Auteur : Wassmo Herbjørg

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vendredi, 21 novembre 2014

Le livre de Dina, d'Herbjørg Wassmo.

Le livre de Dina

L'ouvrage:
Enfant, Dina a accidentellement ébouillanté sa mère, ce qui l'a tuée. Cet événement décidera de la direction que prendra Dina.

Critique:
J'ai longtemps hésité à lire ce roman, ayant trouvé «Trilogie de Tora» très dur. «Le livre de Dina» l'est également, mais les choses sont différentes. Tora aspire au bonheur, et ne parvient pas à se débarrasser de ce qui cause son malheur. On la plaint et on a envie de la protéger. Dina est toute autre. Elle apprend très vite qu'on ne peut véritablement compter que sur soi-même, et en tire ses conclusions. Elle finit par s'adapter seule à la mort de sa mère. On la laisse pousser comme une mauvaise herbe, faire ses caprices (parce qu'on ne l'aime pas assez pour avoir la patience de l'éduquer). Globalement, elle s'en sort plutôt bien, et on ne peut que comprendre (sans excuser) certains aspects de son caractère. Intransigeante, obstinée (voire capricieuse), Dina est également nimbée d'une aura particulière. Charismatique, dotée d'un solide bon sens, ne s'en laissant pas conter, la jeune fille ne peut qu'interpeller le lecteur. Herbjørg Wassmo a créé un personnage creusé, solide, épais, profond. Un personnage qui recèle certaines zones d'ombre.

Le style de ce roman est assez particulier. Par exemple, parfois, les personnages parlent d'eux-mêmes ou s'adressent à un autre à la troisième personne du singulier. Cela arrive dans certains moments de tension où les choses ne sont pas forcément faciles à dire. Le roman est parsemé d'images poétiques, et certains de ses aspects évoquent le conte. Dina rappelle parfois une sorcière, notamment parce qu'elle «voit» les morts de son entourage, et qu'elle paraît deviner beaucoup de choses quant à ses semblables. En outre, on dirait qu'elle peut décider d'influer sur les sentiments des uns et des autres. Je pense ici à Thomas. Je n'ai pas trouvé très convaincant qu'il finisse par accepter la proposition de Dina, et fasse davantage que s'accommoder de son sort. J'ai même trouvé cela indigne d'un auteur comme Herljørg Wassmo, car c'est quelque chose qu'on trouverait dans des romans de Danielle Steel. Seulement, si on voit cette partie comme un conte, l'angle de vue change, et on peut comprendre et accepter le comportement de Thomas.
De plus, des formules reviennent tels des refrains, comme dans certains contes. Par exemple: «Je suis Dina.», phrase qui annonce de petits passages presque incantatoires.

L'auteur s'est amusée à rassembler des personnages très différents, dont on pourrait parier qu'ils ne s'entendraient pas. Il y a d'ailleurs quelques frictions, au départ. Pourtant, chacun finit par prendre le positif chez les autres. La romancière parvient à faire en sorte que cela ne soit pas incongru, car cette entente ne signifie pas que les relations sont toujours faciles.

J'ai été déçue par la fin. Non à cause de ce qu'on apprend (on s'en doute depuis un moment), mais parce que je suis restée sur ma faim. Quelque chose se passe, et on se demande comment Dina va gérer un paramètre imprévu. Cette fin est ouverte, mais à ce stade, je pense que ce n'est pas au lecteur de décider, il aurait fallu que l'auteur l'écrive. Là, j'ai plutôt le sentiment qu'Erbjørg Wassmo elle-même ne savait pas ce que ferait Dina.

Éditeur: Gaïa.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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jeudi, 5 août 2010

Trilogie de Tora, tome 3: Ciel cruel, d'Herbjørg Wassmo.

Ciel cruel Note: Je tente de ne pas trop en dévoiler pour ceux qui n'ont pas lu les tomes 1 et 2. Ainsi, je parle parfois par énigmes.

L'ouvrage:
Tora a enterré l'oisillon. Elle a tout surmonté seule. C'est alors qu'elle tombe malade. Rakel, venue lui rendre visite, craint pour sa raison.

