Karoo

L'ouvrage:
New York, années 90.
Saul Karoo a la cinquantaine. Il travaille dans le cinéma: il réécrit des scénario afin de les rendre comme le souhaitent ceux qui vont les produire. De ce fait, il vit dans un monde où l'on donne beaucoup de soirées où alcool et nourriture riche sont au programme. Il y a peu, Saul s'est aperçu que l'alcool ne le rendait plus ivre.
Il est en instance de divorce. Il voit peu son fils, Billy, esquivant toute conversation sérieuse.

Critique:
Ce qui démarque ce livre, c'est son personnage principal. Saul est extrêmement complexe. L'auteur parvient à le rendre attachant malgré ce qu'il fait. Ses actes répréhensibles prennent une autre dimension dès lors que le lecteur est dans sa tête. Ses «justifications» paraissent tour à tour comme les pleurnicheries d'un homme qui s'apitoie sur son incapacité à donner, et l'égoïsme crasse de quelqu'un qui a mauvaise conscience et tente de se dédouaner en montrant qu'il est lucide, mais ne peut rien changer à ses façons de faire. Je pense notamment à la manière dont il se comporte avec son fils, mais aussi à toutes les excuses qu'il se trouve pour continuer de se détruire. Il explique même qu'il le fait pour donner satisfaction aux autres: sa femme, par exemple, n'aurait plus de raison d'être s'il commençait à faire attention à sa santé. Fabule-t-il? Est-il lucide? Traîne-t-il trop de tares émotionnelles pour pouvoir y faire face? Peu importe, le résultat est là.
Il est une contradiction incarnée. Il veut être un père pour Billy (dit-il), mais ne se résout pas à passer du temps avec lui, à s'en préoccuper... Il déteste le producteur Jay Cromwell, jure qu'il ne retravaillera plus pour lui... Il va lui dire ses quatre vérités en face lors d'un dîner! On y croit presque! Et bien sûr, il ne le fait pas. Le lecteur se demande s'il est vraiment sincère dans ces désirs de bien faire. Il semble vivre une vie et aspirer à une autre... sans vraiment y aspirer. Il semble être double. Ce n'est pas seulement un être méprisable évoluant dans un monde tout aussi méprisable. C'est quelqu'un qui sait ce qu'il aurait pu être, et passe son temps à rêver d'une autre vie. Même lorsqu'il prend certaines choses en main, même quand il agit par altruisme, il y a une certaine grandiloquence dans ses actes et ses propos. En outre, il se plaît à jouer avec au moins deux vies (sans compter celles des gens dont il change les écrits).
Même en connaissant ses pensées, je ne l'ai pas trouvé vraiment sympathique, même s'il a parfois éveillé ma compassion. En général, si je n'aime pas le personnage principal d'un livre, je ne peux pas le lire. Ici, le personnage et l'intrigue sont si captivants que cela ne m'a pas gênée. D'autant que Saul n'est pas absolument détestable.

J'ai apprécié le parallèle que l'auteur fait entre Saul et Ulysse. Au départ, c'est effleuré par le rapprochement involontaire que Saul fait entre eux, grâce à son idée (encore un projet avorté) de scénario. Ensuite, l'auteur entremêle bien leurs deux histoires, leurs deux «personnalités», pointant du doigt certaines ressemblances, créant des épisodes qui les lient. Ce parfum de mythe est renforcé par la tragédie «moderne» introduite par le héros lui-même. Instrument de son malheur, destructeur d'un bonheur qui était de toute façon voué à disparaître, souillant ce qu'il touche (même sans le vouloir), il fait un parfait héros tragique. Sans oublier les deux personnages qui gravitent autour de lui, à ce moment. (Je ne peux en dire plus.)

