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lundi, 8 mai 2017

Repose-toi sur moi, de Serge Joncour.

Repose-toi sur moi

L'ouvrage:
Paris.
Ludovic, quarante-six ans, travaille dans le recouvrement. Aurore, quant à elle, est styliste. Ils habitent le même immeuble, mais ne se parlent jamais. Le fait qu'Aurore soit effrayée par des corbeaux ayant élu domicile dans la cour va les rapprocher de manière inattendue.

Critique:
À travers ses personnages, Serge Joncour commence par montrer une société malade. Si sa démonstration effare, elle ne surprend malheureusement pas. Ce qui arrive à la boîte d'Aurore illustre bien comment certains font la course au pouvoir, à l'argent, et peu importe qui ils sacrifient et comment cela se passe. De petits exemples montrent aussi comme l'homme peut être irrespectueux: Ludovic entrant dans un café, disant bonjour, et n'obtenant aucune réponse; des personnes faisant des fêtes avec la musique à puissance maximale, se moquant de ceux que cela peut déranger. Tout cela est malheureusement vrai dans la vie.
D'un autre côté, il y a ceux qui aident spontanément (le patron du restaurant qui propose à ses clients de faire sécher leurs affaires mouillées près du feu, et qui tente de leur transmettre sa gaieté)...
Aurore et Ludovic ont été maltraités par la vie, et se sont enfermés dans des choix pas toujours judicieux. Ils sont conscients de ce qu'est notre société, et ont du mal à faire avec les mesquineries de la vie.

Aurore m'a souvent agacée. Elle veut ceci, cela, se reprend, se perd dans ses propres considérations, a du mal à communiquer... Pourtant, elle est également attendrissante, car elle est perdue. Elle a des valeurs, des idéaux, et se rend compte que son entourage s'en moque. Son mari ne semble pas voir sa détresse, puis finit par penser qu'il est facile de contrer la cause de cette détresse. Bien sûr, c'est plus compliqué à cause de certains événements, mais aussi à cause du caractère d'Aurore. En général, les personnes qui ne courent pas après l'argent et le pouvoir sont très faciles à mettre à terre. Elles aspirent à une vie calme, à faire ce qu'elles aiment en faisant de leur mieux, et pensent à l'humain plutôt qu'au chiffre.

Ludovic, lui aussi, passe son temps à ravaler ses rancœurs, à tenter de s'accommoder des bassesses de la vie. Seulement, cela passe mal. À la fois tendre et désabusé, se voulant fort mais parvenant de plus en plus mal à cacher son dégoût, ayant renoncé à certaines choses dans l'intérêt commun, ayant opté pour un travail qui ne lui convient pas, Ludovic interpellera forcément le lecteur. Qu'on soit touché par sa souffrance, ému et déboussolé par cette colère qui l'habite presque tout le temps, un peu amusé par sa maladresse, il ne laissera pas indifférent. À l'instar d'Aurore, il ne trouve pas sa place dans cette société. Il le constate tous les jours. Même physiquement, il ne parvient pas à s'y insérer. Je pense à la scène où il ne trouve pas de pantalons à sa taille (scène qu'il ressent comme douloureuse, mais dont la gravité est un peu adoucie par l'attitude aimable et bon enfant des vendeuses et du vigile), ou au fait qu'il achète des chaussures un peu élégantes pour sortir de la catégorie dans laquelle la société le range automatiquement.

L'intrigue ne souffre d'aucun temps mort. J'ai suivi les personnages avec intérêt, je ne pouvais pas prévoir quelle serait la prochaine étape. L'ambiance est souvent oppressante, mais elle est traversée de moments de répit: la discussion chez mademoiselle Mercier, les petites plaisanteries entre Ludovic et son père, etc. À un moment, Aurore tente de s'enfermer dans un instant hors du temps. L'insouciance factice à laquelle elle se raccroche, son refus d'affronter la situation (après coup, on se demandera si c'en était vraiment un) ne font que renforcer l'atmosphère pesante qui entoure les héros. Aurore détonne d'ailleurs. Ce qu'elle fait ensuite, et ce qui arrive à cause d'elle ne fait que renforcer la tension, alors qu'elle voulait justement alléger l'ambiance. Tout cela est très bien rendu par l'auteur, mais ce n'est qu'un exemple, car le livre est ainsi dans son entier: situations bien exposées, images et anecdotes marquantes...