Critique:
Ce dernier volet commence juste là où se termine le tome 2.
Le schéma exposé pour le tome 2 se reproduit ici: on croit que Tora va s'en sortir. C'est bien plus clair que dans le tome 2, car elle parvient à vivre normalement, à laisser un homme l'aimer, à affronter le péril, à parler à sa mère (même si elle ne dit pas tout), à extérioriser. Après avoir fait preuve d'une immense force de caractère, et tout affronté seule, elle se montre encore forte pour dire le mal qu'on lui a fait, et pour se révolter plus précisément qu'avant. Il lui a fallu l'aide de Rakel, aide qu'elle a fini par accepter. Elle ose même demander à Ingrid des précisions sur son père. Et elle ose s'avouer que sa mère n'a pas été une bonne mère, et qu'elle ne lui porte aucune affection.
Seulement, quelque chose se passe, quelque chose qui fait que le fragile équilibre de Tora est menacé.

L'histoire est réaliste, pleine de moments sombres, mais également traversée d'éclairs de bonheur. Certains personnages, outre Tora, évoluent de manière positive, comme Ingrid, même si son évolution est infime.
Quant à Henrik, il n'évolue pas vraiment, même si la nécessité le pousse parfois à se secouer. Même lorsqu'il est si malheureux de la catastrophe qui arrive, c'est sur lui-même qu'il pleure.
Le lecteur comprend pourquoi Rakel finit par agir comme elle le fait. C'était prévisible. Seulement, elle est dépositaire d'un secret qui ne lui appartient pas. Elle était sûre qu'il détruirait ceux qui l'apprendraient, mais elle aurait dû en parler quand même, sachant que personne ne pourrait aider Tora si elle se taisait. C'est ce qui contribue à éloigner Tora des autres. Plus tard, ils ne comprennent pas pourquoi elle est si hostile, si catégorique, si virulente.

Le personnage de Soleil, qui était comme Tora, dans le tome 1, et qui était si désespérée, dans le tome 2, du départ et de la chance de Tora, est, finalement, le personnage qui s'en sort le mieux. Bien sûr, elle mène une vie un peu décousue, un peu bohème, un peu légère, mais elle semble l'apprécier. Soleil était prise dans l'étau de sa famille. C'est pourtant elle qui tire le mieux son épingle du jeu. La grande différence entre elle et Tora, c'est le péril. Ce péril qui a tout détruit.

La fin était prévisible, préparée. Au milieu du livre, on imagine deux fins possibles. Plus on avance, plus l'une des deux semble la seule plausible. Aux alentours du chapitre 37, on commence à l'entrevoir. Rien d'autre ne pouvait arriver...
Attention, la fin du paragraphe en dévoile plus sur la fin.
Cette fin ne me plaît pas, car c'est finalement le négatif, le mal, le renoncement qui l'emportent. Tora, devenue folle, renonce, après des années de lutte. Le lecteur, qui l'a vue évoluer, déplore cette fin, même si elle est vraisemblable.

Cette histoire est, malheureusement, assez banale. L'auteur nous la raconte avec talent, sans tomber dans le mièvre ni le larmoyant. Elle expose les faits dans toute leur simplicité. Pas besoins de fioritures pour que le lecteur se sente emporté, et ressente les tourments des personnages.

Je ne peux m'empêcher de penser aux auteurs trop souvent prisés, qui écrivent des histoires mièvres, où la subtilité n'a pas droit de citer, où tout est cliché et téléphoné, où tout est très superficiel. Je comprends bien qu'on veuille se détendre avec des livres faciles. Je comprends moins qu'on entende plus parler de certains auteurs que d'autres. Je n'entends parler d'Herbjørg Wassmo (et d'autres auteurs qui creusent leurs intrigues et leurs personnages) absolument nulle part, alors que partout, on parle des auteurs dits «faciles». Pourquoi tout cela n'est-il pas un peu plus équilibré? Pourquoi bombarder et matraquer les Français avec des publicités et du battage autour d'auteurs «faciles», et laisser de côté les autres? Pourquoi faut-il creuser et fouiller pour trouver des auteurs qui réfléchissent un peu plus?

