Editeur Audio : Des oreilles pour lire

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lundi, 24 août 2015

La fabrique du monde, de Sophie Van Der Linden.

La fabrique du monde

L'ouvrage:
Mei est une jeune Chinoise. Elle aurait souhaité continuer ses études, mais c'est son frère qui va à l'université. Elle travaille dans une usine où elle coud des vêtements.
Ce mois-ci, n'ayant pas été payée à cause d'une petite insubordination, elle ne peut aller passer les quatre jours de vacances du nouvel an chez ses parents. Elle restera seule dans l'usine.

Critique:
En général, je me méfie des livres courts. Ici, ma réticence était atténuée par le fait que le résumé m'a attirée. Je ne regrette absolument pas ma lecture. Sophie Van Der Linden ne s'embarrasse pas de fioritures. En un style à la fois délicat et percutant, elle décrit sans larmoiements le quotidien des ouvrières, traitées guère mieux que des machines. Malgré la monotonie des jours, les jeunes filles aspirent à une vie meilleure, et ne perdent pas espoir.

Le style change, devient à la fois poétique et tourmenté lorsque Mei rêve. À ce moment, les phrases sont plus courtes, les verbes sont à l'infinitif, les idées sont exprimées en peu de mots, mais le style ne perd rien de sa force. Cette manière de faire rend même le tout plus marquant. L'auteur privilégie les sensations, les décrivant de manière à la fois dépouillée et précise, les enchaînant à un rythme aussi effréné que dans la tête de Mei. Les images naissent tout de suite. Cela contraste avec les jours mornes pleins d'actions répétitives et épuisantes (tant nerveusement que physiquement) qui se profilent.

Sophie Van Der Linden use d'un vocabulaire riche, de tournures simples. J'ai été touchée (entre autres) par la façon dont Mei décrit la musique qu'elle entend (la cassette oubliée par un jeune couple).

L'héroïne tente de faire taire ses envies d'autre chose, sachant qu'elle ne peut pas y prétendre, et que rien ne sert de se faire mal. Pourtant, lors de ces quatre jours, un événement va se produire. Après cela, Mei ne pourra plus museler celle qui, en elle, souhaite vivre et non plus vivoter. C'est à cette transformation que le lecteur assiste. Il voit Mei marcher inexorablement vers son destin. On ne peut pas vraiment regretter ce qu'on n'a pas connu, mais comment continuer lorsqu'on entrevoit qu'il existe quelque chose de bien meilleur?
Avec justesse, la romancière met son héroïne à nu, et raconte simplement le cheminement d'une jeune fille modeste qui ne parvient pas à accepter d'être la victime de l'injustice qui règne partout dans notre monde.

Le titre est une très bonne trouvaille. Il évoque bien sûr cette usine où des ouvrières s'abîment la santé pour trois fois rien à coudre des vêtements qui, on le suppose, sont destinés aux pays comme le nôtre. Ce titre évoque également la vie qui s'applique à façonner la jeune narratrice, et à lui montrer qu'il existe autre chose... C'est ce qui arrive tous les jours à chacun d'entre nous: la vie, c'est la fabrique du monde.

Un roman que je ne suis pas près d'oublier. Un livre qui, malgré la simplicité qu'il décrit, restera comme une musique lancinante dans la tête du lecteur, et se rappellera à sa conscience.

Note: Certains «chapitres» (ceux où Mei dort et rêve), n'ont pas de numéros. Les chapitres suivants sont numérotés, mais les numéros qu'auraient pu porter les «chapitres» décrivant les rêves sont sautés. Je suppose que cela a une signification, tout comme le style plus «précipité» lors de ces passages. Peut-être l'auteur a-t-elle souhaité mettre l'accent sur ces rêves par ces «effets».

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Élodie Huber pour les éditions Des oreilles pour lire.
Ce livre m'a été envoyé par Audible.

Pour moi, il est judicieux d'avoir choisi Élodie Huber pour interpréter ce roman. Sa voix douce ainsi que son jeu subtil et naturel sont en accord avec le style de l'auteur. La comédienne a parfaitement incarné Mei: douceur, égarement, rêves, révoltes... Élodie Huber fait passer toutes les émotions de la narratrice, trouvant sans difficultés apparentes le ton et la dose de jeu nécessaires. Il aurait été aisé de trop en faire, de rendre Mei larmoyante par un ton affecté.

J'aime beaucoup Élodie Huber qui, en plus d'être talentueuse, est très modeste. Elle parvient toujours à entrer dans la peau des personnages et à rendre fidèlement le style des auteurs qu'elle enregistre. J'espère l'entendre sur davantage de livres audio.