L'histoire est un peu lente à démarrer, mais cela ne m'a pas dérangée, car j'ai aimé me trouver dans la tête du personnage. Il commence par immerger le lecteur dans son monde, dans ses travers, par présenter de manière très approfondie ceux qu'il côtoie, ainsi que lui-même et ses névroses. Ce n'est absolument pas du remplissage.
Pendant un moment, je me suis demandé où j'allais. J'aime beaucoup ne pas savoir où je vais dans un livre. Ensuite, même si tout se précise, l'auteur garde une longueur d'avance, on ne sait pas comment il va tourner les choses.
Lorsque cela tourne au tragique, je me suis dit que le perspicace Saul avait été bien stupide sur ce coup. En effet, ce qu'il a voulu éviter d'apprendre (qu'au fond de lui, il savait) était prévisible. Il aurait voulu que cela arrive, il ne s'y serait pas mieux pris. C'est la caractéristique du héros tragique. Un lecteur cynique dira que Saul savait très bien ce qui arriverait, et que c'est sa propension à tout détruire qui l'a poussé.
La fin de la quatrième partie est le point culminant de cette tragédie. J'en ai pourtant voulu à l'auteur d'avoir fait survenir cet événement. En effet, j'aurais voulu savoir comment il aurait sorti ses personnages de cette situation inextricable. La tragédie aurait eu plus de poids, plus de force, je pense.

Steve Tesich montre avec pertinence comment une histoire peut être déformée, arrangée à la convenance de tous, comment on peut croire que la majorité a raison, justement parce que c'est la majorité.

Certaines choses sont peut-être un peu grosses, comme l'enchaînement de faits qui commencent à partir du film que Cromwell veut «refaire», et aussi le fait de reconnaître un rire entendu une fois vingt ans auparavant. Cependant, n'est-ce pas le propre des tragédies?

Les quatre premières parties sont racontées par Saul, la cinquième est contée par un narrateur omniscient. Je ne vois pas trop l'intérêt de cela, étant donné qu'on est toujours dans la tête de Saul. Certes, dans la cinquième partie, on s'en écarte parfois, mais si peu... Le narrateur omniscient a peut-être l'avantage de montrer que Saul n'a rien calculé. En effet, lorsque le héros narre, il peut déformer la vérité à loisir, le lecteur ne peut se baser que sur ses dires. Le narrateur omniscient, lui, est neutre.

N'oublions pas les notes d'humour dispersées dans le roman. Certaines viennent du refus (ou de l'impossibilité) de Saul d'agir comme il le devrait. Par exemple, j'ai eu un fou rire lors de sa conversation avec son comptable sur l'assurance et les maladies.
La sobriété de Saul est également source d'amusement. Le livre s'ouvre d'ailleurs sur un moment cocasse...
N'oublions pas la remarque à la fois drôle et cynique de Saul sur les Maria et les Brad.

Ce livre donne à réfléchir, met quelque peu mal à l'aise. C'est un livre riche dont tous les personnages ont quelque chose à dire, dont chaque pan de l'intrigue serait à analyser.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Thibault de Montalembert. Ce livre m'a été offert par les éditions Audiolib.

Il est des comédiens qui entrent dans un livre, dans la peau du personnage principal au point qu'on n'imagine pas le livre interprété par un autre. C'est le cas de Thibault de Montalembert pour ce roman. Il a su rendre les errances et la complexité de Saul. Il a une voix et un ton de conteur moderne. Il adopte parfaitement le ton de la conversation, il discute avec le lecteur. Cette lecture naturelle fait qu'on entre d'autant plus facilement dans le roman.
Le comédien ne modifie pas sa voix pour les différents personnages, ce dont je lui ai su gré. Son jeu ne s'y prête pas, il aurait été moins bon s'il avait pris différentes voix.
Il mérite une mention spéciale pour le tout début du roman où Saul explique comment il faut prononcer les noms d'hommes politiques roumains. Cette partie est faite pour être écoutée, je pense qu'une lecture «avec les yeux» doit être laborieuse, et ôter toute drôlerie à la chose.
Bien sûr, je regrette que le comédien ait prononcé Daïana pour Diana (à l'anglophone), mais sa lecture est si réussie que ce petit désagrément n'est pas grave.

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