L'âge des miracles

L'ouvrage:
Un jour, la terre a commencé à tourner moins vite. Les journées se sont rallongées... de plus en plus. Cela a des incidences sur le climat, la faune, la flore, les hommes.
Julia, onze ans, raconte ce bouleversement.

Critique:
Voilà un livre sensible, délicat, bien pensé, bien écrit. Tout ce qu'imagine l'auteur est crédible. D'abord, elle évoque de manière poussée les conséquences du ralentissement sur la nature et les gens.
Ensuite, ces conséquences lui permettent de développer des thèmes comme l'intolérance, la capacité d'adaptation. Par exemple, certains préfèrent vivre au rythme du «nouveau temps». Ils sont très vite conspués par ceux qui vivent toujours au rythme des journées de vingt-quatre heures. Pourtant, ils ne gênent personne.
À propos des adeptes du «temps naturel» ou «temps réel», certains lecteurs crieront à l'incohérence: comment font-ils pour rester éveillés plus de vingt heures (les journées s'allongeant de plus en plus)? Il ne faut pas oublier que l'histoire est racontée du point de vue de Julia, et que celle-ci n'en sait rien, puisqu'elle suit ses parents qui vivent selon des cycles de vingt-quatre heures. Elle se pose d'ailleurs elle-même la question

D'autre part, Karen Thompson Walker distille à merveille une ambiance particulière: mélange de peur, d'excitation, de résignation...
Si l'homme est à blâmer pour le trou de la couche d'ozone, le réchauffement climatique, etc, ici, tout est plus flou. On ne sait pas à quoi est dû ce ralentissement. Est-ce une conséquence de la façon dont l'homme traite sa planète? On ne peut que se poser la question. Cela accroît la peur des personnages et du lecteur, car on ne sait pas d'où vient le mal, et surtout, on ne sait pas comment le combattre. L'auteur montre cela très bien par des remarques de Julia qui raconte l'histoire des années plus tard.

L'auteur ne néglige pas ses personnages au profit de l'intrigue. Ils sont, eux aussi, très crédibles.
Les parents de Julia ne m'ont pas été sympathiques, d'abord parce qu'ils se comportent moins intelligemment que leur fille. Son père est lâche et égoïste, sa mère ne sait que pleurnicher. Trop occupés d'eux-mêmes, ils ne voient pas que Julia a, elle aussi, besoin de repères. Au milieu de cela, l'auteur pose la question du mensonge. Parfois, n'est-il pas salutaire? Je pense que non, mais on me dira qu'il l'a été au moins une fois dans le cas de la mère de la jeune héroïne. En effet, mais c'est parce qu'elle n'est pas assez forte pour supporter la vérité. Elle est ainsi dans tout le roman. Elle se replie sur ses certitudes et ses caprices. Bien sûr, elle souffre, mais son attitude montre qu'elle n'est pas de la race des survivants, à l'inverse de Julia.

L'auteur ne tombe pas dans le cliché. Elle explique bien que le ralentissement a des incidences sur le comportement des gens, mais que ce n'est pas pour cela qu'on doit lui attribuer tout changement d'attitude. Par exemple, Anna a, apparemment, déjà agi ainsi.
Il fallait un personnage à la fois lucide et mature pour raconter cela. Quelqu'un qui aurait assez de souvenirs de comment c'était avant, et qui serait assez fort (et peut-être assez jeune) pour s'adapter sans faire n'importe quoi. Elle a su créer Julia à la mesure de cette tâche. Comme il aurait été peu crédible qu'une enfant de onze ans ait un regard si lucide, l'héroïne raconte les faits plus tard. Ainsi, elle mêle son expérience d'adulte à son vécu d'enfant.

Les préadolescents décrits sont loin d'être clichés. Chacun a son caractère, ils ne se confondent pas dans une masse qui agit de telle manière. J'ai été davantage touchée par Julia, car j'étais un peu comme elle: n'aimant pas la mode et les fêtes, mais cherchant quand même à me faire des amis parmi ceux qui les aimaient...
Les professeurs sont également intéressants, car ils ne sont pas caricaturaux. Comment oublier madame Pinsky, par exemple?...
Je me dois d'évoquer le grand-père de Julia. On le voit peu, mais on a le temps de s'attacher à lui. Fragile, un peu excentrique, un peu ailleurs, mais extraordinairement lucide, il m'a émue.

Bref, tout est nuancé, bien expliqué, dans un style fluide, sans fioritures, sans circonvolutions, sans pages inutiles.
L'auteur fait quelque chose qu'habituellement, je n'aime pas. La narratrice adulte fait des remarques laissant entrevoir quelques détails de la manière dont tourneront certaines choses avant de conter ces choses. Ici, cela est fait assez subtilement pour ne pas gâcher la lecture.
La fin est à l'image de l'ensemble. Elle n'aurait pu être autre, sous peine de gâchis total.

Il y a parfois de petites maladresses de syntaxes, je ne sais pas si c'est la traduction ou si c'était ainsi dans le texte original.
À un moment, Julia dit: «les trois syllabes de mon prénom». Cela m'a surprise, car en anglais (tout comme en français), ce prénom compte deux syllabes. On peut penser que le «i» est long, ce qui donne Djou-li-ia, en anglais. Cependant, en français, le prénom ne fera jamais trois syllabes. Le traducteur aurait pu écrire «deux», je pense...

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Elsa Romano pour les éditions VDB.
Elsa Romano a lu cet ouvrage avec sensibilité. Elle a su prendre l'intonation voulue afin de rendre au mieux le texte. En effet, Karen Thompson Walker ne tombe jamais dans le larmoiement, mais décrit des situations difficiles. La lectrice a adapté son jeu, nuançant son ton, faisant subtilement passer les émotions de son héroïne. J'ai particulièrement aimé la manière dont elle dit la dernière phrase: on sent à la fois la conviction et la détresse de ceux qui l'écrivirent et de celle qui raconte aujourd'hui.

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