Le joli mois de mai

L'ouvrage:
Louis, propriétaire de terres dans un petit village, vient de mourir. Ses héritiers arrivent, impatients de se partager les biens du mort. Ils attendent le notaire dans la ferme de Louis.
L'histoire nous est contée par Aimé, le valet de pied du défunt.

Critique:
L'histoire racontée est, si on y réfléchit bien, assez banale. Mais c'est presque le propre de toutes les histoires. Ici, c'est ce qui la rend crédible.

L'auteur a su l'assortir d'autres ingrédients qui font que ce livre ne peut laisser personne indifférent.
D'abord, elle use d'un style très particulier. Le valet de pied, qui raconte, n'a d'instruction que celle de l'école de la vie. De ce fait, sa façon de s'exprimer n'est pas celle d'un orateur. Sa syntaxe est relâchée, sa grammaire n'est pas toujours correcte. Ce style ajoute un plus au roman, car il permet à l'auteur d'imaginer le personnage, ce qu'il a vécu, ce qu'il ressent. Il l'exprime de manière très directe, émaillant son récit de remarques ô combien pertinentes, par exemple, sur les bonnes manières qui ne sont qu'hypocrisie puisqu'elles sont le vernis dont les héritiers recouvrent leur mépris pour lui, leur avidité quant à leurs futures possessions. Il jalonne également son récit de phrases qui semblent sortir de la bouche d'un sage sur la façon d'être des gens.
Je pense que le récit serait bien moins percutant sans le style particulier que l'auteur adopte. Je tiens d'ailleurs à la féliciter: je ne sais pas si je parviendrais à adopter un style si différent de celui dont j'ai l'habitude. Cette performance est le signe incontestable qu'Émilie de Turckheim est un bon écrivain.

On pourrait lui reprocher son manichéisme: Aimé, c'est le campagnard qui ne connaît pas la fourberie, tout en lui n'est que bonté, délicatesse, attention... et il est face à ces rapaces corrompus, venus de la ville... Cependant, certaines choses sont plus complexes, en tout cas, concernant Aimé. Il est vrai que les personnages venus de la ville pour hériter sont tous détestables. Cependant, la romancière ne veut pas dire que tous les citadins sont corrompus, puisque Lucette venait de la ville.
Aimé est sûrement le personnage le plus creusé, le plus intéressant, le plus clairvoyant. On ne pourra s'empêcher de se demander comment on aurait agi à sa place. C'est un débat à avoir avec ceux qui ont lu le livre.
Malgré l'ordinaire de l'histoire, et le peu de pages du roman, je me suis attachée aux personnages d'Aimé, de Martial, de Lucette. Quant à Louis, mon sentiment est mitigé...

Une autre force de ce roman est que certains faits nous sont racontés par petites touches. Aimé parle d'une chose, puis d'autre chose... et alors qu'on n'y pense plus, il ajoute un élément qui assemble deux pièces qu'il a précédemment évoquées. Il nous donne des indices tout au long du roman. Puis, alors que le lecteur commence à avoir une idée précise quant à certains événements, il sort une autre carte de sa manche.

Quelque chose m'a fait sourire: pendant toute ma lecture, je me suis posé une question, comptant bien reprocher à l'auteur une chose qui, à mon avis, était très grosse. La romancière, qui n'a rien laissé au hasard, répond à cette question vers la fin, démontrant par là qu'il ne faut pas se fier aux apparences. J'aurais dû m'en douter, car beaucoup de livres jouent là-dessus, mais Émilie de Turckheim l'a très bien amené puisque j'ai été dupée.

Éditeur: Héloïse d'Ormesson.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par mon mari.

Acheter « Le joli mois de mai » sur Amazon