La gifle

L'ouvrage:
Hector et Aïcha font un barbecue, et invitent famille et amis. Pendant le repas, Hugo, le fils d'une amie d'Aïcha, se montre particulièrement désagréable. À un moment d'extrême tension, Harry, le cousin d'Hector, gifle l'enfant. Cet événement aura de multiples répercutions.

Critique:
Ce livre fait partie de ceux qui méritent davantage de publicités qu'il n'en a eu, et qui aurait dû en avoir davantage que ce dont bénéficient certains livres insipides. C'est un roman riche, bien écrit, qui fait réfléchir, qui présente une galerie de personnages, une société un peu à la dérive, et pas toujours sympathique. Il soulèvera plusieurs questions intéressantes. Ce qui revient, au détour des pensées et des rencontres des personnages les uns avec les autres, c'est bien sûr, l'événement auquel ils ont tous assisté: la fameuse gifle. Chacun donne son point de vue, ses arguments. J'ai été surprise que l'argument mis en avant par plusieurs personnages soit: on ne frappe pas un enfant. À la limite, je comprendrais un: on ne frappe pas un enfant qui n'est pas le sien, on laisse les parents s'occuper de ça. J'ai été choquée que des personnages apparemment équilibrés disent qu'il ne faut pas frapper un enfant. C'est avec ce genre d'affirmations idiotes qu'on se retrouve avec des enfants qui n'ont pas de limites. Si on ne peut faire entendre raison à un enfant, s'il répond, parle mal, ou (comme le faisait Hugo), menace d'autres personnes avec une batte et fait un caprice, une claque ou une fessée ne lui fera pas de mal. Les personnages qui s'enflamment en répétant bêtement qu'il ne faut pas frapper un enfant confondent maltraitance et punition méritée. Cela m'a fait prendre conscience d'un fait que j'ai du mal à accepter: de vraies personnes pensent comme ça. Il n'y a qu'à voir le débat que je trouve ridicule autour de la fessée. Beaucoup confondent fessée méritée et maltraitance. En outre, si un enfant est réellement maltraité, il sera, malheureusement, le dernier à oser dénoncer son bourreau.

Certains personnages remettent les choses à leur place, et expliquent bien que d'abord, Hugo avais mérité sa gifle, et qu'ensuite, ses parents (surtout sa mère) ne lui rendaient pas service en le considérant comme un enfant roi. J'ai été déçue que parmi les défenseurs de cette opinion, il y ait eu peu de mères. La seule mère pensant cela était de la génération d'avant les quarantenaires. Est-ce représentatif des parents d'aujourd'hui? Peut-être...
J'ai trouvé fascinant et un peu effrayant que cette gifle devienne une pomme de discorde pour les protagonistes. Soit ils donnaient leur opinion, et se fâchaient avec ceux qui ne la partageaient pas; soit ils se taisaient, mais la tension entre eux était palpable.

Le personnage qui m'a le plus interpellée est Anouk. Sûrement parce que je retrouve beaucoup de moi en elle. D'abord, elle faisait partie de ceux qui pensaient que la gifle était justifiée et méritée. Bien sûr, on lui est tombé dessus parce qu'elle n'a pas d'enfants. Je n'aime pas cet argument qui consiste à dire que quand on n'a pas d'enfants, on ne sait pas ce que c'est de les élever, et on doit, à la limite, se taire. Je n'ai pas d'enfants, et pourtant, je sais que je me débrouillerais mieux que certains. Je ne laisserais pas mon enfant livré à lui-même, et je ne lui ferais pas croire qu'il est la huitième merveille du monde, je ne le laisserais pas se conduire comme un petit tyran mal élevé et imbu de lui-même. Des parents tombent dans ces deux extrêmes. Je ferais sûrement d'autres erreurs (qui n'en fait pas?), mais je ne commettrais sûrement pas celles-là. Parfois, ce n'est pas forcément parce qu'on n'a pas d'enfants qu'on ne sait pas s'y prendre. C'est justement parce qu'on saurait ce qu'il faudrait faire, qu'on n'en a pas envie, et qu'on est assez lucide pour le savoir.
Ensuite, j'aime bien Anouk parce que j'approuve son cynisme et les raisons de son athéisme. J'approuve aussi qu'elle tente de tirer le meilleur parti de la vie.

J'ai trouvé intéressant que même si l'acte d'Harry ait était mérité, il ne soit pas tout blanc. Au départ, on ne le connaît pas, et on approuve ce qu'il fait (enfin, j'ai du mal à croire que le lecteur n'approuvera pas, mais vu la réaction de certains personnages...). Et puis, on finit par le connaître mieux, et on se rend compte qu'il est loin d'être sympathique. Son fils est bien élevé, mais ce n'est pas pour ça qu'Harry est «propre».

