormités, souvent d'une voix avinée, tout en montrant leur peu de sens commun. De plus, elle leur oppose Gérard et Jacques. Ce dernier a un esprit plus critique (du moins l'affirme-t-il davantage) que Gérard, et il analyse très bien les syllogismes et les préjugés dans lesquels sont fièrement englués ces piliers de bar. On dira que Lydie Salvayre exagère. S'il m'a semblé qu'elle avait peut-être forcé le trait concernant ces hommes, je pense que, malheureusement, il doit en exister davantage qu'on le croit. En tout cas, la romancière montre comment, à coups de jugements à l'emporte-pièce, ils se persuadent qu'Anass a commis des actes inventés par eux-mêmes, et font confiance à des hommes politiques qui leur promettent de bouter l'étranger hors de France. Car en effet, ces hommes imaginent que tous leurs malheurs et leurs frustrations (vie terne, déboires conjugaux, mésentente avec untel) viennent des étrangers. C'est choquant, mais apparemment pas pour tout le monde, puisque cela reflète une certaine réalité.

Lydie Salvayre montre bien cet état de choses. Son analyse est très bien vue et très réaliste. Cependant, je n'ai pas réussi à entrer totalement dans le roman. Ce n'est de la faute de personne, et cela ne fait sûrement pas que je le déconseille. Je pense que beaucoup devraient le lire, et j'espère qu'ils écouteraient Gérard et Jacques lorsque ceux-ci montrent l'absurdité des raisonnements mis en avant. Cela n'a pas absolument pris avec moi parce que je pourrais citer plusieurs livres où ce thème est abordé (de différentes façons), dont certains sont devenus cultes pour moi. Lydie Salvayre renouvelle le thème en l'actualisant, et en montrant les dangers de raisonnements dont l'intolérance et la méconnaissance sont les maîtres mots. Mais pour moi, elle arrive trop tard. De plus, j'ai eu du mal à apprécier Anass. Rien ne le démarque vraiment. Rien ne fait qu'il est lui et pas un autre. Pour moi, il n'a pas assez de personnalité. Bien sûr, j'ai été sensible à ce qu'il traverse, mais seule la compassion, et non une envie de le connaître davantage, m'aurait poussée vers lui si j'avais été un personnage du roman. Quant aux hommes tenant conférence au café, si certains sortent du lot, ce n'est que par petites touches. Pendant un moment, on peut les interchanger sans problèmes. Je suppose que c'est fait exprès: on voit une foule anonyme qui se monte contre une seule personne. Certes, mais c'est justement une des raisons pour lesquelles j'ai été moins touchée.

Remarque annexe:
J'ai la naïveté de penser que lorsqu'on utilise quelque chose volontairement, on le maîtrise. Ainsi, lorsque j'ai vu que Lydie Salvayre employait un langage soutenu, et faisait parler Anass à l'imparfait du subjonctif, j'ai d'abord été contente. J'ai donc été surprise de trouver des erreurs. Il s'agit de «vivasse» pour «vivre» à l'imparfait du subjonctif, et du verbe «agonir» conjugué comme le verbe «agoniser». Je pensais qu'à partir du moment où un auteur employait des tournures soutenues, cela lui était naturel, et qu'il ne se trompait pas...

Service presse des éditions Sixtrid par l'intermédiaire d'Audible.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Lazare Herson-Macarel et Alain Granier.

Je n'avais encore jamais lu d'ouvrages interprétés par Lazare Herson-Macarel, mais je sais qu'il en a déjà enregistré plusieurs. Il est le fils d'Éric Herson-Macarel. J'ai apprécié son jeu. Je pense qu'il est parfaitement entré dans la peau d'Anass, personnage tourmenté, cherchant de nouveaux repères... Quelque chose m'a perturbée (mais pas déplu): il n'a pas la même voix qu'Éric Herson-Macarel, mais il a souvent ses intonations.

Je n'ai entendu Alain Granier que sur un ouvrage. Je me souvenais avoir apprécié son jeu. Cela a également été le cas ici. Il n'avait pas la partie facile, surtout quand il fallait enchaîner les répliques des hommes réunis au café, tout en précisant qui parlait. Alain Granier a fait cela très naturellement. Au long du roman, il a toujours adopté le ton adéquat.

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jeudi, 26 avril 2018

La carapace de la tortue, de Marie-Laure Hubert Nasser.

La carapace de la tortue

L'ouvrage:
Après plusieurs années d'une vie terne à Paris, Clothilde retourne à Bordeaux, ville de son enfance. Elle s'installe dans un appartement de l'immeuble appartenant à sa tante (Thérèse). Petit à petit, elle rencontre ses voisins et découvre leur vie.