Herbjørg Wassmo a écrit d'autres romans. D'après ce que j'ai lu, «Le livre de Dina» est également tourmenté. Quant à «La fugitive», il le serait peut-être un peu moins. Concernant «Un verre de lait, s'il vous plaît», connaissant l'auteur, cela doit être un roman très bien écrit, qui, à coup sûr, n'épargne rien au lecteur, le forçant à regarder en face la réalité qu'il dépeint. C'est pour cela que je n'aurai peut-être pas le courage de le lire.

Éditeur: Actes Sud.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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lundi, 2 août 2010

Trilogie de Tora, tome 2: La chambre silencieuse, d'Herbjørg Wassmo.

La chambre silencieuse

L'ouvrage:
Le péril est parti pour un temps. Tora pense que tout ira mieux, maintenant. Mais il y a des conséquences à ce départ. D'abord, Ingrid se drape dans une dignité offensée, et décide de ne plus voir sa soeur. Et puis, Tora ne peut oublier le péril...

Critique:
Le tome 2 commence juste où s'arrête le tome 1. On retrouve les personnages et le style si particulier, si prenant d'Herbjørg Wassmo avec plaisir, malgré toute la douleur exprimée dans ces pages.

Quelques lueurs d'espoir jalonnent le roman. Le lecteur veut croire que Tora aura assez de force morale pour s'en sortir. Il veut croire que grâce au soutien de personnages comme Rakel et Simon (la dispute ne dure pas, grâce à Rakel). En outre, Tora prend quelque peu confiance en elle. Elle parvient à endiguer l'angoisse du péril. Elle fait des choses de son âge... Elle fait face, au même titre que les autres, à la tempête qui balaie l'île. Elle arrive même à exprimer sa révolte lorsqu'elle apprend que le péril va revenir. Bien sûr, elle a trop honte, trop mal pour raconter son secret, mais elle ne se résigne pas, elle tente de se battre.
Mais on dirait que la vie s'acharne contre elle. Même lorsqu'une échappatoire lui est présentée, même lorsque c'est elle qui a la possibilité de fuir le péril, il la poursuivra, trouvant le moyen de la souiller, de la blesser, de l'humilier, avant son départ, et de la marquer encore plus sûrement qu'avant.
Le schéma se reproduit après le départ de Tora.

Lorsque Tora va étudier à Briland, il est intéressant de voir comment elle s'intègre à ses camarades. Le contraste entre Tora et ses camarades, entre les aspirations de ceux-ci et le quotidien de celle-là est déroutant. Tora, doublement marquée par une vie pauvre et une blessure indicible, est si différente à cause de ce qu'elle a vécu et de la mentalité de sa mère.
Ce deuxième tome conduit Tora plus loin dans l'horreur, la force à grandir encore plus vite, à assumer quelque chose qui la dépasse, à se brider...

Là encore, certains actes ne pourraient être compris sans que le lecteur connût la pensée de Tora. L'acte le plus ironique est celui qui arrive à l'église après que le pasteur l'a sommée de sortir. Le lecteur ne peut s'empêcher de rire après, lorsque Tora fait pipi dans...

Cette scène, la bigoterie ridicule d'Élisife, la bêtise du pasteur, et d'autres choses, montrent un mépris profond de l'auteur pour la religion créée par les hommes.

Rakel, autre fort personnage du roman, évolue également. Elle aussi doit faire face à un coup du destin. Le lecteur ne peut que la plaindre et la comprendre, d'autant que cette épreuve l'éloigne de Simon qui l'assume et la comprend mal.
D'une manière générale, Herbjørg Wassmo est un auteur sombre. Outre cette histoire où les personnages doivent sans cesse lutter, certaines pensées de Tora quant à la justice sont impitoyables, et malheureusement, si vraies. On déplore le cynisme d'Herbjørg Wassmo, surtout appliqué à une enfant aussi jeune que Tora, mais force nous est de reconnaître qu'elle a raison.

Habituellement, je n'aime pas ces romans trop sombres, où l'espoir est ténu voire impossible, où on ne s'en sort pas. Mais outre la si belle écriture de l'auteur, ses personnages sont admirables. Ils se battent, ne renoncent pas, et parfois, obtiennent de minuscules victoires.

Éditeur: Actes Sud.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.
Là encore, Martine Moinat a très bien interprété ce roman.