Hector est assez complexe. Je ne l'apprécie pas vraiment, pourtant, il évolue de manière assez inattendue...
Je n'aime pas trop Aïcha. J'ai eu du mal à comprendre son opinion, car je la tenais pour quelqu'un d'ouvert. Bien sûr, son ressenti face à la gifle était assorti de paramètres qui pouvaient expliquer une partie de sa réaction, mais j'ai été étonnée de la trouver moins posée que certains.
J'ai apprécié Ritchie, Tacha, et Connie. Connie m'a déçue, à un moment, mais j'ai compris pourquoi elle agissait aimsi. Quant à son opinion, je la lui pardonne parce qu'elle est moins bécasse que beaucoup d'ado de son âge.

C'est à Rosie que revient le pompon. Quelle horreur, cette bonne femme! Engluée dans ses certitudes, confite dans sa bêtise, refusant de se remettre en question, tout en croyant qu'elle le fait!!! Elle est dégoulinante d'auto-apitoiement, et de surestime de soi. Le pire, c'est sûrement les énormes oeillères qu'elle a concernant son fils! Elle l'élève comme un manche, et est persuadée d'être une bonne mère! Elle est la caricature de la mauvaise mère: elle fait absolument tout de travers tout en se glorifiant de mieux savoir que les autres! Son ridicule atteint son paroxysme en plusieurs occasions: d'abord, à cause de sa réaction hystérique après la gifle. Et ensuite, à chaque fois que le lecteur voit Hugo es Rosie ensemble, Rosie donne le sein à son fils... qui a quatre ans...
Cette pauvre Rosie devrait peut-être se demander pourquoi Gary (son mari) préfère être au bar à se soûler plutôt que chez eux. Elle parvient même à rendre malsaines les relations entre son mari, son fils, et elle... la scène où Gary et Hugo se disputent ses seins est absolument consternante. Il n'y a pas un instant dans le livre où Rosie agit bien! À un moment, Aïcha raconte une anecdote arrivée à son cabinet, et Rosie pense qu'Aïcha devrait être plus tolérante envers les gens qui n'ont pas d'argent. Pourquoi? Parce qu'elle ramène tout à elle. Au lieu d'écouter vraiment l'histoire, et de dire, à l'instar d'Anouk, que quand on n'a pas d'argent, on ne prend pas d'animaux, elle se pose en victime, se voyant calomnier à la place de la jeune fille incriminée par Aïcha. Elle demande de la tolérance, mais n'examine pas les circonstances.

Gary n'est pas très sympathique, mais à côté de sa femme, c'est un ange! En outre, ce n'est pas forcément le mauvais bougre: il tente plusieurs fois de dire à Rosie qu'elle exagère, mais celle-ci se ferme. Bien sûr, s'enfoncer dans l'alcoolisme et la violence n'est pas la meilleure riposte que Gary ait trouvée... Comme Harry, c'est un personnage nuancé. On ne l'appréciera pas forcément au départ, mais on finira par le comprendre.

À un moment, certains se demandent comment il se fait qu'un personnage (Bilal) se soit converti, et soit devenu croyant. Aïcha et Rosie concluent que cela lui a fait du bien, car il ne boit plus, et ne fraie plus avec la pègre. En général, j'ai du mal à croire que la foi puisse vraiment sauver quelqu'un, mais là, j'ai pensé que dans ce cas, c'était positif, car cela avait vraiment fait évoluer Bilal dans le bon sens. Et puis, il a fait quelque chose qu'on ne peut qu'interpréter négativement... son acte montre sa faiblesse et son intolérance.

Le livre est très gros, et pourtant, on ne s'ennuie pas. J'ai trouvé le temps un peu long au début du chapitre 6, mais cela n'est rien, comparé à toutes les questions passionnantes que soulève ce roman, et le sérieux de son auteur qui campe des personnages très réalistes.
J'ai aimé que chaque chapitre soit consacré au point de vue d'un personnage différent. J'ai trouvé l'histoire bien agencée. L'auteur nous dépeint une société pas vraiment sympathique qui a du mal à communiquer, où les valeurs des uns et des autres le disputent à l'intolérance, au racisme latent... où les gens ne semblent pas vraiment s'apprécier pour eux-mêmes, mais pour ce qu'ils représentent...
L'écriture est nette, parfois crue. J'avoue que la crudité m'a un peu rebutée, mais elle fait partie de l'histoire, de la vie des personnages.

Éditeur: Belfond.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Henri Duboule pour la Bibliothèque Sonore Romande.
J'aime beaucoup Henri Duboule qui n'est pas monotone, et qui ne surjoue pas. Cependant, je suis agacée quand il tente de faire un vague accent pour prononcer les noms anglophones.

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