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jeudi, 2 mai 2013

L'amant de Patagonie, d'Isabelle Autissier.

L'amant de Patagonie

L'ouvrage:
Fin des années 1880.
Emily, jeune écossaise, se retrouve orpheline. Elle se voit proposer de se rendre en Patagonie afin d'être gouvernante chez un pasteur. Elle accepte.

Critique:
Isabelle Autissier a écrit un roman d'aventure mettant en scène une femme. Emily voit très vite que rien n'est manichéen, et que le peuple Yamana (qu'elle rencontre en Patagonie), n'a pas forcément besoin d'être «civilisé», mais qu'ils ont une culture différente. À travers la vie de la jeune femme, l'auteur s'attache à montrer que la colonisation aurait pu être autre chose. Chacun aurait pu apprendre de l'autre. En effet, Emily goûte pleinement la vie avec les Yamanas, mais reconnaît que certaines choses lui manquent. Ce n'est pas forcément le confort d'une maison, mais plutôt le fait de pouvoir stocker des provisions, se réchauffer quand il fait froid.
Outre la jeune femme, Joachim croit vraiment que les choses auraient pu bien se passer, et respecte les indiens et leur culture. Il ne perd pas de vue que les blancs leur ont pris leurs terres.

Malgré certains personnages forts (Emily, Joachim, Lucas), la façon juste dont le thème principal est abordé, et une immersion totale dans ces contrées éloignées à la culture passionnante, ce roman n'a pas su me toucher. Je n'y ai vu qu'une succession d'événements déjà racontés par d'autres. Je ne sais pas comment Isabelle Autissier aurait pu rendre le tout original, comment elle aurait pu renouveler le genre tout en gardant ces idées... Peut-être les faits sont-ils trop prévisibles... En outre, j'étais quelque peu entrée dans le roman (au moment où Emily commence à s'affirmer), mais j'ai été très déçue par ce qui arrive avant la naissance de Lucas. J'excusais un peu les clichés (personnages et histoire convenus), mais ma déception les a fait ressortir. Et puis, ce roman m'a beaucoup rappelé «Par vents et marées», d'Alison McLeay. Il ne s'y passe pas les mêmes choses, et ce n'est pas au même endroit, mais on a affaire à la colonisation, et les choses sont plus détaillées, davantage montrées. J'ai lu ce roman il y a plus de dix ans, et je ne m'en souviens pas très bien, mais je n'ai pu m'empêcher de comparer «L'amant de Patagonie» avec les souvenirs que j'en ai, à l'avantage du roman d'Alison McLeay, même si ce dernier n'a pas pour but unique de montrer la colonisation et ses méfaits.
Je comprends ce que l'auteur a souhaité faire, mais cela n'a pas pris avec moi. De plus, l'histoire est construite d'une manière qui me déplaît, habituellement. Il y a deux grosses ellipses: une de dix ans, et une autre de trente ans. Les grosses ellipses me donnent toujours une impression de bâclé. Il n'y a que dans «Melnitz» que je ne les ai pas trouvées gênantes. Je pense qu'avec les connaissances acquises au cours de ses voyages, Isabelle Autissier aurait pu écrire un grand roman...
Enfin, je n'ai pas vraiment compris le choix d'Emily avant la dernière ellipse. Elle s'en explique, mais cela ne m'a pas convaincue.

Remarque annexe:
J'aime bien la manière dont les blancs expliquent pourquoi les indiens attrapent les maladies des blancs.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Julie Pouillon. Ce livre m'a été offert par les éditions Des oreilles pour lire
La comédienne a une voix un peu grave, un peu sourde. Elle a une bonne diction. Elle ne prend pas un accent affecté pour prononcer les noms propres. Elle a choisi d'interpréter ce livre en adoptant souvent un ton à la limite du tragique. Il est vrai que l'histoire n'est pas gaie, mais j'aurais aimé davantage de neutralité. Bien sûr, je n'aurais pas voulu une lecture dépourvue d'intonation (ce qui aurait été affreux), mais le ton adopté ici impose, à mon avis, une interprétation qui n'est pas forcément celle qu'a souhaitée l'auteur. D'autre part, j'ai trouvé que la lecture de Julie Pouillon était trop hachée, avec beaucoup de blancs.

L'éditeur n'a pas mis de musique pour habiller son livre, et je l'en remercie. Par contre, certains passages (les interventions de la vieille yamana et la dernière fois qu'Emily prend la parole) sont précédés de bruits de vagues. J'ai trouvé cela judicieux. D'abord, cela renforce l'ambiance dans laquelle ce qui est raconté plonge le lecteur. Ensuite, le bruit des vagues a quelque chose d'apaisant.

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