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jeudi, 29 juillet 2010

Trilogie de Tora, tome 1: La véranda aveugle, d'Herbjørg Wassmo.

La Véranda aveugle

L'ouvrage:
Les années 50.
Tora vit dans une petite île de Norvège où l'activité principale est la pêche. Elle est entourée de sa mère (Ingrid), de son beau-père (Henrik), de sa tante (Rakel), de son oncle (Simon), et de certains de ses amis.
Tora va à l'école, aide sa mère qui travaille beaucoup, car la famille est pauvre.
Tora aime la vie. Mais elle doit faire face au fait que sa mère l'a eue pendant la guerre, avec un Allemand, et qu'on le lui reproche. Elle aimerait en savoir plus sur la famille de son père, mais elle ne questionne pas sa mère. Elle se contente d'imaginer.
Mais surtout, Tora doit faire face au péril.

Critique:
Un beau livre plein de sentiments et d'émotions. Une belle écriture poétique et tourmentée. Une héroïne à l'image du style de l'auteur. Tora est à fleur de peau. La moindre chose peut la combler de joie ou la plonger dans un abîme de tristesse. Tout cela à cause du péril. Le péril qui la souille, qui détruit son enfance, la grignote de l'intérieur. Ce péril sur lequel elle se referme, auquel elle fait face seule. Elle ne peut le dire à personne.
Tora et Ingrid représentent le non-dit. Elles gardent tout, ou tentent de le faire comprendre maladroitement, douloureusement. Cette atmosphère est oppressante. Le lecteur a envie de secouer Ingrid qui ne se rend compte de rien, et qui, en plus, accepte qu'Henrik boive, lui parle durement, la batte.
On aimerait aussi secouer Tora, lui dire de faire quelque chose... La fois où elle se protège avec le grand couteau, on se dit que le désespoir lui fera faire quelque chose, mais rien ne se passe, ce jour-là...
Le lecteur est satisfait d'avoir affaire à un narrateur omniscient qui met l'âme de Tora à nu, car les actes de Tora seraient très difficiles à comprendre si on ne pouvait suivre le cheminement de sa pensée. On ne comprendrait pas que tel acte est une révolte, un appel au secours. Elle se révolte mal, mais comment pourrait-elle le faire? Elle est si jeune, et si seule auprès de sa mère.

Ingrid semble être un personnage de papier: souvent fatiguée, résignée à son malheur, ne voyant même pas ce qui arrive à sa fille... Tora est plus responsable et plus avisée que sa mère.

La frustration du lecteur est teintée de soulagement grâce aux personnages de Rakel et Simon. Autant Ingrid est sombre et semble froide à force de fatigue et de résignation, autant Rakel est solaire, et appelle les choses par leur nom. Tora oscille entre les deux. Parfois, on la sent sur le point de parler à Rakel... Si, par exemple, Rakel avait compris le geste de sa nièce lorsque celle-ci jette une pomme de terre au loin, Tora aurait peut-être raconté son calvaire. Mais non. Rakel, généreuse, aimante, positive, comprend autre chose: elle y voit l'acte enfantin de quelqu'un qui respire la vie, la joie, la santé, alors que c'est un acte de désespoir.

À diverses reprises, les actes sont interprétés à l'inverse de ce qu'ils sont. Cela frustre le lecteur, mais aussi, cela montre le talent d'Herbjørg Wassmo. La psychologie des personnages est très bien explorée, racontée, analysée à travers le quotidien d'une petite île et de ses habitants.

Le personnage d'Henrik est le plus négatif. Si le lecteur excuse Ingrid, il ne peut rien accorder à cet être vile qui semble avoir tous les défauts. Je n'ai pas trop compris pourquoi Ingrid l'avait épousé. On se doute de certaines raisons, mais il aurait mieux valu qu'elle restât seule avec sa fille ou épousât quelqu'un d'autre.

Éditeur: Actes Sud.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.
La voix douce et sobre de Martine Moinat et sa façon de lire servent parfaitement ce roman. Elle l'interprète parfaitement, sachant être sobre quand il le faut, et mettant le ton approprié lors des crises de désespoir de Tora, des passages où on peut lire la résignation d'Ingrid, dans ceux où Rakel secoue son mari, etc.

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