Je ne m'attendais pas à cette fin. Je prévoyais quelque chose comme ce qui arrive (ou manque d'arriver) un peu avant. Pourtant, cette fin est préparée. Elle est logique. Je la préfère à celle que j'entrevoyais parce qu'elle implique un raisonnement (au-delà de la destinée de nos deux héros) qui me plaît et que je partage. En fait, j'ai retrouvé beaucoup d'idées qui sont les miennes au long de ce roman.

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Ceux qui me connaissent trouveront étrange que je ne peste pas après l'espèce de coup de foudre et ce qu'il implique. Eh bien, dans le contexte, je ne l'ai pas trouvé si incongru. L'auteur prépare les choses, présente les circonstances, nuance certains éléments... Ce qu'Aurore dit, le dernier soir, implique des choses qui, moralement, ne me plaisent pas. Je suis partisane des situations claires. Cependant, il est évident que dans ce cas-là, une situation tranchée serai déconcertante pour les enfants. Bien sûr, on imagine que si les choses durent comme le souhaite Aurore, cela ne pourra avoir qu'un temps...

Service presse des éditions Gallimard.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Bernard Gabay.
Bernard Gabay est un grand comédien. Il conte, ne cabotine pas, son jeu est toujours subtil, il ne modifie pas exagérément sa voix pour les rôles féminins... Je suis contente qu'il enregistre pour de plus en plus d'éditeurs, et je peste lorsque je découvre qu'il a enregistré un livre qui ne me tente pas, alors qu'un livre qui me tente est lu par un comédien ou une comédienne dont le jeu me semble moins bon. Ici, outre une interprétation sans failles, j'ai apprécié qu'il dose l'accent américain de Richard. Il parvient à montrer qu'il y a un accent sans que cela devienne pénible.

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vendredi, 19 août 2011

Demain, j'aurai vingt ans, d'Alain Mabanckou.

Demain, j'aurai vingt ans

L'ouvrage:
Le jeune Michel nous raconte une partie de son enfance congolaise. Ses parents, ses amis, son école, ses découvertes de la vie.

Critique:
Quel plaisir de lire un autre livre d'Alain Mabanckou, et de le découvrir aussi pertinent que «Black bazar»! Je suis toujours admirative et fascinée lorsque des auteurs parviennent à expliquer certaines choses grave avec humour. Là encore, Alain Mabanckou fait cela très bien. Sous prétexte de nous montrer la naïveté d'un enfant, il nous fait partager des réflexions frappées au coin du bon sens. C'est ce que j'appelle une naïveté maîtrisée, voire utilisée. J'ai donc ri tout en me disant qu'il tapait juste là où il le fallait. Comment ne pas pouffer quand il nous explique que les pires insultes, c'est «opium du peuple», et «capitaliste»! On s'en traite à pleine voix, parce qu'on a entendu les adultes en parler, mais sans vraiment savoir ce que cela veut dire.

Dans cet ordre d'idées, j'ai particulièrement aimé la découverte d'une certaine musique par Michel, au moment où son père apporte un radio-cassette à la maison, et que la famille écoute une seule chanson: «Auprès de mon arbre», de Georges Brassens. D'abord, il est quelque peu émouvant de voir l'émerveillement du père et du fils (qui en rajoute un peu). Ensuite, j'ai aimé la façon de l'auteur de mettre face à face deux concepts totalement différents. Michel se demande pourquoi Brassens est si triste de s'être éloigné de son arbre. Pour lui, un arbre, c'est quelque chose qui permet de vivre en donnant des fruits et du bois. Il ne comprend pas qu'on puisse considérer un arbre avec poésie. J'ai beaucoup ri lors de ce questionnement, surtout qu'il revient dans le livre. Cet épisode marque aussi le début du cheminement de la pensée de Michel vers d'autres horizons. Il finira par comprendre les aspirations du héros de la chanson, même si cela reste abstrait pour lui, et par s'intéresser à la poésie, à la littérature, etc. Cet épisode est donc un tournant dans la vie du narrateur.

