Du bout des doigts

L'ouvrage:
Londres, 1862.
Susan Printer est orpheline. Elle a été élevée par madame Sucksby, personne peu recommandable qui recueille des orphelins. Elle a dix-sept ans lorsqu'un habitué de la maison, Richard Rivers, lui propose un gros coup: il veut épouser une riche héritière, Maud Lily, pour s'emparer de sa fortune. Susan devra jouer le rôle de la femme de chambre de la jeune fille, et la pousser dans les bras de Richard. Après son mariage, il lui donnera une petite commission.

Critique:
Voilà un roman qui entremêle le gothique et le larmoyant. Je l'ai aimé, mais certaines ficelles sont assez grosses. J'ai surtout apprécié de me faire rouler par l'auteur. À certains moments, je criais à l'incohérence, mais Sarah Waters a créé des rebondissements qui montrent qu'elle avait tout prévu.

Ce que j'appelle les aspects larmoyants ont été plus difficiles à passer. D'abord, les personnages s'exclament souvent, versent des torrents de larmes, et s'emportent. On ne peut pas appeler à l'aide sans en faire des tonnes.
D'autre part, la naïveté des deux héroïnes est assez pénible à la longue. L'une d'elles croit qu'elle arrivera à quelque chose en racontant son histoire, en s'expliquant encore et encore... Il est pourtant évident que c'est impossible. Et puis, il est lassant qu'elle ne fasse que se répéter sans tenter de trouver une stratégie. Bien sûr, il y a peu d'espoir qu'elle se sorte seule de ce mauvais pas, mais il serait plus constructif qu'elle employât son énergie à autre chose.
Ensuite, les personnages (sauf les deux héroïnes) sont très manichéens. Les méchants sont égoïstes, sadiques, avides d'argent... On me dira que madame Sucksby est un peu plus complexe: je ne trouve pas. Quand elle «se sacrifie», elle n'est pas crédible.
De plus, il y a certains clichés: les pauvres sont sales, sont des voleurs sans scrupules.
Ce que raconte madame Sucksby dans la deuxième partie est intéressant, car cela relance l'action, mais c'est un rebondissement tellement énorme que j'en ai été agacée. C'est le type même de l'ingrédient du roman larmoyant.
Utilisant des ficelles propres au genre, l'auteur en profite pour faire du remplissage. Par exemple, lorsqu'à la deuxième partie, elle revient chez madame Sucksby, elle fait attendre le lecteur avec plusieurs pages de récriminations qui ne servent à rien, avant de lui dévoiler certaines choses. D'une manière générale, la deuxième partie traîne un peu, car elle raconte des événements contés dans la première partie. Ils sont évoqués d'un autre point de vue. C'est donc nécessaire, mais ce n'est pas assez bien fait, car certains passages sont poussifs.
La troisième partie traîne beaucoup aussi... Notamment à partir du chapitre 16.

J'ai su comment se terminerait le livre dès que Maud apprend une grande partie de la vérité. Cependant, cela ne m'a pas gênée, car cette fin est conforme aux codes des romans de ce genre En outre, je n'ai pas réussi à savoir comment Sarah Waters y parviendrait. J'aurais dû deviner la façon dont Susan apprendrait la vérité, et pourtant, non. Donc, l'auteur a su me surprendre.

J'ai apprécié la plupart des rebondissements imaginés par l'auteur, car ils cadraient avec l'ambiance. Même si certaines choses sont grosses, le tout s'agence bien. Et puis, l'auteur emporte son lecteur d'un quartier mal famé de Londres à un asile psychiatrique en passant par un manoir dont la taille et l'habitant principal vous rappelleront les romans noirs. Dans tous ces lieux, c'est surtout l'atmosphère et le décor qui sont bien décrits. En effet, vous n'aimerez pas ce roman si vous ne vous immergez pas totalement dans son contexte.

Sarah Waters évoque un thème qui ne va pas forcément au roman larmoyant, mais qui s'imbrique très bien dans son intrigue, car elle fait cela avec délicatesse, et les héroïnes ne comprennent pas vraiment ce qui leur arrive lorsqu'elles sont attirées l'une par l'autre.

Éditeur: Denoël.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée pour Sésame.

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