Fleur de tonnerre

L'ouvrage:
Dans ce roman, Jean Teulé retrace le parcours d'Hélène Jégado, née en Bretagne en 1803, et morte en 1851. Elle fut l'une des plus grandes tueuses en série. Elle empoisonnait ses victimes en mettant de l'arsenic dans les plats qu'elle préparait' Elle avait une prédilection pour la soupe aux herbes, et un gâteau dont elle avait inventé la recette. La frayeur qu'elle peut inspirer vient du nombre de ses victimes, mais aussi du fait qu'elle n'avait aucun critère particulier. Elle s'attaquait à n'importe qui.

Critique:
J'ignorais totalement qu'une femme comme Hélène Jégado ait existé jusqu'à ce que je découvre ce roman. Apparemment, son procès fit moins de bruit que ce à quoi on aurait pu s'attendre, car il coïncida avec le coup d'état de Napoléon 3.

La lecture de cet ouvrage est perturbante pour plusieurs raisons. D'abord, on se demande si elle était folle, méchante, sadique... elle semble tuer de sang froid, et n'a pas de cibles particulières. D'après le peu que l'on a pu apprendre sur elle (elle s'est exprimée peu avant son exécution), elle a été très marquée, dans son enfance, par la légende de l'Ankou. L'Ankou venait, avec sa charrette, et appelait trois fois, d'une voix rauque, celui qui était destiné à mourir. Les parents d'Hélène croyaient en cette légende. Il semblerait qu'elle ait souhaité devenir l'Ankou, afin de tout contrôler, et de ne plus avoir peur.
Il est impressionnant de voir comme un enfant peut être traumatisé par quelque chose à ce point. C'est pourtant logique: pour un enfant, ses parents sont les protecteurs. S'ils ont peur au lieu de protéger, ils ne jouent plus leur rôle.

Il est dur de cerner Hélène, car on la voit surtout à travers ses meurtres et son obsession de l'Ankou. Elle semble être guidée par cela. Cependant, parfois, certaines de ses remarques portent à rire. Par exemple, lorsqu'à son procès, on fait état d'un certain nombre de victimes, elle s'écrie qu'on est loin du compte! Comment ne pas être horrifié, mais en rire un peu aussi...
C'est d'ailleurs les phases par lesquelles je suis passées en lisant le roman. Au début, l'héroïne m'a effrayée. Et puis, à chaque fois qu'elle allait dans une nouvelle maison (elle a été domestique), je me surprenais à me demander: «Alors, elle va en tuer combien, cette fois?», et à en rire un peu. C'est d'ailleurs, à certains moments, le parti qu'adopte Jean Teulé: il a l'art du détail, de la mise en scène. Il l'exprime pleine ment dans la scène qui se passe au couvent, scène où la mère supérieure, horrifiée, découvre que les vêtements des soeurs ont été coupés à des endroits stratégiques. La scène est racontée avec réalisme et verve, elle m'a amusée, et je croyais y être.
Le romancier a dû inventer des pensées à partir de faits, et retracer le parcours de cette femme dans un roman n'était pas forcément simple. L'auteur use d'un style vif. Il en profite pour évoquer certaines autres particularités de la Bretagne, comme certains saints un peu étranges... Que dire de Notre-Dame de la haine qu'il faut prier pour qu'une personne meure.
L'auteur crée deux personnages récurrents qui semblent toujours être dans les villages où s'arrête Hélène. Je parle des perruquiers normands. Ils sont comme un repère dans ce chaos de meurtres. Ici, le rire est également provoqué par la prononciation défectueuse de l'un d'eux.
D'autre part, au moment du procès, le romancier s'attache à décrire gestes et pensées de chacun. Il ne se focalise pas sur une personne. Cette manière de faire renouvelle l'intérêt du lecteur, car rien n'est statique. On voit les points de vue de chacun, et certains ont des pensées amusantes.

L'attitude des hommes est presque comparée à celle d'Hélène. Au long du roman, certains se battent, d'autres prient pour la mort de leurs proches... et Hélène tue. Là où ils sont animés de sentiments, elle semble en être dépourvue. C'est d'ailleurs l'inhumanité (la folie) que plaidera son avocat.

Malgré mon intérêt pour le personnage, et la manière vivante dont Jean Teulé a écrit son roman, je me suis un peu ennuyée à un moment. Il est normal que l'auteur ait souhaité être exhaustif, mais à un moment, j'avais l'impression d'être en face d'un catalogue de meurtres. Heureusement, mon ennui n'a pas duré.

Dans l'émission «L'heure du crime» diffusée sur RTL, le 7 mars, Jean Teulé explique que tous les faits sont vrais. Il n'a inventé que les pensées des personnages, surtout celles des victimes. À noter qu'il vaut mieux écouter l'émission (elle est en podcast) après avoir lu le livre, car l'auteur en raconte beaucoup.

Détail amusant: en Bretagne, certaines pâtisseries vendent le gâteau inventé par Hélène. Il est garanti sans arsenic!

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Jean-Christophe Lebert.
Ce livre m'a été offert par les éditions Audiolib.
Ce livre pourrait n'être qu'un banal roman sur une étrange tueuse. Pour moi, ce qui le sort du lot, c'est le style vif de Jean Teulé et l'interprétation de Jean-Christophe Lebert. En effet, le comédien le lit de manière très vivante, servant à merveille le style enlevé de l'auteur. Modifiant quelque peu sa voix pour certains personnages (dont Hélène enfant, puis femme), sachant faire passer certains sous-entendus (mais pas trop tôt, pas avant que le lecteur n'ait compris ce que faisait Hélène), passant d'un point de vue à l'autre, le comédien enfile avec une facilité apparente toutes les casquettes qu'exige ce roman. Et tout cela sans jamais cabotiner! Je ne donnerai qu'un exemple, qui n'est sûrement pas le plus probant, mais qui m'a marquée: alors que le lecteur sait à quoi s'en tenir sur les actes d'Hélène, l'auteur écrit: «Fleur de tonnerre prépare de la confiture d'orange.» Jean-Christophe Lebert parvient à prononcer cette simple phrase en faisant entendre plusieurs choses: un peu de mystère, un brin de triomphe, un soupçon d'enjouement, tout cela d'une voix feutrée...

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