Que dire de la politique vue par les yeux de Michel?
Le plus percutant est sûrement ce qu'il dit quant au président de son pays: exposant certains faits vrais (comme la multitude de postes ministériels occupés par lui), et le ridiculisant en faisant ressortir avec férocité l'iniquité et la bêtise de la dictature.
Quant au «chat» d'Iran, cela m'a rappelé que quand j'étais moi-même enfant, je comprenais également «chat», et je me demandais comment un chat pouvait avoir le pouvoir dans un pays... ;-)

Sur un ton un peu plus léger, on pourra retenir les disputes picrocholines des parents de Jeremy, qui n'hésitent pas à se donner en spectacle.

Il nous offre d'autres moments plus légers: sa diatribe sur les moustiques, les disputes avec Caroline, les jeux avec Lunès, les inquiétudes de Maximilien. À travers cela, le lecteur découvre une famille et des amis soudés, des personnages hauts en couleur, tous possédant un certain charisme. C'est une société qui oscille entre deux mondes. Le narrateur montre cela très bien par de multiples exemples. Il nous rappelle que tout est une question de points de vue.
Quant à son amour pour son père, il est évoqué de manière lumineuse.

Il y a aussi des moments plus graves, des scènes dont l'humour n'atténuerait pas la dureté. Par exemple, le fait que Pauline ne puisse pas avoir d'autres enfants. J'avoue que j'ai trouvé dommage qu'elle se soit préoccupée de cela au point de presque gâcher sa vie et celle de Michel. J'ai d'ailleurs trouvé l'histoire de la clé assez terrible et noire. Elle montre tout l'amour de Michel pour sa mère, mais aussi l'incompréhension des amis du garçonnet qui rejettent la faute sur lui.
J'ai apprécié la discussion entre Roger et elle quant à l'avortement. Je comprenais les arguments des deux. Si, pour moi, le point de vue de Pauline n'est pas défendable, les raisons qu'elle a de penser ainsi le sont.

Le style de ce roman m'a également plu. Il est d'ailleurs adapté à une lecture à voix haute: c'est un style oral. Cela rend le livre plus vivant, et rapproche le lecteur de la façon de penser de l'enfant, mais aussi de son monde. En effet, ce style, c'est celui du conteur, du griot. Certaines choses sont répétées parce qu'elles sont importantes dans la vie de Michel, mais aussi parce que cela se fait dans les contes oraux. Ce sont des repères pour le griot qui apprenait les contes.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Alain Mabanckou pour les éditions Gallimard.
J'ai été surprise que ce livre ait été lu par son auteur, parce que dans un entretien à propos de «Black bazar», il disait comme il aimait la façon de lire de Paul Borne (qui enregistra «Black bazar»). Je pensais donc qu'il demanderait que ce comédien se charge d'enregistrer «Demain, j'aurai vingt ans». J'ai, de toute façon, été contente d'entendre la voix de l'auteur sur son roman. J'ai aimé sa lecture fluide et claire. J'ai apprécié qu'il mette le ton, et s'enflamme parfois, pour certaines scènes. D'habitude, je n'aime pas trop cela, mais ici, il m'a semblé que l'auteur rendait une atmosphère.

Je n'apprécie pas le changement d'acoustique entre les passages narrés et les dialogues. J'ai l'impression que l'éditeur prend le lecteur pour un abruti en balisant trop le texte, et je n'aime pas la différence de son. Ici, c'est assez bien fait, car c'est subtil. Cela ne veut pas dire que j'ai trouvé ça bien, disons que je l'ai mieux supporté. ;-)

J'ai aimé certains effets sonores. Par exemple, à un moment, Lunès appelle Michel de loin, et on entend sa réplique criée comme si l'auteur c'était éloignée pour le faire.
Idem pour les fois où certains personnages coupent la parole à d'autres. On entend la superposition de la fin de la réplique et du début de l'autre. Je trouve ça bien, car cela renforce le réalisme.

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