Critique:
Pour moi, ce roman se divise en deux parties, la seconde commençant au début du journal de Clothilde. Dans la première partie, l'auteur fait quelque chose que j'aime beaucoup: elle raconte des faits graves en les enrobant de drôlerie. Par exemple, elle montre les préoccupations d'une certaine couche de la société à travers les réactions de Sarah et Sophie. Sarah est bien gentille, mais quelque peu superficielle. Par exemple, elle rend grâce au ciel parce que ses enfants sont beaux (ou du moins normaux selon les critères de la société). Comment la blâmer? Elle souhaite que ses enfants entrent dans le moule, afin qu'ils ne souffrent pas. Elle est superficielle, mais lucide. Ce qui est amusant, c'est la manière dont elle remercie la providence, les réflexions qu'elle se fait, etc. D'un autre côté, Sophie semble être le modèle de ce qu'attend l'artificielle société dans laquelle nous vivons. Extérieurement, elle est parfaite au point de ne jamais transpirer lors de séances de sport. Toutes les exagérations décrites la concernant (la plus impressionnante et la plus parlante étant sûrement la liste de ses amants) auraient dû m'agacer, mais l'auteur a fait en sorte que cela en devienne comique, et qu'en plus, on éprouve davantage de compassion que d'exaspération, car au final, Sophie est à plaindre. Elle est tellement dans son monde que lorsque Thérèse lui demande d'«arranger» Clothilde afin que celle-ci cesse d'être (extérieurement) un vilain petit canard, sa réaction (qui fera rire le lecteur) est de se désoler et de se lamenter quant au travail que cela nécessite.

Nous rencontrons également Claudie, qui a un langage imagé et une repartie à toute épreuve! À l'instar de Clothilde, je me suis attachée à ce loufoque personnage. Là encore, sous la légèreté, se devine très vite la solitude de la jeune femme, son peu d'assurance, son côté fragile.

La vie des habitants de  l'immeuble est décrite avec justesse, enjouement teinté de gravité. C'est très bien fait. Et c'est là que nous passons à la deuxième partie. Le rire laisse totalement la place à la gravité. C'est un peu perturbant. Néanmoins, le moment de surprise passé, on retrouve la finesse de Marie-Laure Hubert Nasser dans l'analyse des événements et des personnages. Plus j'avançais dans cette partie, plus je pensais que même si je préférais le rire, il est parfois des choses qu''on ne peut exprimer qu'en étant grave. Cette partie nous fait davantage ressentir les souffrances passées de l'héroïne, tout en montrant tout le positif qu'elle a pu tirer de sa situation. Par exemple, elle est devenue une dévoreuse de livres. Donc, même si j'ai été un peu déroutée par le changement de ton, j'ai continué de prendre beaucoup de plaisir à ma lecture.

Et puis, l'auteur fait quelque chose que je n'imaginais pas dans un tel roman. Au départ, cela ne m'a pas plu, mais j'ai pensé que c'était une manière de montrer la vie, la vraie, avec ses bonheurs à saisir, ses imprévus, ses aléas, ses coups contre lesquels on ne peut rien. Pourquoi un roman qui commence comme «La carapace de la tortue» devrait-il avoir une fin prédéfinie? Et qui, à part l'auteur, aurait le droit de décider que cela doit avoir tel genre de fin? Parfois, se détourner des codes n'est pas la chose à faire, mais ici, c'est crédible. Donc, même si j'ai été surprise (et quelque peu déçue) que certains codes ne soient pas respectés, j'ai aimé que, justement, la romancière décide de ne pas se conformer à quelque chose d'attendu. J'aurais certes préféré qu'elle le fasse autrement, mais ce «revirement» (si on peut dire) avertit le lecteur que dans la vie, il ne faut jamais rien prendre pour acquis.

Un beau récit, juste, abouti, percutant.

Remarque annexe:
Beaucoup de romans français se déroulent à Paris. Celui-ci se passe à Bordeaux. Cela m'a plu parce que ça change un peu, mais aussi parce qu'étant bordelaise, j'ai reconnu des endroits où je me rends souvent comme la place Pey Berland et bien d'autres.

Service presse des éditions Sixtrid.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Marie-Christine Letort.

