Annabel

L'ouvrage:
Région du Labrador, 1968.
Lorsque Wayne Blake naît, l'amie de sa mère, venue l'assister, se rend compte qu'il est hermaphrodite. Ses parents, Treadway et Jacinta, décident de l'élever comme un garçon. Ils vont donc consulter, et plus tard, Wayne prendra des médicaments destinés à accentuer sa masculinité.
Jacinta n'approuve pas totalement cette décision, elle aurait souhaité laisser grandir Wayne sans rien «modifier» en lui. Mais outre que Treadway a été très ferme, il fallait bien trancher.

Critique:
Voilà un très beau roman tout en nuance sur la différence, les préjugés, etc. Bien sûr, l'auteur évoque un cas rare et précis, mais d'une manière générale, la particularité de Wayne montre quelqu'un qui doit apprendre à vivre en n'étant pas conforme aux codes de la société. Dans la famille de Wayne, il n'est jamais question d'intolérance. À première vue, on pourrait prendre certaines réactions de son père pour cela, mais il n'en est rien. Treadway a pensé qu'il fallait faire un choix, il a fait celui qui, sur le moment, lui a paru judicieux. Ensuite, il pense qu'il doit s'en tenir à ce choix, l'assumer. Pour lui, en dévier ne pourrait que détruire Wayne. Alors, Treadway le pousse vers la voie qu'il lui a choisie, quitte à le blesser. Il n'agit pas par méchanceté ni par étroitesse d'esprit, mais par amour et effroi. En effet, comme le fait remarquer Thomasina (l'amie de Jacinta qui sait depuis le début), tout le monde a peur, dans cette histoire. Peur du regard des autres, peur du bouleversement occasionné pour Wayne, mais aussi peur de reconnaître qu'on a fait une grosse erreur. Comment blâmer ces personnages? Chacun ne veut que le bien de Wayne. Pour Treadway, cela passe par le mensonge.

Si Jacinta semble plus ouverte, elle aussi a peur, car elle ne se résout pas à raconter la vérité à son enfant. D'une manière générale, la famille a du mal à communiquer. Ce secret, accompagné de non-dits entre les deux époux, les ronge. Wayne le sent. Cela se traduit de diverses façons. Par exemple, l'enfant n'arrive pas à s'attacher au chien que son père lui a offert en «dédommagement» après lui avoir infligé une espèce de trahison. Cet animal symbolise l'impossibilité de communiquer entre Wayne et Treadway.

Kathleen Winter a su exprimer, tout en finesse, les points de vue de chaque protagoniste. Si chacun a un avis tranché (Treadway veut que Wayne ignore toujours tout, Thomasina pense qu'il a le droit de savoir, et Jacinta est entre deux eaux), chacun évoluera, et laissera la vie lui donner certaines leçons. Personne n'est borné. Au départ, je trouvais que Treadway l'était, mais force m'a été de reconnaître qu'il est plus complexe.

Wayne est un personnage très fort. L'auteur décrit très bien ses hésitations, son désir de contenter ses parents qu'il aime profondément, et son besoin d'être lui-même. Malgré sa peur et ses incertitudes, il ira toujours de l'avant, et aura raison de ses doutes.

C'est peut-être Jacinta qui trouve le moins grâce à mes yeux. Elle ne sait que geindre sur ce qui aurait pu être. Elle souhaite ceci et cela, mais au final, ne fait rien. Certes, sa position n'est pas simple, car sa peur de faire éclater le secret est confortée par le refus catégorique de son mari. Plus tard, j'ai également compris son attitude, même si j'ai eu envie de la secouer.

Thomasina et Wally sont des personnages très positifs. Chacune a été malmenée par la vie, les gens... Sans dire ce que Wally devient pour ne pas trop en dévoiler, je peux dire que Thomasina puise assez de ressources en elle pour avancer, rester une battante. Ses longs voyages ressemblent à des évasions destinées à la ressourcer.

Je ne sais pas jusqu'à quel point l'auteur s'est documentée, mais je n'en savais pas autant sur l'hermaphrodisme. Si on peut trouver que la décision de développer la masculinité de l'enfant est entérinée à la légère (il suffit que le pénis dépasse une certaine mesure), il ne faut pas perdre de vue que l'enfant naît en 1968, et qu'à l'époque, on en savait moins que maintenant, là-dessus.

Le thème central et ce qui en découle sont abordés avec justesse d'un style délicat, relevé, raffiné. Le roman est jalonné de descriptions des paysages du Labrador, des habitudes des trappeurs, etc, qui plongent le lecteur dans un décor, une ambiance, un univers.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par mon mari.
Ce livre m'a été offert par les éditions Christian Bourgois dans le cadre de l'opération Masse-critique, organisée par Babelio.

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