Quelle joie pour moi d'entendre à nouveau cette comédienne que je n'ai pas entendue depuis longtemps, et dont j'apprécie beaucoup le jeu! J'ai encore (entre autres) dans les oreilles son interprétation magistrale de «La douleur du dollar», de Zoé Valdès. «La carapace de la tortue» étant assez différent des romans habituellement lus par Mari-Christine Letort, j'avais un peu peur qu'elle n'y entre pas totalement. Mes craintes ont très vite été dissipées. La lectrice prouve son talent en retranscrivant à merveille l'ambiance et le caractère des personnages. N'en faisant jamais trop, aussi bien à l'aise dans le rire que dans les moments graves, elle joue, comme elle l'a toujours fait, avec subtilité et à propos.

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jeudi, 21 décembre 2017

Au lieu-dit Noir-Étang, de Thomas H. Cook.

Au lieu-dit Noir-Étang

L'ouvrage:
Août 1926, Chatham, petite ville de Cape Cod.
Elizabeth Channing arrive en tant que professeur d'arts plastiques à Chatham School, école pour garçons. Au long de l'année qu'elle y passera, elle se liera d'amitié avec Henry Griswald, le fils du directeur de l'école. Mais selon le procureur, elle sera aussi la cause des morts de Noir-Étang.

Critique:
Thomas H Cook installe une ambiance particulière. On se croirait dans une histoire du dix-neuvième siècle, une sorte de mélange entre les soeurs Brontë (il fait d'ailleurs allusion à Emily) et Émile Gaboriau.
Entre non-dits, malentendus, interprétations des uns et des autres, demi-vérités (sauf pour Henry et le lecteur qui finissent par tout savoir), le romancier emporte lecteurs et personnages de rebondissements en révélations jusqu'à une fin qu'on sait inéluctable.

Le récit est raconté par Henry. Il est à présent un vieil homme, et se souvient de cette année de son adolescence. Cela permet à l'auteur de faire quelque chose qui ne me plaît pas trop. Henry émaille son récit de considérations sur des événements que le lecteur ne connaît pas encore. Nous savons donc très vite qu'il y a eu des morts, et qu'Elizabeth Channing en a été tenue pour responsable. En outre, au long du récit, avant qu'on sache ce qui s'est passé, le narrateur raconte certaines choses arrivées pendant le procès. Je n'aime pas cette façon de faire, d'abord parce que c'est une manière déloyale d'appâter le lecteur (ça me fait davantage rager que mariner), et aussi parce qu'au final, le lecteur doit reconstruire le puzzle. C'est une histoire dont le narrateur bouleverse quelque peu la chronologie, alors que celle-ci aurait pu être respectée. Certains diront que cela montre mieux l'état d'esprit d'Henry. Celui-ci repense à des aspects de l'affaire, puis aux conséquences, il ne peut s'empêcher de les ressasser, car cette histoire est un tournant de sa vie qu'elle affectera de manière irrévocable. En effet, cela renforce peut-être la dimension dramatique du récit.

Le narrateur se penche également sur lui-même, et analyse l'adolescent qu'il était alors: celui qui aspirait à une vie d'aventure, «au bord de la folie», comme il le lira, cette année-là, dans le livre du père d'Elizabeth. L'adolescent qui, dans toute son immaturité, méprisait l'existence simple qu'affectionnait son père, s'enflammait pour les grandes histoires d'amour, ne comprenait pas pourquoi ceux qui les vivaient ne le faisaient pas jusqu'au bout...

La mère d'Henry n'est pas vraiment sympathique, car elle semble souvent en colère, aigrie, amère. Cependant, elle n'a pas toujours tort. À un moment, elle dit à son fils de voir les choses du point de vue de la personne flouée. Henry a bien du mal, mais le lecteur, ainsi qu'Elizabeth Channing, le voient. Ce n'est pas parce que la personne flouée semble peu aimable qu'elle n'est pas dans son droit.

Il est également intéressant de voir que les conséquences ont affecté bien plus de monde et bien plus profondément que ce qu'aurait pu penser Henry adolescent. Une personne devait savoir que cela dévasterait tout. Elle a essayé d'arrêter le cours des choses...

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Guy Moign pour les éditions Sixtrid.

Je trouve le choix de ce comédien judicieux. Sa voix basse et profonde rend parfaitement l'ambiance du roman. Il aurait été facile d'en faire trop, de prendre une intonation niaise et larmoyante, réduisant à néant les efforts de l'auteur. Le jeu du comédien est toujours approprié, ni trop emporté ni trop sobre. Il rend, avec justesse et profondeur, tous les sentiments exprimés par les protagonistes.
D'autre part, moi qui ai adoré ses interprétations passées («Le testament français», «Thérapie», «Le rocher de Tanios»...), et qui ne l'avait pas entendu depuis longtemps, j'ai été ravie de le retrouver.

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